Deux portes sur la littérature vietnamienne en quoc ngu

La Belle d’Occident, par Huynh Thi Bao Hoa, Saïgon, 1927 ; Decrescenzo, 2020.
Le Petit rêve, I et II, par Tan Da, Hanoï, 1917 et 1932 ; Decrescenzo, 2017.
Traduction du vietnamien : Nguyen Phuong Ngoc.

La littérature vietnamienne, comme d’autres, nous resterait inconnue sans le travail et le talent de ces passeurs qui la traduisent. Grâce à leurs passerelles, des œuvres contemporaines ou anciennes ouvrent sur des cultures autres. Nguyen Phuong Ngoc, maître de conférences habilitée à diriger des recherches à Aix-Marseille, directrice de l’Institut de Recherches asiatiques, fait partie de ces précieux guides. Elle s’intéresse à l’émergence d’une littérature vietnamienne en écriture romanisée, dite quoc ngu. Lors des Années Vingt et Trente, cette littérature naissante s’affranchit d’un modèle sino-confucéen pour aller vers des formes et des sujets nouveaux.

Cette universitaire signe ainsi la première (élégante) traduction de La Belle d’Occident, roman paru en 1927 à Saïgon, publié en français en 2020 sous un format très soigné par la maison d’édition Decrescenzo, qui avait publié en 2017, de la même traductrice, Le Petit rêve, I et II, de Tan Da, poète reconnu et trait d’union entre la littérature ancienne et la littérature moderne marquée par l’influence occidentale.

Autant de surprises pour le lecteur français, qui découvre ces voix vietnamiennes du dialogue interculturel de l’entre-deux guerres.

« Une pionnière qui a ouvert le chemin… »

Tout est remarquable dans La Belle d’Occident. L’auteure, d’abord, Huynh Thi Bao Hoa, femme de la bonne société de Tourane, Da Nang aujourd’hui. Engagée, moderniste, féministe, elle anime conférences et associations pour éduquer les femmes, leur apprendre à lire et à écrire, les émanciper. Portant cheveux courts et pratiquant le vélo, elle écrit beaucoup, récit de voyage, théâtre, essai. Publiée dans l’importante revue Nam Phong, elle est aussi recensée dans le savant Bulletin de l’Ècole Française d’Extrême-Orient[1]. Trois préfaces de l’époque saluent ce premier roman écrit par une femme en quoc ngu, contribuant à une littérature nouvelle dans une langue en renouvellement.

L’époque, ensuite. Un intense mouvement de modernisation littéraire se déploie au Vietnam dès le début du XXème siècle, et surtout dans l’entre-deux guerres, autour de l’usage et de l’enseignement du quoc ngu. Des revues, Tho Moï et Tu Luc Van Doan, défendent une modernité sociale et esthétique. Des romans, Le Petit rêve, To Tam ou La Pastèque[2], abordent des thèmes nouveaux, sur la place de l’individu ou des femmes dans la société vietnamienne. Nouvelle encore, la diversité des genres publiés, romans d’aventures, policiers, poésie, théâtre, voire textes expérimentaux.

L’un des préfaciers de La Belle d’Occident, Huynh Thuc Khang, « docteur reçu au concours mandarinal », l’un de ces lettrés modernistes favorables à la création en quoc ngu, défend le genre (modeste, encore) du roman, et la littérature féminine. Autre préfacier, le grand Tan Da montre comment ce « premier roman écrit par une plume féminine » s’inscrit dans la continuité « des femmes érudites qui écrivent des choses aussi belles que les plus grands hommes lettrés », rivalisant avec « les figures célèbres de la Chine antique ». Mieux, il approuve « la force souterraine du roman [pour] faire émerger des idées nouvelles » : des histoires apparemment insignifiantes abordent « la vie en société et l’âme humaine ».

Ainsi adoubée, cette jeune littérature peut prolonger la tradition, et la romancière rejoindre les femmes talentueuses en charge de moderniser les mœurs. Du nouveau digne d’un passé remarquable !

« Histoire d’une femme fidèle de France… »

L’histoire, enfin, est celle « d’une femme occidentale fidèle à son mari, qui est vietnamien ». Elle est inspirée d’une histoire vraie. Résumons : un jeune Annamite vertueux, fidèle aux meilleurs canons traditionnels, dépecé par des corrompus, s’engage pour la guerre de 14 en France. Blessé au combat, soigné par une infirmière française, ils s’éprennent, se marient. Il décide de repartir au pays, elle affronte tout pour le rejoindre. Cette histoire inverse le thème des rencontres amoureuses entre hommes européens et femmes asiatiques, si rebattu dans la littérature coloniale écrite en français. Ici la fidélité de la Belle d’Occident et l’amour partagé triomphent de tous les obstacles.

Car ils sont innombrables, comme le veut une tradition mélodramatique qui renvoie au grand roman vietnamien versifié de Nguyen Du, Kim Van Kieu. Dans le Viêt Nam de La Belle…, ce ne sont que mandarins corrompus, voisins jaloux, « amis » cupides, tous acharnés à la perte du héros dont les valeurs pures les offensent. Une fois en France, pays réputé « civilisé » selon le héros, il en est de même : perfidies de riches rivaux, calomnies injurieuses, racisme contre ces « Annamites paresseux et menteurs », venus parasiter le pays… Les institutions elles-mêmes s’opposent à l’union du couple, jugée contre nature.

En 1927, l’union d’une Française et d’un Vietnamien reste donc un scandale, mais pas l’inverse. Le pays « civilisé » ne sait pas reconnaître l’Annamite venu verser son sang, et se révèle barbare. La Française dans La Belle d’Occident, idéalisée, est moderne et civilisée, mais sait ne pas « abuser de sa liberté ». Occidentale moderne, elle incarne aussi les valeurs traditionnelles oubliées des femmes du Vieil Annam : respect des parents, vertu, habileté manuelle, et par-dessus tout fidélité…

« … racontée par une femme de lettres des pays du Sud »

Représentée par une telle auteure, cette relation amoureuse indestructible apparaît subtilement complexe. On y lit l’ambiguïté de la relation à une France à la fois idéalisée et décevante, attitude alors partagée par les nationalistes et les modernistes. On y perçoit la nostalgie des traditions ancestrales et des vertus de la morale confucéenne, condamnées à disparaître. On y ressent l’inquiétude face au dilemme d’une modernisation espérée mais menaçant ces valeurs. Les nouveaux richards jaloux de France ne valent pas mieux que les anciens mandarins avides d’Annam.

Cette complexité est d’autant plus remarquable qu’elle est formulée par la plume d’une narratrice « des pays du Sud [3]». Au fil des détails concrets qui jalonnent le récit : descriptions pointillistes rapports sociaux au crible des valeurs asiatiques, réflexions des héros référées aux valeurs morales pour orienter leur action, poèmes traditionnels jalonnant et clôturant l’histoire, vision des combats en France et de l’engagement des troupes venues de l’Empire, tout révèle au lecteur français un point de vue que rien ne lui permettait de connaître.

La force du livre est là : lire directement une Vietnamienne éprise de modernité parlant de son pays, sa culture, sa relation avec un système colonial et une France à deux faces, modernité et médiocrité, racisme et générosité, progrès et oppression coloniale.

Entrer dans la complexité

En littérature indochinoise de cette époque, les romans sur les rencontres entre les cultures, et particulièrement sur les rencontres amoureuses entre Blancs et Jaunes[4] se multiplient. Certains, dépassent la caricature, et nuancent, disent la complexité. Parfois, rarement, ils abordent la relation inverse, un Européen et une Asiatique. Quelques romans exposent les « mœurs annamites », et cherchent à travers le roman une vérité ethnographique. C’est par exemple le projet de De la Rizière à la montagne de Marquet, ou de La Barque annamite de Nolly. Et le premier « roman » d’un Vietnamien écrit en français, les Souvenirs d’un étudiant de Nguyen Van Nho, exprime un point de vue inédit sur l’école, traditionnelle puis française, comme lieu de rencontre et de synthèse des cultures.

C’est par rapport à cet ensemble qu’on mesure l’apport de La Belle d’Occident, où la rencontre amoureuse participe du thème général de la rencontre culturelle. On peut ranger ce roman dans la littérature dite coloniale, qui regroupe l’ensemble des œuvres produites en situation coloniale.

Sa spécificité est de n’être pas écrit par un auteur français, ni en français, ni destiné à des lecteurs français. Il est rédigé en quoc ngu, écriture nouvelle, par une « femme de lettres des pays du Sud », et il est destiné à des lecteurs d’Annam. Pour le lecteur français d’aujourd’hui, cette traduction est donc une découverte.

On sait que parler pour l’Autre, ou à sa place, c’est prendre un pouvoir sur lui. Le témoignage direct est donc ici irremplaçable – et, heureusement, traduisible….

Le Petit rêve de Tan Da

Il en est de même de ce chef-d’œuvre de Nguyen Khac Hieu, plus connu sous le nom de Tan Da, que Nguyen Phuong Ngoc nous permet de découvrir aujourd’hui. Tan Da est alors un poète très populaire, adulé pour la simplicité de son expression proche des chants populaires et dégagée de tout souci moralisateur, mais aussi romancier, journaliste, traducteur, pionnier de la presse, éditant lui-même tous ses écrits d’une incroyable diversité.

C’est peu dire que de signaler que ce Petit rêve I, et II, rédigés dans les années 1920, est « un objet étrange dans le paysage littéraire vietnamien[5]». Ces deux rêves se présentent comme deux voyages rêvés au pays de la fantaisie la plus légère, adossée à une ancienne tradition du récit de voyage, articulée sur des rencontres imaginées avec des personnalités comme Jean-Jacques Rousseau, l’Empereur d’En-Haut, Nguyen Traï et Confucius, quelques Immortels et une amie de cœur, visitant le monde d’En-bas et les temps anciens pour mieux explorer les utopies, l’ordre céleste et revenir au monde réel, enrichi de ces fécondes, gracieuses, et libres rêveries.

On reste émerveillé de cette liberté fluide qui veut enrichir le réel de ce qui pour beaucoup semble en être l’opposé, le rêve, souvent symbole de chimère vaine.

Une étourdissante préface de Tan Da brouille à dessein tous les repères entre la vie réelle et les volutes rêvées. « Dans la vie on voit les choses les yeux ouverts, alors que dans le rêve on les voit les yeux fermés. […] le rêve est un petit rêve et la vie un grand rêve », soutient encore l’auteur, que l’on rangerait volontiers au côté du rêve éternel de Nerval, et non loin du rêve éveillé des Surréalistes.

« Cette feuille ne contient pas toutes les paroles »

Mais rien n’est gratuit dans ce qui semble à tort un simple jeu virtuose, car tout en fait tourne autour d’une réflexion virevoltante sur l’avenir du pays d’Annam, au carrefour des influences qui le façonnent, entre tradition et modernité. En cela le rêve de Tan Da et l’imaginaire de Huynh Thi Bao Hoa, tous deux fondés sur des faits, des données observées, réelles, voire scientifiques, des personnalités avérées, se rejoignent comme des moyens d’investigation vers un monde encore inconnu, en devenir, jalonné des questions que l’art seul peut formuler comme des hypothèses, et proposer à la méditation sensible des lecteurs, qui les prolongent dans leur imaginaire et leur vie.

Reprenant la formule rituelle de conclusion des anciens lettrés, Tan Da termine son livre avec les mots : « Cette feuille ne contient pas toutes les paroles, ma lettre peine à s’achever ». On ne saurait mieux signifier au lecteur de ces livres, que c’est à lui que le sens final appartient.

Henri Copin, mai 2021

Pour approfondir, une approche historique :

Bui Tran Phuong, Viêt Nam 1918-1945, genre et modernité : Émergence de nouvelles perceptions et expérimentations », Genre & Histoire, printemps 2008, mis en ligne le 14 juillet 2008, consulté le 26 mai 2021, URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/255


[1]Son livre, Étude sommaire de Champa, premier ouvrage écrit par un auteur vietnamien sur le sujet, est recensé dans le BEFEO par Nguyen Van To, assistant scientifique et personnalité éminente, président de la Société d’Enseignement mutuel et de l’Association pour la diffusion du quoc ngu, avant de devenir ministre de l’Action publique en 1945.

[2] Dans l’ordre chronologique : Petit rêve, To Tam, La Pastèque, remportant le prix de la revue Nam Phong,

tandis que To Tam enthousiasmait le public

[3] C’est en Cochinchine et plus précisément à Saigon que le dynamisme culturel moderniste sera le plus intense

[4] Selon les termes de l’époque…

[5]Avec les Petits rêves, Tan Da a de nombreux partisans. Il a également des ennemis, dont Pham Quynh, qui le critique dans un article de Nam Phong en 1918. Il a pris au sérieux le « rêve » de Tan Da de se poser en philosophe et veut rester le seul interlocuteur crédible des Français.


Laisser un commentaire