Le film de Philip Yung livre un récit enquête d’une jeunesse hongkongaise destructurée, au sens propre comme figuré.

Cet article est publié dans le cadre du dossier que nous consacrons à Hongkong et à son cinéma à l’occasion du premier festival du film hongkongais de Paris.

Port of Call est un long-métrage hongkongais écrit et réalisé par Philip Yung et produit par Mei Ah Film Production et Golden Gate Productions en 2015. L’histoire est inspirée d’un fait divers réel : le corps retrouvé démembré d’une jeune prostituée à Hong Kong en 2008 et l’enquête qui s’ensuivit. Le jeune réalisateur prometteur, également scénariste sur cette œuvre, rencontre ici son premier grand succès, avec six nominations dans trois festivals et sept prix remportés à la 35ème édition des Hong Kong Film Awards, dont celui du meilleur scénario.

Le film utilise le genre de l’enquête sur un meurtre pour retracer l’itinéraire de la jeune Wang Jiamei (Jessie Li) à travers la précarité, la prostitution et l’espoir brisée. Le mystère autour de la mort de la jeune femme hante l’inspecteur Chong (Aaron Kwok) mais ses méthodes originales, sans compter son attitude farfelue d’accroc au bilboquet, parviennent finalement à reconstituer la trame du meurtre. L’intrigue est cousue de manière non-linéaire. Des morceaux du passé de Wang Jiamei croisent ceux de l’enquête situé dans le présent du récit; le point de vue du meurtrier Ting (Michael Ning) est le nôtre lors de son jugement, ce qui rend l’ensemble déstabilisant et prenant à la fois. De nombreux flashbacks servent à nous mettre dans la peau des personnages, à ressentir profondément leur détresse, jusqu’à la reconstitution finale qui révèle la conjonction de deux drames : celui de la morte et celui du meurtrier. Les deux se rencontrent sur un réseau social, puis au fil de leurs fréquentations, se rapprochent. Mais l’intimité emmène finalement le couple maudit sur une pente tragique.

La mort de sa mère, lors de son passage de la Chine à Hong Kong, a causé une blessure fatale à Jiamei. De sa vie de prostituée dans un taudis avec sa sœur, à sa mort intentionnelle et assistée, en passant par l’espoir brisé d’une idylle avec un jeune homme de bonne famille, la misère pèse aussi lourdement sur le destin de la jeune femme. L’ambiance pessimiste et tragique qui nous accompagne tout le long du film sert un propos sur la part obscure de l’humanité qui n’a pas de résolution nécessaire, ce qui peut être frustrant à l’ère des twists programmés. On peut aussi se réjouir de profiter d’un thriller qui sort un peu du cadre et ose une vraie violence graphique, parfois à la limite du dérangeant. L’intérêt du film ne réside pas dans la résolution de l’intrigue comme traque policière puisque le tueur se livre de lui-même à la police, mais dans ce qui hante Chong -comme le spectateur-, le mobile, la raison de l’horreur. Dès ce moment, c’est une biographie de la victime qui s’écrit le long du film pour dévoiler le drame : Jiamei a perdu le désir de vivre, parce qu’écrasée par la marginalité, la pauvreté et la désillusion. 

La déstructuration du fil de l’histoire permet au cinéaste de détourner le genre de l’enquête pour dresser le portrait d’une jeunesse hongkongaise au fond de l’abîme. Jiamei commence son aventure en se déscolarisant après avoir été témoin de la tentative de suicide de sa voisine de classe. Ting est un marginal vivant seul, déprimé et sans but, incapable de refuser quoi que ce soit à Jiamei, la seule lui apportant un peu de réconfort dans son monde. Chong est un inspecteur excentrique en apparence mais en réalité un homme vieillissant, divorcé, traumatisé par une affaire qui a mal tourné en 1998 dans laquelle il se revit en cauchemars sous une pluie de sang. Une galerie de personnages assez sombres, sans compromis avec les fléaux de notre temps.

Le film oscille entre l’extatique de son personnage de détective, rappelant l’esthétique de l’âge d’or du cinéma hongkongais, et la résolution de l’intrigue par la progression soutenue de révélations sur la psyché des personnages. Malgré ce léger déséquilibre, l’ensemble est tenu par une réalisation brillante et proche de ses acteurs. La ville sert à déployer un éventail de paysages de la précarité qui participe grandement au ton et au propos du film. Aaron Kwok fait notamment démonstration d’un vrai talent pour capter l’image, et, malgré son statut, n’occulte pas les plus jeunes acteurs du film qui sont très convaincants. En somme, une revitalisation très plaisante du thriller hongkongais, avec un cast très réussi et une intrigue solide qui laisse des traces après son visionnage grâce à la maîtrise de la progression non-linéaire qui s’y déploie. 

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Thomas Riondet est diplômé de Sciences Po Lyon où il a étudié le monde japonais et travaille aujourd'hui dans la production cinématographique.

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