Douze palais de mémoire par Anna Moï, Em par Kim Thuy

Avec leur dernier livre, Anna Moï et Kim Thuy enrichissent des œuvres dans laquelle leur pays d’origine, le Viêt Nam, occupe la première place, et singulièrement dans leur relation à la guerre, présente ou proche. Plus qu’une recension de chacun des romans, le présent article interroge ce rapport singulier entre eux et la guerre, non tant celles du Viêt Nam, que la guerre en général.

 Douze palais de mémoire (Gallimard) s’ouvre sur : « Et le rivage toujours si calme attend. », prélude à la fuite sur un bateau de pêche d’un père et de sa très jeune fille, pour quitter un passé douloureux et un pays, jamais nommé (le Viêt Nam), promis à l’oppression des vainqueurs du Nord, afin de rejoindre les États-Unis. Tandis que le père revoit son passé en parcourant ses Palais de mémoire, l’enfant baigne dans un présent heureux vécu avec innocence.

Em (Liana Levi) commence dans une plantation d’hévéa, au temps des colons français, et se prolonge jusqu’à la fin de la guerre américaine, parcourant plusieurs décennies de désastres, et d’amours dont naissent des enfants métis. Leurs destins tumultueux sont figurés par cette boîte en carton d’où s’échappent des fils, qui orne la couverture.

« Mon beau navire ô ma mémoire »

Anna Moï présente son roman comme un livre sur la mémoire. Le titre en effet renvoie aux techniques de mémorisation élaborées par les rhéteurs grecs. Associer un objet de mémoire à un lieu ou à l’image d’un lieu, au plan d’un palais par exemple, pour en retrouver la trace sur une carte mentale, c’est ce que fait au long des 21 chapitres Khanh, le héros et narrateur, embarqué avec sa fillette, Tiên, sur un bateau de pêche, avec pour seuls autres passagers le patron et son fils. Tandis qu’il fuit son pays, et les vainqueurs implacables d’une guerre qui se termine, Khanh revisite les douze palais qui conservent la mémoire de sa vie, nommés entre autres Mathématiques, Amis, Parents, Mariage, ou Amour. Douze journées pour revoir son passé éparpillé, et aussi pour « revenir sur les raisons (non politiques) qui m’ont poussé à prendre la mer ». Ni plaintif, ni obsessionnel, le parcours suit une progression par analogies, combinée avec la topographie des lieux. Une réminiscence entraîne une autre. Toute son histoire resurgit, passé et présent proche, carrière scientifique et politique, famille, amis, amours. Mais c’est une visite d’adieu, car il quitte tout.

Le récit progresse en tension entre deux courants inverses. Khanh navigue vers son passé, le bateau progresse vers l’avenir. Quand il atteint la rive salvatrice, les deux voyages sont achevés. L’avenir peut commencer, passé désormais clos, et exil « sans mélancolie », pour une vie nouvelle. Les Palais de mémoire avaient en fait pour fonction de préparer l’oubli, condition pour libérer l’avenir.

En contrepoint étonnant de la voix du père, Anna Moï pose celle de l’enfant qui, immergée dans un présent heureux et innocent, illustre, sans pathos, la voie de la survie. Elle a le mot final : « Maintenant il faut tout recommencer. J’aime ça, recommencer. » Voyage bouclé, l’enfant l’emporte sur l’adulte, l’oubli sur la mémoire (cependant conservée), l’avenir sur le passé.

« La guerre, encore »

« La guerre, encore. » sont les premiers mots de Em. Kim Thuy, auteure québécoise d’origine vietnamienne, a quitté son pays natal à l’âge de dix ans, dans la cale d’un bateau rempli de ces boat people qui fuient les vainqueurs d’une guerre fratricide. Cependant ce n’est pas son histoire personnelle qu’elle écrit, mais les histoires d’une interminable guerre. « Je vais vous raconter la vérité, ou du moins des histoires vraies », affirme-t-elle, et ce seront des histoires « de folie prévisible, d’amour inattendu, d’héroïsme ordinaire ». Elles sont autant de pièces disparates d’un vaste puzzle narratif et mémoriel, dont elle cisèle chaque pièce avec son dosage si personnel de tragique et de fantaisie, de tendresse et de dérision, témoignant et de l’émotion et de la distance.

Au terme d’un parcours jalonné d’étapes éprouvantes ou réconfortantes, qui passe par le massacre de My Lai, ou l’œuvre d’une femme, Naomi, qui met en relation orphelins et adoptants, met au monde cinq enfants, en porte plus de sept cents puis meurt seule, ou l’opération de sauvetage de bébés Babylift, ou  la création grâce à l’actrice aux ongles impeccables, Tippi Hedren, inoubliable héroïne des Oiseaux de Hitchcock, de réseaux de salons de manucures tenus par d’anciens boat people, Kim Thuy conclut sur l’impossibilité de conclure autrement que sur le désordre, et de finir sur un livre clair. « J’ai cherché à tisser les fils » écrit-elle, mais « ils se réarrangent par euxmêmes ». Les destinées échappent, comme annoncé au début du livre : « ordre dans les émotions, désordre inévitable dans les sentiments ». Tandis que ses personnages flottent de façon sinueuse et chaotique, elle affirme, comme en chœur avec Anna Moï, que « la mémoire est une faculté de l’oubli ».

Ainsi au-delà des projets et des musiques d’Anna Moï et de Kim Thuy, on peut être frappé par les liens qui unissent et parcourent ces deux livres, dès lors qu’on y discerne un sujet partagé, la guerre, ses cataclysmes en répliques, et le traitement qu’en peut faire la littérature. Les dire ? Et après ?

La littérature vient de la guerre

Mais d’abord, un bref rappel. La guerre est l’une des origines de toute littérature, née avec L’Illiade, qui engendre l’Odyssée, cet après-guerre. Comment, pourquoi, pour qui l’écrire (la dire, la chanter, la filmer) ? La littérature est sans cesse confrontée à ces questions, et aux choix, et aux enjeux de son rapport avec les séismes inépuisés du réel. Entre autres approches possibles : distance ou immersion, témoignage direct ou reconstitution de mémoire, résilience ou oubli, vision globale ou points de vue individuels, narrateur unique ou éclaté, document ou fiction, la guerre elle-même ou bien ses dommages dits collatéraux, sociétés transformées, consciences explosée… Et la liste n’est pas close. Aucune réponse n’est suffisante, toutes sont légitimes.

Un seul exemple, la bataille de Waterloo (juin 1815). Trois auteurs, Hugo, Chateaubriand, Stendhal, en parlent, sous trois angles, trois distances, pour trois représentations, avec différents types de héros d’épopée et anti-héros[1].  Et depuis, les conflits se sont bien modernisés ! La guerre au xxe siècle fait surtout des victimes civiles et des dégâts différés, comme une bombe disséminant ses billes meurtrières, ou des mines enterrées, ou des défoliants durables. Ils tuent et blessent encore longtemps.

Forcément, les guerres d’Indochine puis du Viêt Nam entrent dans ce champ littéraire. Les grands auteurs vietnamiens y contribuent, Nguyen Huy Thiep avec son Général à la retraite (1987), Bao Ninh et son Chagrin de la guerre (1987), Duong Thu Huong avec Terre des Oublis (2002). Dans ces œuvres, la guerre est présente, proche ou lointaine, évoquée, dans un hors champ, dans le passé, au loin, dans la mémoire fragmentée, dans les consciences éclatées, où elle impose ses tonnerres ou ses canonnades assourdies. Et plus tard encore, les échos, même éloignés, hantent les exilés de la génération suivante, de la diaspora, ceux qui ont vu peut-être leurs parents endurer ou raconter les chagrins de la guerre.

Achéron, Parques et Léthé

On peut, avec cet éclairage, lire autrement Anna Moï et Kim Thuy, et leurs barques naviguant de conserve entre oublis, avenir, mémoire, destinées. Leur traitement littéraire de la guerre, ou plutôt de ses effets, fait discrètement appel aux plus anciens mythes. La navigation des Douze Palais d’Anna Moï a à voir avec la traversée de l’Achéron, fleuve des Enfers, et les pièces d’or que Khanh porte sur lui renvoient à l’obole due à Charon, le Nocher, pour prix du passage. Notons qu’un autre fleuve des Enfers se nomme Léthé, et qu’il symbolise l’Oubli, qui est l’enfant d’Eris, la Discorde… Le parcours est ici inversé, sortant de l’Enfer pour s’ouvrir sur la vie, que saluent à la fin du livre les mots de Tiên, l’enfant de Khanh.

De la même façon, les fils, noués ou tranchés, sortant de la boîte en carton sur la couverture de Em, que l’auteure dit avoir cherché à nouer mais qui se réarrangent d’eux-mêmes, ont évidemment à voir avec les Parques, maîtresses des destinées humaines dont elles tiennent ou tranchent les fils. Notons encore ces bébés sauvés des flammes par hélicoptère, comme par un ange salvateur, ou comparables à des Moïse sauvés des eaux. Le tout, enfin, peut aussi être perçu, dans des références plus asiatiques, comme une représentation de l’impermanence des êtres et des destins, ou encore comme un dépassement des oppositions dans des processus de continuité où elles prennent un autre sens.

Avec ces élargissements mythiques, les deux romans atteignent une portée universelle, qui dépasse les protagonistes et cette guerre elle-même pour tenter de chercher, voire de trouver, un sens aux désastres, une unité aux consciences brisées, comme pièces de puzzle, de ce « pays en forme de S […] qui relie des frères et sœurs qui se croient ennemis », comme écrit Kim Thuy.

Ce qui est en jeu alors est la fonction de l’écriture. Pourquoi écrire, ici ?

On serait tenté de répondre : pour témoigner, pour faire le deuil, pour la résilience. Mais les témoignages sont déjà légion, faire le deuil est une expression commode et vide, et la résilience renvoie à un (simple) retour à l’état antérieur, selon sa première définition héritée de la physique des matériaux.

Le pouvoir de la littérature, et ici de nos auteures, est de faire sentir que les contraires ne peuvent faire autrement que de cohabiter. L’oubli et la mémoire ne sont pas pauvrement antagonistes mais aussi indissociablement complémentaires que le Yin et le Yang. Il n’y a jamais de fin claire qui tranche entre l’amour et la haine, et le vrai moteur du dépassement appartient aux générations nouvelles. La conclusion, écrit Kim Thuy, est dans « le fragile équilibre qui nous garde aimants. Vivants ».

Réaccorder une conscience nouvelle sur les décombres de celle qui a volé en pièces éparses, c’est un processus.  Le rôle de l’écrivain est alors moins de délivrer une vérité que de proposer l’image d’un processus par lequel le lecteur puisse redonner un sens personnel à un monde qui l’avait perdu.


[1] Victor Hugo en fait une épopée grandiose avec « des hommes géants sur des chevaux colosses, un spectacle formidable, comparable aux vieilles épopées orphiques » (Les Misérables, 2ème partie, livre 1, chapitre 9, 1862). Pour Chateaubriand, Waterloo est d’abord un souvenir : se promenant ce jour-là non loin de Bruxelles, il croit « ouïr un roulement sourd » qui en se prolongeant fait naître dans son esprit « l‘idée d’un combat, c’était la bataille de Waterloo » (Mémoires d’outre-tombe, 3ème partie, 1ère époque, livre 6, chapitre 16). Loin du péril et du feu, il peut céder librement à l’émotion. Enfin Stendhal montre Fabrice Del Dongo, « héros très peu héros, scandalisé de ce bruit » au cœur d’une bataille qui provoque en lui une admiration enfantine, tout en avouant n’y rien comprendre, et soupirant « Jamais je ne serai un héros » (La Chartreuse de Parme, 1ère partie, chapitre 3).

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