50ème anniversaire de l’assassinat de Ngo Dinh Diem (1/3) la route vers le pouvoir

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Le corps de Ngo Dinh Diem

Il y a près de 50 ans,le 2 novembre 1963 à l’arrière d’un blindé M113 qui les conduisait au QG des généraux putschistes auxquels ils avaient pourtant convenus de se rendre , le président ngo dinh diem et son frère ngo dinh nhu étaient assassinés à coups de revolvers et de poignards, épilogue sordide d’une longue liste de coups d’état qui avaient secoué le régime sud-vietnamien.

Ngo dinh diem, premier président de la République du Vietnam c’est-à-dire l’Etat du Sud Vietnam fut un personnage politique particulièrement controversé dans le paysage politique sud-vietnamien et sa présidence divise encore aujourd’hui la communauté des historiens sur la place à lui accorder dans le conflit vietnamien. De diem on avait retenu jusqu’à présent dans l’Histoire la caricature de la marionnette inféodée aux Etats unis dont l’accession au pouvoir aurait été organisée de bout en bout par les services secrets américains. De diem c’est aussi l’image d’une dictature brutale et réactionnaire qui est restée dans les mémoires, illustrée  par la spectaculaire immolation du moine Thich Quang Duc en protestation contre la politique pro catholique de Président. Jusqu’à récemment Diem semblait donc personnifier toutes les défaillances du régime de saigon que l’on réduisait alors à une kleptocratie dénuée de tout projet de gouvernement autre que celui de détourner l’aide américaine.(1)

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Caricature de Ngo Dinh Diem :Le territoire des Etats Unis s’étend jusqu’au 17ème parallèle du Vietnam. Annonce de Ngo Dinh New York 13-5-1957

Cependant 50 ans après son exécution grâce à l’exploitation des archives de la république du Vietnam dont le gouvernement vietnamien a récemment autorisé l’ouverture, un portrait beaucoup plus complexe et nuancé de Ngo dinh diem semble émerger. Loin de correspondre à la figure simpliste du  valet docile des américains que l’on lui accablait et malgré tout l’autoritarisme dont il avait fait preuve, le président sud-vietnamien semble avoir été porteur d’un projet de state building authentiquement vietnamien dont les réussites puis l’échec final altérèrent  profondément le cours de la guerre du Vietnam.

Cet article fait partie d’une trilogie qui décrira la prise du pouvoir du dirigeant, son projet de société et les conditions de son renversement.

Les origines d’un révolutionnaire nationaliste

On a longtemps réduit Diem au rang de création politique ex nihilo des Etats Unis. Diem aurait été ainsi choisi par Washington pour diriger le sud-vietnam au début des années 50 à l’issue d’une cabale d’officiels américains et d’un lobbying catholique dont le futur président Kennedy fut l’un des instigateurs. (1)On sait que cette perception est largement aujourd’hui erronée dans le sens où elle traduisait d’une part une méconnaissance par ceux qui la formulait du contexte politique qui prévalait au vietnam dans la première moitié du XXième siècle. Et d’autre part ce postulat, qui  faisait de l’administration américaine le seul concepteur de la vie politique sud-vietnamienne ,ne tenait pas compte de la possibilité que les vietnamiens non communistes et même finalement communistes aient pu eux aussi définir leur propre agenda politique selon des considérations tout à fait internes au Vietnam.

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Ngo Dinh Kha

Car en réalité, le parcours diem fut le produit de son époque qui vit s’élever en réaction au colonialisme français une myriade de mouvements indépendantistes vietnamiens de sensibilités parfois antagonistes. Diem fut d’abord influencé par le catholicisme réformateur de son propre père Ngo Dinh Kha ,figure anticolonialiste du début du XXème siècle. Alors Chamberlain à la cour de l’empereur Thanh Hai, Kha démissionna  avec fracas  de sa position pourtant prestigieuse lorsque les autorités françaises entreprirent de renverser le monarque jugé peu docile. Le retentissement de cette action valut à Kha une réputation de patriote qui inspira même  le futur Ho Chi Minh.(2) Diem fut ensuite profondément marqué par le confucianisme réformateur de Phan boi Chau. Phan Boi Chau qui fut  l’un  des fondateurs du nationalisme vietnamien moderne noua une solide amitié avec Diem renforçant ainsi la réputation d’anticolonialiste de ce dernier. Enfin, Ngo Dinh Diem obtint l’aura d’un martyr nationaliste(2) quand il démissionna de son poste de ministre de l’intérieur de Bao dai en protestation contre le refus de l’administration coloniale d’adopter une législature vietnamienne, trois mois seulement après avoir été nommé.

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Phan Boi Chau

Le crédit nationaliste de Diem n’était donc pas contestable et de par sa proximité avec les figures les plus influentes de l’anticolonialisme vietnamien le futur dirigeant du sud-vietnam devint la seconde figure politique la plus respectée du vietnam après Ho Chi Minh selon l’ambassadeur américain Heath(2) La réputation  de nationaliste sans concession de Diem lui sauva sans doute sa vie lorsque celui-ci fut capturé par le vietminh en 1946, alors que son propre frère avait été exécuté quelques mois auparavant par la guérilla communiste. Lors de son entretien avec Ho Chi Minh, Diem déclara avec amertume et une certaine provocation« suis-je un homme qui craint l’oppression ou la mort ?». Ho Chi Minh sembla pourtant sensible à la légitimité nationaliste de Diem  et en retour lui proposa un poste au sein du gouvernement d’unité nationale puis le libéra quand celui-ci refusa pensant qu’il serait plus utile vivant contre le colonisateur français. Le dirigeant communiste changea peu après d’avis et ordonna son assassinat obligeant Diem à quitter le Vietnam au début des années 50.

La bataille pour le pouvoir

Lorsqu’en 1954 Diem sortit de son exil pour se voir confier la charge de premier ministre par l’empereur Bao Dai, certains témoins de l’époque  crurent voire la main des services secrets américains dans ce qu’ils percevaient comme le retour d’un ascète catholique issu d’une retraite religieuse pendant laquelle il serait resté cloitré au sein d’un séminaire new yorkais.(1)

En vérité, jusqu’à maintenant aucune preuve tangible d’un complot de la CIA dans la nomination de Diem en tant que premier ministre n’a pu être apportée.(2) Il apparaît même que l’administration Eisenhower fut en fait à peine consciente de l’existence de Ngo Dinh Diem avant mai 1954. Et même s’il était prouvé qu’une telle pression avait réellement existé, elle n’aurait fait que confirmer que ce que Bao dai avait déjà convaincu de faire du fait des derniers développements politiques au Viêtnam lors de l’année 1954. L’appel de Diem à une véritable indépendance en dehors de l’union française avait obtenu une résonance certaine dans les milieux anti colonialistes non communistes. Et loin d’avoir été politiquement inactif durant son exil, Diem supervisa la construction d’un important réseau de soutien au  Vietnam par son frère Ngo Dinh Nhu resté au pays, obtenant ainsi l’appui de personnalités clés catholiques mais aussi bouddhistes pour sa nomination (3).

De complot réussi il n’y eut pas non plus dans l’exil des nordistes vietnamiens durant l’après genève, mythe qui a longuement entouré cet exode supposément provoqué par les services secrets américains pour renforcer le nombre de partisans de Diem. Si de nombreuses actions de propagande de la part de la CIA ont bien été tentées pour pousser les catholiques au départ dans cet objectif, elles échouèrent dans les faits à atteindre la population nordiste vietnamienne.(4) Car si 800000 nord vietnamiens choisirent de quitter leur terre natale ce fut principalement en raison du contexte politique particulièrement tendu – notamment le développement de la réforme agraire-qui accompagna la prise du pouvoir du vietminh sur l’ensemble du Vietnam septentrional.

 

WAR & CONFLICT BOOKERA: VIETNAM

Vietnam refugees. USS Montague lowers a ladder over the side to French LSM to take refugees aboard. Haiphong, August 1954. PH1 H.S. Hemphill. (Navy)
EXACT DATE SHOT UNKNOWN
NARA FILE #: 080-G-644449
WAR & CONFLICT BOOK #: 386

 

Diem n’a donc jamais été dépendant de quelque manière que ce soit des Etats Unis pour son accession au pouvoir – même si Bao Dai en nommant Diem dut penser que le réseau de soutien qu’il avait construit aux Etats unis serait un atout pour obtenir l’aide américaine-.

Et loin d’avoir été un soutien unanime du président diem, l’administration américaine fut très partagée sur les capacités du dirigeant, qualifié par une partie de la diplomatie américaine de « Messie sans message » . Cet engagement fut mesuré au point que certains officiels américains qualifièrent de « diem experiment » le début de la législature du nouveau premier ministre, euphémisme pour signifier les doutes que Diem suscitait au sein de l’administration et surtout la précarité de sa position.

Car la situation auquelle Ngo Dinh Diem devait faire face à l’issue de sa nomination fut proprement cauchemardesque. Son administration naissante restait sous influence française à l’image des forces armées sud-vietnamiennes dont le chef, le général Hinh attendait le moment propice pour renverser le premier ministre. L’ex puissance coloniale conservait d’ailleurs encore des centaines de milliers de soldats au sud vietnam et ce  malgré la défaite dien bien phu  dont les effets furent finalement plus décisifs sur le plan psychologique et diplomatique que dans le domaine militaire(5). Car Pierre Mendes France comptait bien prolonger l’influence française  dans l’ex Indochine par le stationnement de ces troupes dans le sud-vietnam naissant.

Plus significatif encore , les limites de l’autorité du nouvel Etat du sud-vietnam semblaient se circonscrire à la seule agglomération de saigon : le territoire sud-vietnamien était morcelé entre les  différents domaines des mouvements politico religieux Cao dai  et Hoa Hao qui caressaient une ambition politique nationale  en s’appuyant sur leurs armées de fidèles armées fortes de plusieurs milliers de soldats.  (certains historiens considèrent maintenant que  ces mouvements ne doivent plus simplement être réduits à leur seule dimension de secte bien que centrés avant tout sur les intérêts de leurs groupes (6) , ils eurent une influence notable sur la vie politique sud-vietnamienne) Et même la capitale Saigon était partiellement dominée par une faction hostile à l’Etat, le cartel des Binh xuyen  qui contrôlait la police municipale et la sûreté nationale dont il avait acheté la charge à l’empereur Bao Dai . Enfin Le premier ministre diem dut aussi compter contre l’opposition plus classiquement politique du Dai viet. Ce que certains historiens appellent le  sud « sauvage », appellation en analogie avec la mythologie de l’ouest américain, était donc un espace de compétition entre différents clans et groupements idéologiques très divers reflétant la pluralité des différents projets nationalistes vietnamiens.

Face à cette formidable adversité, Ngo Dinh diem fit le pari de la force et de la manœuvre politique :  sa stratégie fut de diviser et conquérir ses ennemis au nom d’un certain réalisme politique au grand dam de ses alliés américains qui espéraient le voir choisir la voie de la conciliation par la constitution d’un large gouvernement d’unité nationale.

Au fur à mesure qu’il s’engageait de plus en plus dans la confrontation violente, les dissensions entre ngo dinh diem et l’administration américaine gagnèrent en force-même si certains conseillers comme Edward Lansdale  lui apportèrent à certains moments clés un soutien décisif-. La fracture avec l’Amérique éclata au grand jour quand Diem entreprit de réduire militairement la pègre des Binh xuyen dans des affrontements  qui prendront le nom de  bataille de Saigon. Craignant que la bataille ne tourne à la guerre civile l’administration Eisenhower donna  le 27 avril 1955 son feu vert à un plan visant au remplacement du leader.

 

binh xuyen battle of saigon

 

Mais contre toute attente la bataille de Saigon s’avéra une victoire totale pour le dirigeant et le plan pour le renverser fut retiré in extremis avant son application. Diem durant la première année de sa prise de pouvoir, réussit la prouesse de triompher de tous ses adversaires : en quelques mois Diem parvient à faire rappeler Hinh en France, à réaliser l’évacuation du CEFEO en 1956, à éliminer les Binh Xuyen de la scène politique et à maîtriser les sectes militaro religieuses Caodaiste et Hao Hao.

Cependant si le choix du recours à la force et de l’intransigeance politique au lieu du pluralisme permit à Diem de remporter des succès tactiques fulgurants contre ses ennemis, le dirigeant planta aussi les graines d’un mécontentement populaire qui devait s’avérer sur le long terme fatal pour son gouvernement. (6) De la bataille de Saigon, Diem tira aussi la leçon qu’il ne devait ses victoires du début de son mandat qu’à lui-même. Il en devint d’autant moins enclin à l’avenir à prêter attention aux conseils de ses alliés américains ce qui,provoquant une frustration grandissante à Washington ,participera à son renversement final.

A l’issue de la bataille de Saigon et des combats de pacification qui suivirent, son autorité restaurée le dirigeant sud-vietnamien eut les mains libres pour tenter d’appliquer le projet de société qu’il concevait pour le sud-vietnam : sa Révolution Personnaliste.

Article à suivre : La révolution de Ngo Dinh Diem

Pour en savoir plus et sources

(1)    Fear and (Self) Loathing in Lubbock How I Learned to Quit Worrying and Love Vietnam and Iraq by ROBERT BUZZANCO

(2)    Misalliance: Ngo Dinh Diem, the United States, and the Fate of South Vietnam by Edward Miller Harvard University Press

(3)    Vision, Power and Agency: The Ascent of Ngô Ðl̀nh Diệm, 1945-54 Edward Miller

(4)    Catholic Refugees from the North of Vietnam and their role in the Southern Republic, 1954-1959. Journal of Vietnamese Studies, 4 (3). pp. 173-211Peter Hansen

(5)    CBC radio

(6)    Cauldron of Resistance: Ngo Dinh Diem, the United States and 1950s Southern Vietnam.Jessica Chapman.

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