Éditorial

En quittant, en août 2021 à Marseille, ce monde où elle était née en 1935, à Hanoï, Kim Lefèvre bouclait un parcours terrestre hors du commun. L’enfant eurasienne réprouvée s’est transformée en une créatrice reconnue et une passeuse de culture, inversant ainsi le signe néfaste du métissage en situation coloniale en celui d’une féconde promesse.

Romancière et traductrice, Kim Lefèvre a signé deux romans autobiographiques : Métisse blanche (1989), Retour à la saison des pluies (1990), et deux œuvres de fiction, Moi, Marina la Malinche (1994), Les Eaux noires du Mékong (2006). Et traduisant du vietnamien les œuvres de Dương Thu Hương, Nguyễn Huy Thiệp, auquel nous avions consacré notre précédent dossier, et Phan Thị Vàng Anh, elle a aussi fait œuvre de passeuse entre deux cultures et deux pays, la France et le Viêt Nam.

Les Cahiers du Nem présentent le dossier suivant : Kim Lefèvre, Métisse puissante, par Henri Copin ; Moi, Marina la Malinche par Alain et Gisèle Guillemin ; ainsi qu’un essai sur les Voix croisées dans la traduction en vietnamien de Métisse Blanche par Phung Ngoc Kiên, universitaire vietnamien. En regard, quelques personnes qui l’ont connue, Gérard Chaliand qui fut son compagnon, Marion Hennebert son éditrice, Tran Thi Hao son amie, et Jack Yeager son traducteur vers l’anglais, lui rendent hommage, dans de courts textes encadrés qui accompagnent les trois articles et l’édito du dossier. Derrière les analyses sur l’œuvre littéraire apparaît ainsi le portrait d’une femme, grâce à ces quatre témoignages inédits.

Au-delà de l’hommage, ce dossier est pour notre revue le moyen de poser la question du métissage, qui traverse la littérature à propos de ce qu’était l’Indochine coloniale avec, outre Kim Lefèvre, des auteurs comme Philippe Franchini ou Dominique Rolland. A rebours des identités étroites, nous voulons parler de ce sentiment de tiraillement, du conflit de loyautés entre deux identités, dans le contexte colonial et en dehors de celui-ci. C’est aussi le moyen de nous interroger sur la traduction, cet art qui nous rappelle que toute expérience humaine est intelligible hors de son contexte culturel, tout en laissant parfois de petits espaces irréductibles, qui font la beauté et la difficulté de cette tâche à laquelle Kim Lefèvre s’est longtemps consacrée.

Un dossier réalisé par Henri Copin, édité par Louis Raymond.

Lien des trois articles

Kim Lefèvre était une femme exceptionnelle, dotée d’un courage rare, d’une sensibilité aiguë, d’une grande intelligence et de beaucoup de talents. Métisse dans une société dans laquelle ce statut était un handicap dont elle a souffert, tout en étant fortement attachée à son pays natal, elle a réussi à faire sienne la culture française. Elle était dedans/dehors, adaptable et fortement elle-même. Elle a été, tour à tour, professeure d’une langue qui n’était pas originellement la sienne, comédienne, puis auteure capable d’exprimer une personnalité complexe au milieu d’un monde en mutation, traductrice enfin. J’ai eu le bonheur d’être son compagnon et le père du fils dont elle été une mère exemplaire et inoubliable. Son œuvre, écrite dans une langue superbe restera  un témoignage salué en France, reconnu dans son pays d’origine et traduit en anglais, ce qui fait d’elle une témoin rare. Métisse blanche est un grand livre. Ses autres ouvrages sont excellents.
C’était une grande dame. Elle a mené sa vie avec un courage rare jusque dans la lutte contre la maladie qui l’avait frappée sans l’abattre.

Gérard Chaliand, novembre 2021. Gérard Chaliand est auteur, spécialiste des relations internationales et de la géostratégie.

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