L’Armée de la République du Vietnam (3/3) : l’Etrange défaite

South Vietnamese Marine, severely wounded in a Viet Cong ambush, is comforted by a comrade in a sugar cane field at Duc Hoa, about 12 miles from Saigon, Aug. 5, 1963. A platoon of 30 Vietnamese Marines was searching for communist guerrillas when a long burst of automatic fire killed one Marine and wounded four others. (AP Photo/Horst Faas) – source: blogs.denverpost.com

Ce billet est le troisième et dernier d’une trilogie consacrée aux soldats du Sud-Vietnam. article précédent http://lescahiersdunem.fr/larmee-de-la-republique-du-vietnam-les-victoires-oubliees/

Assez ironiquement ,la rapidité de l’effondrement de l’ARVN en 1975 n’a été dépassé dans l’Histoire que par celle de la défaite de l’ancien colonisateur français en 1940 pointe  le colonel stuart dans son analyse de la chute du sud-vietnam The fall of vietnam a soldier retrospection, . (les français ont été vaincus en 6 semaines par les armées d’Hitler). A l’image de Marc Bloch dans son témoignage l’Étrange défaite sur la bataille de France, de nombreux historiens se sont interrogés sur les causes qui ont conduit  l’armée sud-vietnam à perdre en seulement 55 jours une guerre du vietnam pour laquelle elle s’était battue pourtant battu pendant plus de 20 ans.(Un descriptif détaillé de la chute de saigon est également disponible ici )

Bien que la réalité de l’ARVN ne correspondait pas à la caricature abjecte  décrite par ses contempteurs ,on ne peut nier  le fait que cette armée ait en définitive perdu la guerre . Car si le régime de Saigon  a fini par être défait c’est aussi à cause des manquements de ses militaires. Dans les heures critiques de  l’offensive finale 1975 alors que l’aide américaine n’était plus là pour les compenser, ces carences pesèrent de tout leur poids dans la défaite. Ce troisième et dernier article de cette trilogie consacré à l’ARVN se propose de les exposer.

Une armée frappée de maux chroniques

Les forces sud-vietnamiennes furent continuellement handicapées par des problèmes  persistants:

L’ARVN eut d’abord à souffrir d’un nombre important de désertions. L’Armée sud-vietnamienne eut  en effet toujours beaucoup de difficultés à conserver ses effectifs :entre 1967 et 1971 près de 570000 soldats sud-vietnamiens désertèrent. Un chiffre important qui doit être relativisé par le fait que nombre de déserteurs de l’armée régulière réintégrèrent  en fait les forces armées sud-vietnamiennes au sein des milices locales traduisant la volonté des soldats de se rapprocher de leur famille.

La corruption de certains cadres de l’armée sud-vietnamienne fut aussi un problème jamais complètement résolu durant la guerre.  La forme la plus fréquente de corruption fut celle qu’on désigna par le phénomène du « ghost soldier « . Certains chefs militaires  furent tentés de sur-gonfler les listes des effectifs de leur unités, en négligeant de déclarer les pertes qu’elles subirent. La combine permettait ainsi à l’officier peu scrupuleux d’encaisser la paie des soldat disparu.

Le problème qui pénalisa le plus l’arvn  fut la qualité de ses généraux, le pire côtoyant le meilleur et il faut l’admettre le pire étant le plus répandu.

Quảng Trị 1972. Le nord vietnam lance l’offensive Nguyen Hue

Le récit de l’offensive Nguyen hue de 1972 en offre la plus édifiante l’illustration. Le pire c’est le général Hoàng Xuân Lãm qui ,ignorant les appels à l’aide de ses subordonnés, quitta son poste au moment même où le Nord lançait la plus grande offensive de la guerre … pour ne pas être en retard à son match de tennis. Le meilleur c’est le général Ngo Quang Truong le plus brillant des généraux sud-vietnamiens qui relèva Lãm  de son piètre commandement. Truong arrêtera la poussée nordiste et reprendra Quang Tri avec seulement 3 divisions de l’ARVN contre 6 divisions nord vietnamiennes.

ARVN troops celebrate the retaking of Quảng Trị City atop a destroyed North Vietnamese T-54 tank

Le pire c’est aussi le général Nguyen Cao Ky , vice président du gouvernement  du sud Vietnam dont le goût pour l’intrigue n’avait pas de limite et qui se disait par provocation ou par conviction on ne sait vraiment, admirateur…. d’Adolph Hitler. Symptomatique d’une classe politique et d’un gouvernement sud-vietnamien qui se caractérisait par son instabilité,  Ky  trouva en  avril 1975  le moyen de fomenter un coup d’état alors même que les troupes communistes étaient aux portes de Saigon . Il essaya à cette fin de solliciter  le général Le Minh Dao qui devait se révéler l’officier le plus brillant de cette période de la guerre.

Camp Penelton, California, USA — General Nguyen Cao Ky at the Penelton refugee camp in California. Cao Ky was Prime Minister of South Vietnam from 1965 to 1967 and Vice President until his retirement in 1971. — Image by © Tony Korody/Sygma/Corbis

Dao  en pleine bataille de xuan loc  , occupé à organiser une défense déterminée de qui suscitera l’admiration même au sein de  ses ennemis nord-vietnamiens  répondit sèchement à Ky «  Too busy fighting the communist , cannot participate ». (pour une description plus détaillé de la bataille de xuan loc se référer au billet précédent .

La politisation accrue de la classe militaire eut un impact déstabilisateur sur l’efficacité opérationnelle de l’armée : certains officiers furent choisis en fonction de leur loyauté politique plus que de leurs réelles aptitudes militaires. La crainte permanente d’un coup d’Etat poussa Thieu à ne pas constituer un commandement centralisé ce qui devait s’avérer fatal pour la défense du sud-vietnam: quand l’offensive de 1975 se déclencha sur le pays entier il fut quasiment impossible de coordonner efficacement les unités de l’arvn , le commandement de ces dernières n’étant défini qu’au niveau du corps c’est à dire régional.

Sur un plan structurel, l’ARVN fut handicapée par des choix peut être peu judicieux lors de sa conception: l’ARVN ne fut pas conçue à l’origine pour se battre indépendamment du support américain. L’économie sud-vietnamienne, un pays du tiers du monde, n’était pas à même de pouvoir supporter le coût de l’entretien d’une armée moderne comme l’était celle du  sud-vietnam dont on avait voulu qu’elle soit en quelque sorte une copie miniature de l’US army. Dès lors l’ARVN resta dépendante des Etats Unis sur le plan de la logistique,de la formation du personnel militaire et surtout du support aérien de l’Air Force. Aussi longtemps que perdura l’aide américaine, l’ARVN combattit avec succès et domina la plupart de ses engagements.

Mais quand cette aide fut presque supprimée, le sud-vietnam n’eût plus à sa disposition les ressources nécessaires  pour faire fonctionner son armée et celle-ci s’écroula face aux coups de butoir de l’armée Nord vietnamienne. Ainsi selon l’historien Andrew Wiest l’alliance américano-sud vietnamienne fut efficace tactiquement dans le sens où elle permit à l’ARVN adossée à la puissance américaine de remporter des victoires importantes. Mais selon Wiest  cette alliance fut aussi stratégiquement défectueuse  car elle ne donna ni le temps ni les moyens à l’armée sud-vietnamienne  de se battre de façon autonome et les généraux sud-vietnamiens ne parvinrent pas à réformer l’arvn en ce sens,  des manquements qui s’avérèrent  fatals avec le retrait définitif des Etats Unis d’Asie du sud est.

Certains critiquèrent cette dépendance sud-vietnamienne envers l’Amérique pour souligner la non-viabilité originelle de l’ARVN et plus largement l’absence de légitimité du régime de Saigon. Pour autant si le fait d’être le destinataire d’une aide américaine économique et militaire est un critère suffisant pour statuer sur l’illégitimité d’un Etat, un nombre impressionnant de pays pourrait se voir décerner le titre de fantoche. La France, la Turquie, la Grèce , Taiwan et la Corée du Sud par exemple ont reçu une aide militaire comparable ou supérieure à celle versée au sud-vietnam. Et en ce qui concerne la Corée du Sud,  plus de  60 ans après sa création l’armée sud-coréenne reste encore sous contrôle opérationnel américain.  Et il est même question , à la demande pressante de Séoul, de prolonger encore cette assistance.(http://www.bbc.co.uk/news/world-asia-24327530)

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Dépenses d’assistance militaires américaine comparée par pays. source Congressional Records

Enfin L’ARVN commit sans doute aussi des fautes qui lui coûtèrent une partie de sa partie de popularité auprès de la population civile sud-vietnamienne et de l’opinion publique américaine. En particulier, ce qu’a décrit  Marcelino Truong comme l’usage obscène de la violence  exercé  par les américano-sud vietnamiens  durant sur le conflit,  notamment l’épandage de l’ agent orange et les importants dommages collatéraux commis , n’aida pas l’ARVN à gagner la bataille des cœurs et des esprits.

Daily torment: Nguyen Quang, 11, on his bed at home in the Kim Dong district of Hai Phong. Village leaders believe most of the children to be third generation Agent Orange victims due to the commonality in mental disorders and physical deformities
http://www.dailymail.co.uk/ Photographer Brian Driscoll

Mais peut être , et cela dépasse le simple cadre militaire, l’échec de l’arvn découlait en quelque sorte des déficiences de l’Etat qu’elle était supposé défendre, la République du Vietnam. Car de façon certaine, le gouvernement sud-vietnamien avait échoué à réaliser une dimension capitale de l’effort de guerre : la création  d’un lien Etat-Nation suffisamment solide pour mobiliser la population sud vietnamienne.  Un ancien commandant de l’arvn relata une histoire probante à ce sujet d’un docteur de l’armée qui lui avait révélé que  “he was disheartened to see that all the wounded, all the amputees who crowded his hospital came from the lower class, from the peasants’ families, and they had suffered and sacrificed for a small class of corrupt elite.” Les réformes qui auraient pu donner au peuple une cause pour laquelle il aurait été valable de se battre ne furent en effet jamais mises en place.

Avec pour résultat un détachement de la population de la guerre.Le docteur déclara “They were not involved in the fight. It was the opposite of a ‘people’s war.’ The way we conducted the war, we should have realized that in the long run we had to lose it.”Et c’est sans doute l’échec le plus déterminant du gouvernement du sud-vietnam, si ce dernier avait  connu des résultats bon gré, mal gré dans son projet de « state building » l’Etat sud-vietnamien étant une réalité tangible et pas une chimère marionnette des américains contrairement à ce qu’en disait ses détracteurs, assurément les dirigeants sud-vietnamiens échouèrent sur la question de l »‘identity builing » : durant toute la guerre le fossé entre la classe dirigeante et le peuple sud-vietnamien ne fut jamais comblé.

Pour autant ce rejet de la classe politique de Saigon par la population sud-vietnamienne  n’équivalait pas  à un renoncement à l’idéal national sud vietnamien :s’ils n’eurent que du mépris envers leurs dirigeants-excepté peut être pour Ngo Dinh Diem- qu’ils trouvaient à juste titre corrompus et incompétents, les sud-vietnamiens combattirent férocement pour leur pays, les statistiques des pertes de l’ARVN le prouvent. Telle était la complexité du sentiment national sud-vietnamien, une ambiguïté qui se retrouve même encore aujourd’hui au sein des communautés vietnamiennes exilées : très critiques envers leurs anciens gouvernants qu’ils tiennent pour partie responsables de la défaite , les vietnamiens d’outre mer cultivent pourtant toujours le souvenir de leur nation perdue.

Conclusion:

30 avril 1975, Chars nord vietnamiens T54 à l’approche du palais présidentiel sud-vietnamien.

50 ans après le début de la guerre du Vietnam, une nouvelle perspective historique s’impose peu à peu. L’armée sud vietnamienne n’était pas l’armée fantoche et couarde que l’on s’était habitué à vilipender.Cette perception est le résultat de la conjonction de la propagande de  Hanoi et d’une amnésie quasi négationniste de certains médias et militaires américains.  Car si l’ARVN ne fut pas une institution parfaite très loin de là, elle contint en son sein des unités d’une qualité exceptionnelle: parachutistes, marines et rangers sud-vietnamiens en particulier furent les dignes équivalents de leurs homologues  américains.

September 15, 1972 – South Vietnamese forces retake Quang Tri City

Et ce qu’il faut retenir c’est qu’avec un soutien américain  adéquat et malgré tous les manquements qu’on pouvait lui reprocher, l’Armée de République du Vietnam remporta des victoires considérables et ce tout au long de la guerre. Elle fut même selon l’historien Andrew Wiest proche de remporter le conflit« The US/ARVN alliance usually bested the vaunted VC and NVA in battle and came tantalizingly close to military victory in the year after the tet offensive. »

President Duong Van Minh announced an unconditional surrender to the Liberation Army on the Liberated Radio

La défaite du Sud vietnam n’était donc peut être pas écrite. Hanoï ne put obtenir une supériorité militaire, il est vrai alors écrasante, sur les sud-vietnamiens qu’à la toute fin du conflit en 1975 . La victoire finale du Nord Vietnam bénéficia aussi d’un  énorme facteur chance. Le lieutenant colonel Bui Tin  l’officier nord vietnamien qui reçu des mains du président Minh  l’acte de reddition du sud Vietnam en  1975 déclara rétrospectivement :

« now looking back at the war, i realize that we had the good fortune to be exceptionally lucky .[…] Thieu’s decision to abandon the Western highlands on march 1975  was an unexpected boon .The fact that the united states congress turned down Thieu’s request for another 1.5 billion in aid, when it had already  expended  60$ billions in the previous nine year was another stroke of luck. This was not something we expected from a democracy that cherished the political precepts of freedom and progress for Vietnam.”

April 1975, South China Sea — US Choppers Ditched After Saigon Pull-out — Image by © Bettmann/CORBIS

Le maintien de l’aide américaine aurait pu peut être changer  l’issue de la guerre   comme l’a supposé  l’historien George Veith:

« The south Vietnamese were far from the incompetent bunglers often depicted. Many of them demonstrated incredible courage, even in hopeless situations such as the battles of Tan Son Nhut, Ho Ai and many others. By 1973, the South Vietnamese military despite numerous internal and economic issues, had developed into a fighting force quite capable of defeating the North Vietnamese. If it had been adequately supplied and with steady American post-ceasefire support, the outcome of the war might have been vastly different.”

Plus que sur le terrain militaire,la supériorité d’Hanoi était peut être à trouver sur le plan politique et diplomatique  selon l’historienne Lien Hang Nguyen . Les  nord vietnamiens ne purent jamais réellement défaire sur le champ de bataille les forces armées américaines. Et les Etats Unis abandonnèrent un allié sud-vietnamien qui s’il n’avait peut être pas remporté une victoire définitive sur le Nord Vietnam  n’était  a contrario absolument pas  vaincu en 1973  ce que corroborent certaines sources communistes : » The American have left but the puppets not only haven’t collapsed but have become stronger » confirmaient les propos rapportés par les subordonnés du général nord vietnamien Tran van Tra au moment de la signature des accords de paix de paris.

La guerre du vietnam se joua en fait sur une bataille des volontés et force est de constater que le camp des démocraties  se découragea en premier en délaissant un sud vietnam  sans moyen de se battre face aux dictatures communistes.

Danang 1975. Une mère sud-vietnamienne pleure la mort de son enfant emporté lors d’un bombardement vietcong.

Évoquer l’histoire  de l’ARVN, c’est aussi donner un sens nouveau à une guerre du vietnam souvent commodément  réduite par Hanoi à une simple « guerre américaine » . Avec des pertes en morts et en blessés dépassant le million d’hommes, l’immensité des sacrifices consentis par le camp sud-vietnamien raconte un récit différent de l’histoire officielle communiste , celui d’une guerre civile tragique entre vietnamiens.

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Comparaison des pertes des forces armées américaines et sud-vietnamiennes (RVNAF)

Le guerrier sud vietnamien ne fut pas non plus un fantoche  :par les  qualités martiales dont il avait fait preuve durant cette guerre, le soldat de l’arvn  se révéla bien un digne héritier de la  longue tradition militaire vietnamienne ;en ce sens il s’avéra tout aussi vietnamien que son compatriote du nord.

29 May 1975, Ho Chi Minh City, Vietnam — Saigon students demonstrate against « Depraved and Reactionary Culture » as part of the book burning campaign in South Vietnam. Estimated tens of thousands of books and recordings have been destroyed by student’s bonfires and private destruction since the campaign began 5/21. Virtually all bookstores have been closed down by the edict against sale of books and recordings made during the time of previous regime. Picture was taken 5/29 in Saigon. — Image by © Bettmann/CORBIS

Et même si on accepte le postulat de certains historiens que la  guerre du vietnam était peut être ingagnable et par ses excès immorale, cela suffit il à dénier toute portée au combat des sud-vietnamiens contre un état nord vietnamien qui était  à cette époque somme toute parfaitement totalitaire?   Car même si les dirigeants du régime de Saigon eurent grand  peine à rassembler le peuple du sud-vietnam derrière eux, les communistes ne purent jamais réussir à gagner les coeurs et les esprits des sud-vietnamiens affirme l’historienne Lien Hang Nguyen.

1974, South Vietnam — A South Vietnamese military cemetery near Saigon. — Image by © Patrick Chauvel/Sygma/Corbis

Enfin, on pourrait ajouter que si l’arvn est restée dans l’ombre de l’Histoire, c’est peut être du aussi à la discrétion de ses soldats qui par pudeur furent longtemps  réticents à s’exprimer sur leurs actions. « Please do not call me a hero. My men who died at xuan loc and a hundred battles before are the true heroes. “ demanda le général Le Minh Dao à l’historien George Veith qui était venu l’interviewer.

Ce à quoi Veith répondit dans  en conclusion de son article

“ There is no need to call  Le Minh Dao a hero. Some truths are self evident.”

Pour en savoir plus

Les autres articles de la série :

http://lescahiersdunem.fr/larmee-de-la-republique-du-vietnam-13-une-armee-fantoche/

http://lescahiersdunem.fr/larmee-de-la-republique-du-vietnam-les-victoires-oubliees/

sources

 

 

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