L’Armée de la République du Vietnam (2/3) : Les victoires oubliées

Ce billet est le second d’une trilogie consacrée aux soldats du Sud-Vietnam.  L’article précédent L’Armée de la République du Vietnam (1/3): Une armée fantoche?est disponible ici

hue arvn victory

Huê, 1968. Les troupes sud-vietnamiennes célèbrent la reprise de la citadelle impériale des mains des nord vietnamiens.

 

On a tendance à réduire la Guerre du Vietnam aux apparences des images  télévisées de la chute de Saigon en 1975.  C’est-à-dire le triomphe irrésistible  d’une guérilla vertueuse contre une armée sud- vietnamienne corrompue dont les soldats avaient montré plus d’empressement à fuir aux Etats unis qu’à défendre un gouvernement  fantoche et laquais des américains.

En réalité la victoire du Nord Vietnam en 1975 était très loin d’être écrite d’avance. De fait, dans son déroulement, la Guerre du Vietnam prit la forme d’une lutte tortueuse et incertaine  entre Hanoi et Saigon et leurs alliés respectifs américains et communistes.  Chaque camp essaya constamment d’adapter sa stratégie et ses moyens militaires face à l’autre et à ce jeu là on sait maintenant que le camp sud-vietnamien remporta des succès remarquables tout au long de la guerre.

1958-1968:  la guerre contre la guérilla

C’est ainsi que durant  la période 1958-1959 sous le gouvernement de Ngo Dinh Diem, l’ARVN connait  son premier succès en anéantissant  quasi totalement les forces  du  parti communiste sud-vietnamien. Selon le général nord vietnamien Tran van Tra , l’année 1959 sera qualifiée par les sources communistes comme « the most difficult period of the revolution in South Vietnam ».

Si le nord vietnam réplique par la création du FNL -c’est-à-dire le mouvement insurrectionnel communiste sud-vietnamien- et s’empare de plusieurs régions dans le delta du Mékong, Diem réagit et brise une nouvelle fois l’élan de la guérilla qui en 1963 ne peut plus prétendre à  menacer l’existence du gouvernement de Saigon.

Les premiers mois de l’année 1963 révèlent un coup d’arrêt pour la guerilla  vietcong qui voit le nombre de ses déserteurs atteindre un nombre jamais atteint jusqu’alors . source :Mount Holyoke College, Pentagon Papers

Pourtant, malgré ses succès militaires le régime de Diem s’avère instable politiquement.Ce qui dégrade sans doute vers la fin 1963 la pacification du pays.  Les Etats Unis retirent alors  leur soutien au dirigeant en encourageant un coup d’Etat durant lequel le président sud-vietnamien est assassiné. Le Sud Vietnam sombre alors dans l’anarchie et la guérilla communiste se répand dans tout le pays. L’Amérique envoie alors des troupes au sol en 1965 pour sauver le régime de Saigon et un équilibre mal aisé est  établi : Si les américains et les sud vietnamiens contrôlent  les villes,  l’insurrection communiste domine les campagnes.

US Marines landing in Da Nang. 1965

Tout change en 1968, lorsque le Nord Vietnam veut briser le  statut quo et  lance sa célèbre offensive du têt . Simultanément près d’une centaine de villes du sud Vietnam sont attaquées. Les sud-vietnamiens montent alors en première ligne avec les américains pour contrer l’assaut Nord Vietnamien et signent peut être alors leurs plus grandes victoires.

Carte de l’offensive du têt. Source http://novaonline.nvcc.edu/

Après quelques succès initiaux lors de la première vague d’assaut, partout les attaques vietcong sont défaites en quelques jours à peine  par les sud-vietnamiens et les américains,mais cependant souvent au prix de furieux combats. L’ARVN s’illustrera notamment à Huê où l’unité d’élite des Hắc Báo du capitaine Tran Ngoc Hue  mènera des combats héroïques pour la  reprise de la citadelle  impériale. Dans une lutte féroce où il a fallu combattre maison par maison, les  sud-vietnamiens perdront 357 morts pour 2642 infligés  à l’ennemi.

Huê,1968 Exuberant soldiers unfurl their national colors on the south wall of the Citadel, overlooking the Perfume River, hours later, they assaulted and recaptured the nearby Imperial Palace, the last remaining point in the Citadel held by the Communist. Collection: Douglas Pike Photograph Collection

Au final l’offensive du têt sera d’un point de vue militaire un lourd échec pour le nord Vietnam: attaquant à découvert, les forces de la guérilla ont été brisées avec près de 80000 morts et blessés.(L’historienne Lien Hang Nguyen estime que 80% des forces de l’insurrection seront éliminées durant  le têt)  Ceci est à mettre au crédit de la réaction prompte des américains mais aussi, à la stupeur des nord vietnamiens qui les sous-estimait, des sud-vietnamiens.

Le général  Tran van tra admettra que les forces armées nord armées vietnamiennes commirent de sérieuses erreurs d’évaluation  durant l’offensive du têt et en durent payer chèrement le prix :  » during têt of 1968 we did not correctly evaluate the specific balance of forces between ourselves and the enemy […] we suffered large sacrifices and losses with regard to manpower and materiel, especially cadres at the various echelons which clearly weakened us. Afterwards, we were not only unable to retain the gains we had made but had to overcome a myriad of difficulties in 1969 and 1970. »

Cependant  malgré ces succès militaires, l’offensive du têt par l’effroi médiatique qu’elle suscita auprès du public américain s’avère une victoire politique majeure pour Hanoï. La bataille du têt découragea profondément l’opinion américaine en soulignant les incohérences du discours des militaires de l’us army qui promettaient une sortie rapide du conflit. L’Amérique n’eut alors qu’une envie se dégager à tout prix d’une guerre qui semblait pour elle alors ingagnable. C’est ainsi que paradoxalement la victoire  sur le champ de bataille des forces américano-sud-vietnamiens se traduisit finalement par un fiasco politique.

1968-1973 : la victoire à portée?

L’époque post-têt sonne pourtant l’heure de la contre attaque. Cette fois-ci la direction des  opérations est confiée peu à peu aux sud vietnamiens, car les américains se retirent progressivement du sud-Vietnam à la faveur de la Vietnamisation du conflit décidée par Nixon.

A la faveur d’une nouvelle stratégie contre insurrectionnelle, les sud vietnamiens parviennent à laminer la guérilla  communiste qui perd rapidement les maigres gains qu’elle avait pu récolter lors de l’offensive du têt. Le vietcong ne contrôle plus  alors que 10% de la population. Pour JR Bullington , diplomate américain « The south vietnamese , with massive US assistance were decisively winning the counter insurgency war by 70 »

pacification

C’est donc un autre fait d’armes majeur qui est aussi resté méconnu, les sud-vietnamiens ont remporté la guerre contre la guérilla vietcong, sans toutefois parvenir cependant à l’éliminer complètement. (Small wars Journal :Assessing Pacification in Vietnam: We Won the Counterinsurgency War!)

Laos,1971 Operation Lam son 719

 En 1970 et 1971 , les sud vietnamiens interviennent  au Cambodge et au Laos pour détruire l’infrastructure  logistique du Nord Vietnam , la fameuse piste ho chi minh. Si l’ARVN parvient à saisir de grandes quantités d’armes au Cambodge, les résultats sont très mitigés au Laos.  Largement dépassée en nombre (17000 sud-vietnamiens contre 60000 nord vietnamiens), l’ARVN ne parvient pas à bloquer définitivement la piste Ho Chi Minh bien qu’infligeant de lourdes pertes à l’ennemi. La bataille est un échec qui amène Hanoi à sous estimer la valeur réelle des sud-vietnamiens.

 

North Vietnam’s 1972 Nguyen Hue Offensive.
source : United States War Army College. http://strategicstudiesinstitute.army.mil/

 

 En 1972 constatant l’échec de l’insurrection et encouragé par la défaite sud-vietnamienne au Laos,  le nord Vietnam lance  alors  l’opération Nguyen Hue, la plus grande offensive conventionnelle de la guerre. Hanoi envoie ainsi au sud  la quasi-totalité de son armée régulière avec près de 200000 soldats et 1200 véhicules blindés .Commence pour  les sud-vietnamiens le terrible Mùa Hè Đỏ Lửa ,l’été rouge de feu dont la férocité des batailles marqueront durablement les mémoires.

Batterie d’artillerie de 130 mm de l’armée Nord Vietnamienne en action sur le front de Kontum en 1972.

Après des revers initiaux qui mènent le sud-vietnam au bord de l’effondrement, l’ARVN oppose une résistance héroïque pour les villes de Kontum, Quang Tri et An loc surnommé le Verdun du Vietnam , où les sud vietnamiens se battent  encerclés à 1 contre 5 contre les blindés nord vietnamiens.

Soutenue par un appui aérien massif américain,la défense déterminée des sud vietnamiens finit par briser l’offensive Nguyen Hue. Le nord Vietnam  est une nouvelle fois laminé et perd  plus de 100000 morts  ainsi que plus de la moitié de ses chars sur le champ de bataille. Face à cet échec, le général Giap commandant suprême des forces armées Nord vietnamiennes doit démissionner.

An loc , 1972. Les défenseurs de la ville juchés sur un char nord vietnamien mis hors du combat célèbrent l’arrivée des renforts qui viennent les relever.

Avec l’échec de l’offensive Nguyen Hue ,la position des sud-vietnamiens n’a peut être jamais été aussi favorable : la guérilla Viêt-Cong est battue, l’armée régulière nord vietnamienne est décimée. Les Etats-Unis enfoncent le clou par une campagne de 11 jours de bombardements intenses sur le Nord Vietnam. Hanoi ouvre alors des négociations de paix à Paris.  De cette série de victoires, Sir Robert Thompson, conseiller à la mission d’assistance britannique au Vietnam en conclut«In my view on December 30,1972 after eleven days of those B 52 attacks on the Hanoi area, you had won the war, it was over ».

Même les sources communistes attesteront de ces revers : […]because they had been in continous actions since april 1972 our cadre and men were fatigued, we had  not had time to make up for our losses; all units were in disarray, there was a lack of man power […] in some Places we had to retreat and allow the enemy to gain control of the land people. explique le général Nord Vietnamien Tran Van Tra.

Les combats en eux même ne sont cependant pas terminés, notamment par le simple fait que les forces communistes peuvent se reconstituer dans leur sanctuaire du nord vietnam qui ne peut être violé sans déclencher l’intervention de la Chine Populaire. Et plus encore, l’APV parvient à conserver un nombre important de troupes au sud-vietnam et à maintenir à niveau toujours menaçant ses capacités opérationnelles grâce au cordon ombilical logistique qu’est la piste Ho Chi Minh. Mais selon l’historien andrew wiest, une « winning formula » a bien été trouvée : les troupes  sud-vietnamiennes équipées par l’Amérique et soutenues par sa formidable puissance aérienne sont capables de battre n’importe quelle armée communiste.

1973-1975 l’abandon et la  défaite

Cependant si un cessez le feu est bien signé en 1973 , la paix s’avère en réalité factice : Hanoi n’a pas abandonné son projet de réunification par la force  car comme le décrivait la Résolution 21 formulée en 1974 par le Comité Central du Parti, le chemin de la révolution dans le Sud était celui  de la violence Révolutionnaire.

Le conflit reprend alors rapidement. Mais cette fois ci l’Amérique abandonne le régime de Saigon à son sort : fatigué de la guerre, le congrès américain réduit drastiquement l’aide militaire au sud vietnam. Alors que Thieu demande 1.5 milliard de dollars d’aide, il n’en obtient que 500 millions.

aide américaine

Montant total de l’assistance américaine au Sud Vietnam. L’année 1975 voit le montant de l’aide divisé par 8 par rapport à celui perçu à peine deux ans auparavant en 1973.
source : The South Vietnamese Economy During the Vietnam War, 1954-1975 Korean Minjok Leadership Academy

L’arvn doit alors mener  une « guerre de l’homme pauvre», munitions et essence sont terriblement rationnées. Même le matériel médical le plus basique n’est plus disponible: on doit stériliser les seringues jetables pour pouvoir les réutiliser.Pour le Général Murray attaché à la défense  c’est le soldat sud-vietnamien sur le champ de bataille qui paie alors de sa vie cette pénurie de matériel « The ARVN is compelled to trade off blood for ammo » déplore t-il.

Quand le nord vietnam lance son offensive finale en 1975, le sud-vietnam n’a tout simplement plus les moyens matériels de s’opposer à l’invasion.  Si la quasi suppression de l’aide rend inéluctable la défaite, les erreurs stratégiques des généraux sud-vietnamiens  la scellent. Le président Thieu  en voulant regrouper ses troupes face à l’assaut  communiste,désorganise la défense du Sud-Vietnam en ordonnant une retraite de la région des hauts plateaux.

La retraite se transforme en déroute et   Saigon est prise au terme d’une campagne éclair de 55 jours.(certaines  théories avancent que cette retraite était un coup de poker du président sud-vietnamien pour forcer le congrès américain à voter une aide supplémentaire  cf Nayan R chanda » les raisons d’une débâcle »)

23 Mar 1975, Phu Binh, South Vietnam — March 23, 1975 – Phu Binh, South Vietnam: la retraite des Hauts plateaux tourne à la tragédie. Bientôt la foule de civils et de soldats mêlés prend le nom de convoi des larmes.  Entre les embuscades et les bombardements nord vietnamiens la colonne de réfugiés sera presque totalement détruite. — Image by © Bettmann/CORBIS

Cependant la rapidité de la chute de Saigon ne doit pas occulter un fait : alors même que la défaite devenait une certitude, les soldats sud vietnamiens se battirent jusqu’au bout en 1975.

C’est ainsi qu’à  xuan loc, aux portes de Saigon les hommes de 18ème de division menés par  le général Le Minh Dao résisteront pendant plus de 11 jours à l’assaut de près de 3 divisions nord vietnamiennes  et au bombardement de près de 20000 roquettes. Les nord vietnamiens  perdront près de 5000 hommes et 37 chars et  xuan loc restera dans leur mémoire comme un véritable hachoir pour leurs troupes.

La brillante défense de Xuan loc permettra à l’ARVN de racheter un peu de sa réputation dans ces jours sombres “the ARVN, as shown in the battle for Xuan Loc, was not an army of bumblers and cowards as it is so often portrayed. It was an army that stood and fought with great courage not only on a few well-know occasions like the siege of Xuan Loc, but also in hundreds of little battles whose names most Americans never knew.” écrira l’historien George Veith.

xuan loc t54

Char nord vietnamien T-54 détruit le 11/04/1975 par la 18ème division pendant la bataille de xuan loc

Enfin contrairement à l’idée erronée qui voudrait que la capitale du Sud Vietnam ait été prise sans un coup de feu  , l’ARVN mènera d’âpres combat pour la bataille finale de saigon. Les sud-vietnamiens défendront la capitale dans des conditions véritablement dramatiques : sans munitions, sans direction politique le président Thieu ayant démissionné, l’ARVN verra même pour aggraver ce tableau déjà bien noir intégrer à sa tête le brigadier général nguyen huu hanh qui s’avéra être en fait…  un agent communiste infiltré.

30 Apr 1975, Saigon, South Vietnam — North Vietnamese tank in flames near Tan Son Nhut as North Vietnamese forces enter Saigon. — Image by © Jacques Pavlovsky/Sygma/CORBIS

Et pourtant, malgré cette situation totalement désespérée, les sud-vietnamiens  combattront avec détermination. Jusqu’au dernier moment de la guerre, l’ARVN lancera de vigoureuses contre attaques contre les divisions du nord vietnam qui perdront près de 6000 hommes et une centaine de véhicules dont 33 chars.  Les officiers nord vietnamiens eux même attesteront de la farouche résistance de l’ARVN dans les  jours finaux .”if anyone says we captured saigon without breaking a single light, i will give him a shovel and have him dig the graves of our deads.”dira le Major général  Hoang commandant du 2ème corps de l’armée du nord Vietnam de la bataille de Saigon.

La résistance des dernières forces sud-vietnamiennes perdurera dans le delta du Mékong même au delà la proclamation de l’acte de reddition du général duong van minh:  les sources communistes par le récit du général Tran van Tra attesteront que la dernière unité sud-vietnamienne    ne se rendra à Chau Doc que le 6 mai 1975 soit une semaine après la fin officielle des combats.

L’ARVN n’était  donc pas l’armée lâche et incapable que se plaisent à décrire ses détracteurs. Car même si elle souffrait de nombreuses imperfections, l’armée sud-vietnamienne remporta des victoires considérables durant tout le conflit  et se battit avec détermination et courage jusqu’au dernier jour de la guerre.  La victoire du Nord vietnam n’était peut être donc pas écrite d’avance.

Et si Hanoi a fini par l’emporter ce ne fut pas au terme d’une marche triomphante et inéluctable des forces armées de la révolution comme le vend la propagande nord vietnamienne. Car les revers de l’Armée Populaire du Vietnam ont été nombreux et ils furent souvent provoqués par les soldats de l’ARVN. Pour avoir osé évoquer ces échecs qui écornait le mythe de la résistance sacrée, le responsable du Thêatre B2 -c’est à dire le front de la région de saigon- le général nord vietnamien Tran van Tra fut banni du Parti et assigné à résidence pendant quelques années.

Si l’armée sud-vietnamienne on l’a vu fut capable de réalisations importantes elle n’en fut pas moins victime dans la défaite de ses propres faiblesses. Le troisième et dernier article de cette trilogie : « L’Armée de la République du Vietnam : l’Étrange défaite » se propose de les exposer.

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