Kim Lefèvre a surgi dans le paysage littéraire français le 7 avril 1989, lors de l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes, consacrée ce jour-là au thème de « l’Humiliation ». Contre Vauvenargues, qui voyait l’oubli comme seul remède à cette épreuve, Pivot affirma que « l’on n’en guérit jamais, mais on en fait, même longtemps après, des livres ».

La première édition de Métisse Blanche aux éditions Barrault

Métisse fracturée

Kim Lefèvre semble confirmer cette idée dans Métisse blanche. Ce roman autobiographique déroule le récit de ses épreuves, nées, selon ses mots, de « l’humiliation d’être différente ». Elle est l’enfant, née en Indochine française en 1935, hors mariage, d’un père français, jamais connu, et d’une mère « annamite », abandonnée aussi. Stigmatisée comme fille-mère ayant transgressé tous les tabous sociaux et familiaux, sa mère est de plus coupable de trahison pour un représentant de la domination coloniale. Aux malheurs répétés de l’enfant, abandonnée un temps en orphelinat par une mère incapable de faire face, perdue et retrouvée, puis reléguée par un parâtre insensible et cruel, vendue à un jeune couple chez qui elle découvre que l’amour existe, mais ne trouvant sa place dans nulle famille, s’ajoute pour elle ensuite le double fardeau de l’humiliation de la mère, et de la haine envers le géniteur inconnu. « Durant la période vécue là-bas, résume-t-elle, on n’aimait pas les Français. » Et si on ne l’aime pas, dans son pays natal, c’est à cause de son sang français. Le problème ne se posera pas dans son pays d’adoption, la France.

En quête d’unité

Cependant, au-delà des épreuves réitérées vécues par l’enfant, puis par l’adolescente et la jeune femme, confrontées au désir et à l’éclosion de sa sexualité, ce qui se joue est la quête d’une unité. Quelle identité construire sur une personnalité éclatée, en fragments contradictoires, antagonistes ? Autant de personnes, de nationalités, autant de regards sur elle. Les Vietnamiens voient et désirent dans la métisse la blanche, alors qu’elle se sent jaune. Sa mère doit la dissimuler au Vietminh – au sens propre, elle l’enfonce dans une jarre – car ils la verraient française, alors qu’elle se veut vietnamienne. En France on la voit Jaune, sans ostracisation. Son parâtre vietnamien la traite de « race fourbe ». Ordalie métisse. L’issue, c’est de quitter le pays natal, et la mère, partir, boursière, vers un nouveau destin en France. Fin de l’épisode indochinois, fin du livre. Trente ans plus tard, c’est le Retour à la saison des pluies, vers la mère, le pays natal. Retrouvailles, sensations, émotions. Réunification…

Langue du père…

Quelle énergie faut-il pour construire cette réunification de l’être ? Celle de l’humiliation ? « J’aurais aimé m’en passer », déclare-t-elle à Bernard Pivot. En fait, sa force, c’est de maîtriser le français écrit, littéraire, la langue du père, et du colonisateur. Par ses études d’abord, qui ouvrent l’accès au bac, à l’université, à la bourse, à l’enseignement. Par sa maîtrise narrative, dans une langue et une conduite de récit classiques, et efficaces. Son roman pourrait rester témoignage, documentaire, elle dit avoir commencé à l’écrire ainsi, mais il dépasse ces dimensions. Prenant des notes, rédigeant des bribes au fil de ses tournées de comédienne, pour se souvenir, elle finit par atteindre le volume d’un livre. Alors, elle le reprend, élague, remanie, condense des scènes, des personnages, des situations, comme celle de la jarre, qui démontre sa capacité à incarner la destinée métisse. Ou alors, pour son passage  –déterminant – au Couvent des Oiseaux, elle explique que rien n’est exact, mais tout est vrai, plus vrai que le réel. C’est sa capacité à transmuer son expérience pour faire œuvre littéraire qui construit une unité – une identité, bâtie sur les épreuves assumées, dépassées, transmuées.

Plus tard, son passage à la fiction romanesque, avec Moi, Marina la Malinche, biographie romancée, confirme ce talent à combiner des éléments documentaires pour faire œuvre littéraire (comme le montre judicieusement Alain Guillemin).

Les ouvrages de Kim Lefèvre

… langue de la mère

Le métissage repose sur la dualité des sangs et des cultures, mais exige l’égalité des deux. Si Kim Lefèvre maîtrise le français écrit littéraire, il n’en est pas de même du vietnamien, selon elle. Elle se dit pourtant construite par la conjonction des deux langues, et considère comme un dû de rendre au vietnamien ce qu’elle lui doit. Ce qu’elle fait avec la traduction et le travail de passeur vers de grandes œuvres littéraires qu’elle fait entrer dans le patrimoine des lecteurs français. Elle choisit des livres importants, qui marquent leur époque, ceux de Dương Thu Hương, Nguyễn Huy Thiệp et Phan Thị Vàng Anh. Elle livre des traductions, d’une élégance classique et dépouillée, et les accompagne de présentations soignées, précises et éclairantes. Visant à dégager l’essentiel, elle ouvre ces œuvres aux lecteurs français. Elle s’inscrit dans une tradition de grands traducteurs, comme Phan Huy Đường, Đoàn Cầm Thi ou Emmanuel Poisson, Nguyễn Phuong Ngọc, Danh Thành Do-Hurinville, entre autres, appuyés par des éditeurs comme L’Aube, Picquier, Riveneuve, Decrescenzo, ou Sabine Wespieser.

On peut donc voir dans l’équilibrage d’une œuvre appuyée sur les langues du père comme de la mère une apaisante synthèse, et la réunion pacifiée des deux sangs. Cela concorde avec l’image forte et sereine que Kim Lefèvre a laissée à ceux qui l’ont rencontrée et aimée.

Marcelino Truong, Tonkinoise en Ao Zai bleu violet, 2002. Coll. : Henri Copin

Identité ouverte

Enfin, Kim Lefèvre a démontré que le métissage est d’abord affaire de politique, qu’il a tout à perdre en situation de domination, et tout à donner en situation d’égalité, d’acceptation des différences et des identités ouvertes. Elle rejoint la lignée des grands auteurs et auteures qui ont traité de ce sujet toujours brûlant, qu’ils proviennent de l’époque coloniale comme Herbert Wild, ou Clotilde Chivas-Baron, ou qu’ils soient plus proches de notre époque comme Linda Lê, Philippe Franchini ou Dominique Rolland. La femme indomptable et douce que nous regrettons aujourd’hui, et qui voulait parler « au nom de toutes les Eurasiennes » a surtout su parler, non pas sur le sujet du métissage, mais bien depuis l’intérieur du métissage, avec son cortège d’exils et de désastres, mais aussi de puissance résiliente et surtout créatrice.

Derrière le beau visage, la douce voix et le regard pétillant de Kim se cachait une énergie farouche, une ferme détermination, celles de « jumeler » ses deux pays, celui du père et celui de la mère. Ce n’est pas pour rien qu’elle a écrit Métisse blanche et Retour à la saison des pluies… Passionnée de littérature, elle a rapporté dans ses bagages deux des plus grands écrivains vietnamiens contemporains, Dương Thu Hương et Nguyễn Huy Thiệp. Elle nous a donc proposé de traduire Histoire d’amour racontée avant l’aube, le roman de Huong, et Un général à la retraite, le premier recueil de nouvelles de Thiệp : deux véritables révélations !

Derrière le beau visage, la douce voix et le regard pétillant de Kim se cachait une énergie farouche, une ferme détermination, celles de « jumeler » ses deux pays, celui du père et celui de la mère. Ce n’est pas pour rien qu’elle a écrit Métisse blanche et Retour à la saison des pluies… Passionnée de littérature, elle a rapporté dans ses bagages deux des plus grands écrivains vietnamiens contemporains, Dương Thu Hương et Nguyễn Huy Thiệp. Elle nous a donc proposé de traduire Histoire d’amour racontée avant l’aube, le roman de Huong, et Un général à la retraite, le premier recueil de nouvelles de Thiệp : deux véritables révélations !

Kim Lefèvre a parfaitement rendu ce qui fait la qualité unique de ces deux écrivains : décrire dans un langage parfois de velours, souvent ciselé et cruel, une réalité parfois effrayante, traversée çà et là de beaux moments de tendresse et d’amour – les mêmes que celles que Kim éprouvait pour son pays maternel. À toi, Kim, un grand merci de nous avoir transmis ton attachement pour ce pays pétri de contradictions, le Viêt Nam, ce même attachement que Thiệp n’a cessé de nous prouver à travers ses nouvelles, rassemblées dans le recueil, Crimes, amour et châtiment.

Marion Hennebert, éditrice

Un général à la retraite et Crimes, amour et châtiment sont disponibles aux éditions de l’Aube.

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Henri Copin est membre de l'Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire, auteur de livres et d’articles sur la représentation de l’Indochine et de l’Afrique dans la littérature française.

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