L’Armée de la République du Vietnam (1/3): Une armée fantoche?

vietnamisation, puppet army

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 Ce billet est le premier d’une trilogie consacrée aux soldats du Sud-Vietnam qui essaiera de répondre aux questions suivantes ;Quelle a été la place de l’armée sud-vietnamienne dans l’Histoire de la Guerre du Vietnam? Quels ont été  ses succès militaires? Quels ont été ses faiblesses?

L’objet de ce billet est de comprendre et d’explorer la propagande qui a pu être formulée à l’endroit des Sud-vietnamiens. La question plus large de la légitimité du Sud-Vietnam ne sera abordée que par ce prisme et mériterait bien sûr d’être traitée sur ses autres aspects politiques et économiques qui ont conduit à ce que nombre de vietnamiens se battirent à la fois pour et contre le régime de saigon.

Dans l’histoire de la Guerre du Vietnam , le soldat sud-vietnamien  occupe une place peu enviable. L’Armée de la République du Vietnam (ARVN) (c’est-à-dire les forces armées sud vietnamiennes)est en effet souvent ravalée au rang d’armée fantoche faisant de la figuration dans un conflit qui semblait opposer avant tout les Etats-Unis à l’Etat communiste du Nord Vietnam .

Pourtant une simple analyse des statistiques de la guerre du vietnam  vient contredire cette affirmation : avec plus de 200000 morts, les pertes militaires des sud vietnamiens ont largement dépassé celles des américains  « this is simply not the story of a nation that didn’t bother to fight. [the south Vietnamese] fought and seemingly fought hard.” explique l’historien  Andrew Wiest .

Si la réalité statistique de la guerre semble prouver  le contraire ,pourquoi près de 50 ans après le début de la guerre du Vietnam, considère t-on aujourd’hui encore  l’Armée de la République du Vietnam comme  une armée fantoche ?

Le récit d’une des batailles les plus emblématiques de la guerre, la bataille d’Hamburger Hill, apporte certains éléments de réponse  à cette question

Unsung Heroes of Hamburger Hill, de la victoire  oubliée…

hamburger hill

source http://www.tumblr.com/tagged/hamburger-hill

Nous sommes en 1969 en pleine guerre du Vietnam.  Dans la vallée d’A shau , les GI de la 101ème aéroportée  prennent d’assaut la colline 937 qui s’avère être une position nord vietnamienne soigneusement fortifiée. Les combats pour sa conquête s’avèrent si féroces que la colline prend le surnom « Hamburger Hill » , dénomination qui restera dans l’Histoire.

Bientôt , l’enjeu de cette bataille dépasse le strict cadre militaire : c’est  la nation américaine dans son ensemble qui assiste horrifiée par médias interposés à la boucherie dans laquelle sont plongés ses boys. La conquête d’Hamburger Hill devient alors une question d’honneur national pour l’US Army.

Les Gi sont enlisés depuis 10 jours dans un terrible combat de tranchées quand interviennent les sud vietnamiens. Par un assaut héliporté audacieux les hommes du 2ème bataillon et 3ème régiment d’infanterie dirigée par le capitaine Dinh capture la crête de la colline  compromettant ainsi le dispositif défensif ennemi : l’ARVN est arrivée avant les GI au sommet d’Hamburger Hill.

Soudain survient un ordre impensable du commandement américain  : les hommes de Dinh doivent se retirer de la colline sous peine de subir un bombardement d’artillerie ; «  they said if you don’t leave, we’re going to shell you; this is an American battle to win, this is not your battle to win.” explique  l’historien Andrew Wiest .

Incrédules et amers les sud-vietnamiens s’exécutent   et peu après les GI du 3ème bataillon  du 187ème régiment d’infanterie parviennent à leur tour à se hisser au sommet de la position. Ils sont depuis remémorés dans les livres d’Histoire comme les véritables conquérants d’Hamburger Hill. L’honneur de l’Amérique est sauf. L’action pourtant victorieuse de l’ARVN elle, sombrera dans l’oubli: pour le LTC Honeycutt commandant du 3/187  pour la plupart des américains« There were no goddamned  ARVN within a mile of that goddamned  hill ».

 

 

La flagrante injustice faite aux hommes de Dinh  à Hamburger Hill est illustrative de l’effacement dont furent victimes les sud vietnamiens dans le récit occidental de la guerre du Vietnam. Conjuguée au cliché persistant du soldat  de l’ARVN déserteur, cette version de l’Histoire expurgée des sud-vietnamiens  contribuera à la création d’un mythe qui perdure encore aujourd’hui, le mythe d’une armée sud-vietnamienne fantoche.

… à la construction du mythe de l’ARVN, armée fantoche et incapable

Les sud vietnamiens n’ont jamais pu être propriétaires de leur représentation dans  l’Histoire. Considérés comme des figures passives dans un conflit souvent réduit à tort à une lutte entre l’Amérique et le Nord Vietnam, les soldats de l’ARVN n’eurent que peu d’occasions de décrire le conflit de leur perspective, quand ils furent pas simplement réduits au silence comme à Hamburger Hill.

Dès lors leur image fut façonnée par des acteurs plus médiatisés de la guerre –l’US army et le gouvernement du Nord Vietnam  – et force est de constater que cette description a pris  le plus souvent la forme d’un véritable dénigrement.


Caricature américaine sur l’intervention au Laos par l’ARVN. Notez le caractère particulièrement raciste du dessin : les soldats sud-vietnamiens sont représentés avec une peau noire…

Au sein de l’US army, le soldat sud-vietnamien avait pour réputation d’être une troupe peu fiable, prompte à déserter le combat. Mais on l’a vu à Hamburger Hill, quand on sait que nombre des accomplissements des sud-vietnamiens ont été niés par leur propres alliés–au point d’être pratiquement menacés de bombardement lorsque que leurs succès pouvaient nuire au prestige de l’US army-, cette réputation peu glorieuse des soldats de l’ARVN n’est guère surprenante. L’Amérique ne pouvait considérer l’arvn que sous l’angle des échecs et des limites de cette armée qui s’ils étaient bien réels ne suffisaient certainement pas à eux seuls à fonder un jugement objectif.

La raison de ce quasi négationnisme historique? Un mélange complexe de fierté militaire et de patriotisme qui cachait en fait un certain désarroi d’une Amérique par rapport aux sacrifices de ses soldats dans cette guerre.

L’US army payait un prix si lourd en vies humaines pour la défense du sud-Vietnam que le  public américain ne pouvait concevoir de partager les honneurs dû à ses boys , surtout pas en faveur d’un allié si déconsidéré que pouvait l’être l’ ARVN. « Such was the fragile nature of the American ego and national will » explique Andrew Wiest.

Le gouvernement du Nord-Viêtnam quant à lui accabla  le  camp sud vietnamien d’un vocabulaire diffamatoire : viet gian , phan quoc , phan dong ,mỹ ngụy (soit traître, antinationaliste, réactionnaire, fantoche) .Ce dénigrement des nationalistes vietnamien était un outil de guerre psychologique datant de la guerre d’indochine participant alors à ce qu’a décrit l’historien Christopher Goscha comme une « guerre des stylos » (but chien) .

L’objectif de ces attaques : « marginaliser, délégitimer, stigmatiser et au fond car il s’agissait bien de cela déshumaniser l’Autre », le fantoche, le Viet Gian devenant une catégorie de vietnamiens à éliminer.(Inversement, l’utilisation du terme péjoratif Viet Công par le Sud-Vietnam procédait aussi  de la même logique contre les communistes).

Déclarer fantoche l’ARVN permettait  à Hanoï de réfuter la légitimité nationale de cette armée .Cette propagande était vitale pour pour l’effort de guerre nord vietnamien  car pour vendre le mythe de la résistance sacrée contre l’agresseur impérialiste américain il fallait à tout prix nier le fait que la Guerre du Vietnam était aussi une guerre civile opposant des vietnamiens à d’autres vietnamiens.

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Qui gagnera, qui le monde soutiendra? Cette affiche nord vietnamienne révèle l’utilisation du racisme dans la propagande du nord Vietnam. L’ennemi sud-vietnamien est représenté comme un homme de couleur noire, signe de son avilissement. Pour Hanoi assimiler les sud-vietnamiens à des africains permet de les déshumaniser et par la même de nier leur « vietnamité ».Paradoxalement, les nord vietnamiens usèrent comme les américains du préjugé racial dans leur entreprise de dénigrement des sud-vietnamiens.

Si on se souvient avant tout de l’armée du sud-vietnam comme d’une armée fantoche ,c’est que selon l’adage l’Histoire a été écrite par les vainqueurs en l’occurrence Nord vietnamiens. Dans cette Histoire dictée par Hanoi,  l’abaissement des  sud-vietnamiens devait servir de préalable à un effacement  complet de leur rôle dans la mémoire de la Guerre. Cette propagande , ajoutée au discours méprisant de certains membres de l’US Army contribua à imprimer durablement dans l’imaginaire collectif l’image d’une armée sud-vietnamienne dénuée tant de qualités martiales que de légitimité nationale.

Pourtant, 50 ans après le début du conflit vietnamien, une description plus nuancée de l’ARVN commence à émerger. A l’aune des dernières recherches historiographiques sur la guerre du Vietnam c’est un portrait d’une armée beaucoup capable et honorable que l’on ne pensait qui apparait.

suite de la série d’article : L’Armée de la République du Vietnam (2/3) : Les victoires oubliées

Pour en savoir plus 

L’utilisation par le Parti Communiste Vietnamien du racisme envers le camp nationaliste vietnamien  en tant que moyen de propagande remonte à la guerre d’Indochine .  En 1951, la propagande  vietminh dans la région de Vinh Long accusera même l’armée française de transformer les vietnamiens en soldats noirs ! L’historien shawn mc cale recueillera ainsi un certain nombre de tracts illustrant cette accusation : « I was riveted by a strange enigmatic picture of shadowy figures marching in a line into a low, black building, with other side, explique t-il. I turned to the Vietnamese text beneath the picture, which in English reads as follows:

They seized them by the thousands

Brought them to the electric ovens, turning yellow skin into black

Transforming them into fake « Moroccans »

L’historien eut du mal à croire ce qu’il avait lu : « I was astonished and baffled; was I reading the text correctly?  » Mais bientôt d’autres tracts vinrent illustrer  cet usage du racisme par le PCV. « Soon encountered variations of this propaganda. For example , a tract found near Vinh Long in December condemned:

The barbaric act of the French

Turning Vietnamese soldiers into black soldiers

The French are bringing one hundreds youths to the Cape

To the electric ovens, transforming them into blacks »

 

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source: Understanding the Fanatic Mind? The Việt Minh and Race Hatred in the First Indochina War (1945–1954) Shawn McHale

Jouer sur les tensions raciales  préexistantes dans le Delta du Mékong était donc un moyen subversif pour le Vietminh et permettait de décrédibiliser ses adversaires.  ( Les autorités françaises sauront elles aussi inversement utiliser les divisions ethniques dans leur stratégie de pacification)

Understanding the Fanatic Mind? The Viet Minh and Race Hatred in the First Indochina War (1945-1954),” Journal of Vietnamese Studies (October 2009): 98-138.Shawn McHale

 

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