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L’univers fantastique du cinéma de Hong-Kong

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Histoires de fantômes chinois (Hong Kong, 1987 – 倩女幽魂)

Tourné en 1987, le film « Histoire de fantômes chinois » est sorti sur les écrans en France en 1988. Il raconte l’histoire de Nieh Hsiao Tsien (聶小倩), jeune fille à l’âme triste et errante, tirée de l’œuvre de Pu Songling, « Recueil des contes de l’étrange ». L’œuvre comprend 496 histoires réparties en 12 volumes. Parce qu’elle est morte en terre étrangère, l’âme de la jeune fille ne peut pas trouver de lieu de repos. Devenue ainsi une proie facile, elle est asservie par un monstre qui l’envoie ensorceler les voyageurs afin de pouvoir sucer leur sang. C’est ainsi qu’elle rencontre Ning Choi San (寜彩神), jeune lettré candide mais intègre qui, bien que totalement conquis, la traite comme une jeune fille respectable. Elle en tombera de ce fait elle-même amoureuse. Il n’hésitera pas, avec son aide et celle d’un ami fort en kung-fu, à combattre le monstre afin de la sauver. Il mettra fin à son errance, et pour lui permettre de se réincarner, ramènera ses cendres dans son pays natal et lui donnera une sépulture. Tous les deux savent cependant qu’en ce faisant, ils seront séparés à jamais.

Ce film hongkongais a fait rêver une génération entière, sinon plusieurs générations. Les raisons en sont nombreuses, à commencer par le romantisme échevelé de l’histoire, qui met en scène l’amour impossible entre le fantôme d’une jeune fille d’une grande beauté et un jeune lettré vertueux. Il y a là de quoi éveiller la soif de romantisme tapie au fond de chacun de nous. La beauté très réelle de Josephine Wong, jeune actrice hongkongaise diaphane et grâcieuse, en est une autre raison majeure. Lorsque sa silhouette gracile moulée dans des voiles diaprés et interminables qui laissaient cependant entr’apercevoir un pied délicieusement délicat ou un sein que l’on croit deviner, que ce soit lorsqu’elle traversait les airs pour fuir le monstre ou lorsqu’elle jouait à cet instrument de musique à corde qui est le piano de la musique traditionnelle chinoise, elle en a ému plus d’un. La scène où, à demi-dévêtue elle se penchait sur le lettré caché dans l’eau de son bain pour lui donner de l’air, est d’un érotisme insoutenable. Son partenaire dans le film, l’acteur hongkongais Leslie Cheung Kwok Wing, crooner à la mode et « hearthrob », n’était pas moins « glamour ». La jeunesse et la beauté du couple, ainsi que la sympathie qu’ils dégageaient, leur alliaient bien des cœurs. Enfin les nombreux effets spéciaux destinés à montrer la puissance malfaisante du monstre et la sophistication des combats étaient orchestrés de main de maître, je devrais dire de « mains des deux maîtres » que sont Tsui Hark et Ching Siu-Tung (même si aujourd’hui ces effets spéciaux sont un peu datés). Tous ces éléments ont contribué à faire du film une œuvre unique et inoubliable.

   

 

 

 

 

 

 

 

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Une première adaptation cinématographique en 1960

Seul pourrait rivaliser avec lui le film de 1960, dont il est le remake. Produit par la société cinématographique des Shaw Brothers, ce film porte le même titre en chinois, et raconte la même histoire. Le titre anglais est « The enchanting shadow » ou « L’ombre enchanteresse ». C’était une production beaucoup plus soignée que celle d’«Histoire de fantômes chinois» qui, n’était certainement conçu au départ que pour être un film de catégorie B comme d’autres films de kung fu. Son budget relativement modeste, le fait que le rôle féminin principal soit confié à une débutante, et la réalisation à Ching Siu Tong qui n’avait pas une grande notoriété comme réalisateur à l’époque. Les décors étaient minimalistes, puisque à part les scènes de séduction qui se déroulaient dans un joli pavillon, les 3/5 du film se passaient dans un temple délabré ou en extérieur, c’est-à-dire sur des terrains vagues ou des clairières de forêts, où avaient lieu les combats.

A l’inverse, le film de 1960 était dirigé par Lee Han Hsiang, le réalisateur hongkongais le plus célèbre de l’époque, qui ne tournait qu’avec les acteurs et actrices têtes d’affiches, et qui était à l’origine de la quasi-totalité des grands succès en costumes d’époque des Shaw Brothers. Les rôles principaux étaient confiés à deux acteurs à succès : Chao Lei, jeune premier apprécié qui était la vedette de tous les films grand public de l’époque. Il jouait notamment les rôles d’empereurs et de rois dont il avait le physique selon les critères du public : un embonpoint très léger et une certaine bonhommie. Le rôle féminin était tenu par Betty Loh Ty, icône reconnue de la beauté classique chinoise. Elle était de fait très belle, d’une beauté émouvante qui donnait envie de la protéger, de la mettre sous serre.

Les décors et les costumes étaient somptueux : les Shaw Brothers, qui était alors la société de production de films en mandarin la plus prospère et puissante de Hong Kong, en avaient les moyens et n’avaient pas lésiné. Le film de 1960 a également connu un succès non mitigé. Mais vu d’aujourd’hui, il a quelque peu vieilli. L’action, qui était plutôt centrée sur les relations entre la jeune fille et le lettré, est maintenant ressentie comme trop lente, et le spectateur pourrait s’ennuyer. La réserve de Betty Loh Ti, qui était de bon aloi il y a soixante ans, ralentit encore le rythme de l’action. Je ne me souviens plus s’il y avait des effets spéciaux, mais ils devaient être bien simplistes face aux nouvelles techniques introduites par Tsui Hark.

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La vague « fantômes chinois »

Le film de 1960 a en tout cas une valeur historique, car c’est la première adaptation cinématographique de l’histoire de Nieh Hsiao Tsien, cette âme triste et errante d’une jolie jeune fille. Un premier remake a été produit à Taïwan en 1975, avec le titre « Blue Lamp in the Winter Night ». Mais personne n’en a entendu parler, et de fait l’acteur qui tenait le rôle principal a plus le physique d’un lanceur de disque que d’un lettré sans défense, ceci expliquant cela. Ensuite, ce fut le tour de celui qui nous intéresse en 1987.

Son succès planétaire, qui suscitera une sorte de « fantômaphilie », débridera les imaginations et il y aura d’abord 2 suites à la première histoire de fantômes chinois, réalisées en 1990 et 1991. Le numéro deux fut réalisé et joué par la même équipe avec l’ajout de quelques nouveaux personnages, et le numéro trois réunira la même équipe de réalisation et de production, mais des acteurs différents à l’exception de Josephine Wong. Ces deux films racontent des histoires qui n’ont plus aucun lien avec l’œuvre littéraire d’où est tirée l’histoire de Nieh Hsiao Tsien. Le numéro 2 peut encore représenter un intérêt pour le spectateur grâce au charme du couple Josephine Wong et Cheung Kwok Wing. Il lui donne en tout cas la satisfaction de voir les amoureux réunis puisque, Leslie Cheung tenant toujours le rôle de Ning Choi San, le film suggère que son héroïne pourrait être la réincarnation de Hsiao Tsien. Le numéro 3, mettant en scène une nouvelle équipe et des nouveaux personnages, tourné à l’évidence pour des raisons purement commerciales, est d’inspiration médiocre. C’est l’assemblage maladroit de tous les ingrédients qui ont fait le succès des deux premiers épisodes, du premier surtout.

Plusieurs autres réalisations sur la même histoire suivront en 1991 (Chine), 1994 (Chine), 1999 (Hong-Kong, parodie) et 2011 (Chine/Hong-Kong). L’histoire fut également reprise sous forme de série télé en 1975 (Hong-Kong), 2000 (Chine), 2004 (collaboration entre Hong-Kong, Chine, Taïwan), 2009/2010 (Chine), 2015 (Taïwan) et 2019 (Chine). Le réalisateur Tsui Hark en conçut par ailleurs un film d’animation en 1997, et un jeu électronique fut mis en circulation en 2011.

Dans les coulisses de la production

« Histoire de fantômes chinois », qui a fait connaître l’histoire de Nieh Hsiao Tsien au public occidental, a été produit en 1987 par une société de cinéma inconnue et était surtout le fruit d’une collaboration entre Tsui Hark et Ching Siu Tong. Le premier est le très célèbre réalisateur hongkongais, spécialiste de films de kung-fu ou de films ayant pour thème la criminalité et la violence, qui mettent en scène l’éternel combat entre flics et voyous ou la lutte sanglante entre les triades. Il est reconnu comme étant celui qui a permis aux films de kung-fu de se renouveler en apportant des nouvelles techniques pour organiser les combats et pour les filmer. Mais il joue ici le rôle de producteur.

La réalisation du film a été confiée à Ching Siu Tong, qui était plus ou moins l’élève de Tsui Hark. En tout cas, les deux hommes étaient très liés et travaillaient volontiers ensemble. La presse japonaise les comparait à Lucas et Spielberg. A cette époque-là, Ching était surtout connu et reconnu comme un excellent organisateur de l’action et comme concepteur des combats. Il n’avait dirigé que deux films, en 1983 et 1986, et « Histoire de fantômes chinois » a été son troisième film en tant que réalisateur.

Les mauvaises langues disent que si « Histoire de fantômes chinois » a eu le succès que l’on sait, c’est parce qu’on y trouve la marque de Tsui Hark, et que tous les films de Ching Siu Tong qui ont eu du succès étaient ceux qu’il avait réalisés avec Tsui comme producteur. Ils auront fait ensemble la trilogie des « fantômes » et une autre trilogie ayant pour héros ou héroïne le (ou la) chef d’une secte, personnage hermaphrodite d’un très célèbre roman de cape et d’épée chinois de Jin Yong, l’auteur le plus connu du roman de cape et d’épée chinois. Les deux trilogies ont été tournées entre 1987 et 1994. Ensuite, les deux hommes n’ont plus collaboré. En tout cas, il est communément considéré par le public chinois que « Histoire de fantômes chinois » est une œuvre de Tsui Hark, tant on y reconnait sa patte.

Retour aux sources : l’œuvre littéraire

On ne peut parler de « Histoire de fantômes chinois », sans parler de l’œuvre de Pu Songling, qui se traduirait littéralement par « Recueil des histoires de l’étrange dans un lieu detente » (聊齋誌異).

Pu Songling, écrivain, a vécu à l’époque Qing, sous Kangxi (1640-1715). L’on raconte qu’installant une buvette sur le bord de la route, Pu offrait gratuitement le thé aux voyageurs qui voulaient bien lui raconter une histoire liée à des faits étranges. C’est ainsi qu’il aurait recueilli ses 496 récits dont certains sont très courts et tiennent à peine dans dix mots ou quelques lignes. Les histoires sont pour la plupart des histoires d’amour impliquant des « femmes » de cinq origines, allant des êtres humains aux fantômes, aux monstres, aux renardes, et aux féés. Et tout monstres qu’elles soient, les héroïnes fantômes, renardes ou monstres sont des êtres dotés de loyauté, d’honnêteté et de fidélité, qualités habituellement attribuées aux hommes dans une littérature traditionnellement plutôt misogyne. Cette fois-ci, ce sont les personnages masculins qui font montre de cupidité, de débauche, de frivolité et de lâcheté. Avec ces histoires, Pu Song Ling a fait une fresque de la société chinoise du XVIIème siècle, et critiqué ses contemporains en montrant comment certains d’entre eux pouvaient se comporter moins bien que des fantômes, ce qui, pour les Chinois, est une grave insulte.

L’œuvre de Pu Song Ling est un véritable monument littéraire qui a profondément marqué le subconscient des Chinois. Comparable en terme de popularité aux fables de La Fontaine, l’œuvre est connue de tous, soit dans son ensemble, soit à travers certaines de ses histoires dont quelques-unes ont été tellement racontées qu’elles sont passées dans le folklore. Que ce soit par la force des histoires et leur caractère saisissant et incisif, ou par la sobriété efficace du style, l’œuvre de Pu Song Ling se pose comme un modèle de la littérature chinoise moderne. Pour beaucoup d’hommes et femmes de lettres, il y a un avant et un après de ces contes de l’étrange. Ils soulignent la beauté du style, le caractère irréfutable des analyses, la clairvoyance de l’auteur sur l’espèce humaine, sa capacité à ouvrir son imagination vers les espaces inconnus du surnaturel et de l’étrange, son talent de conteur prolifique et l’habileté avec laquelle il met en exergue la faiblesse des hommes par leur relations avec des féés, des renardes ou des fantômes.

Cette œuvre de Pu Songling a déjà été traduite en français à plusieurs reprises, mais sous des titres différents : Chroniques de l’étrange, Contes de l’étrange du studio du bavard, Contes extraordinaires du pavillon du loisir…

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