Comment accéder à sa propre identité profonde lorsqu’on est né en Alsace de parents chinois ? À quels marqueurs culturels doit-on adhérer ? Y a-t-il un prix à payer pour se sentir à l’aise entre plusieurs mondes bien distincts ? Telles sont les questions que pose Viviane Salin dans ce texte écrit avec des mots percutants, qui touchent au cœur des choses. 

Hong-Kong, 1992 

J’ai quatorze ans, je suis en vacances avec ma mère à Hong-Kong. Nous sommes dans un immeuble en béton d’une laideur abominable, devant des casiers. On dirait des casiers de piscine, nichés dans une barre d’HLM. Comment peut-on finir comme ça, rangé dans un cube de cinquante centimètres sur cinquante, avec une vieille photo collée dessus ? Qu’est-ce qu’il y a dans le casier, en fait, les cendres dans un sachet ? Une jolie urne ?

Ma mère m’a emmenée, elle marchait devant moi en discutant fort avec les tantes en cantonais, on dirait qu’elles crient, toujours, et je me retrouve là, parachutée depuis Strasbourg, où je suis née et où nous vivons.

C’est la deuxième fois que je viens à Hong-Kong. La première, j’avais quatre ans, j’y ai rencontré mon grand-père maternel, mon Gong-Gong, comme on l’appelle en mandarin. J’avais très chaud, je grimaçais, je ne comprenais rien à ce qu’il me disait. Mais il m’avait appris à sourire en étirant bien mes lèvres, à montrer mes dents et mon cœur, à sourire avec sincérité.

Aujourd’hui, j’ai encore trop chaud, je ne supporte pas cette humidité, et ça sent l’encens partout.

Moi : « Je ne me prosternerai pas, c’est n’importe quoi. »

Ma mère : « Prends les bâtonnets d’encens et fais quelques courbettes devant ton grand-père. C’est Gong-Gong qui est là. »

Moi : « Non mais c’est quoi ce truc ? Je croyais qu’on ne se prosternait pas devant d’autres dieux et encore moins humains, on est chrétiens, nous, Maman ! »

Les tantes et cousines venues nous accompagner ne comprennent ni le français ni mon attitude. Elles me pressent, en cantonais, mandarin, tout mélangé, de m’exécuter.

Moi : « Non, je ne fais pas ça, moi ! »

Ma mère : « Viviane, s’il-te-plaît, c’est pas compliqué, c’est du respect. »

Moi : « Non, je ne me courbe pas devant lui ! Ça veut dire quoi, on le prie, on le vénère ? »

Ma mère abandonne la discussion, prend les bâtonnets et je la vois réaliser quelques courbettes devant le casier funéraire de son père. Je suis interloquée, désarmée, je ne l’ai jamais vue faire ça, ni jamais vu personne d’autre le faire, je ne savais même pas qu’on pouvait être parqué dans des casiers comme ça, une fois mort. C’est quoi ce truc de Chinois, moi je suis française.

Ma mère : « Tiens, maintenant, tu prends ça et tu y vas. »

Ma mère me force les bâtonnets dans les mains, sous les regards consternés des membres de la famille présents, à qui ma mère doit platement présenter des excuses sur sa fille “Fa go mui”, fille française, qui n’a pas les codes chinois. Une fille dénaturée qui se prend pour une française, vous vous rendez compte, avec la tête qu’elle a, et qui ne connaît pas le culte des ancêtres et les gestes rituels élémentaires.

À qui la faute, en même temps ?

J’ai grandi à Strasbourg, je suis française, et alsacienne, même ! J’aime la choucroute, les bretzels, j’ai appris l’allemand et l’anglais, j’ai du mal à parler mandarin. Et pourtant mes parents me le parlaient quand je suis née, c’était leur langue commune : ma mère venait de Hong-Kong et mon père, chinois d’Indonésie, avait appris le mandarin à l’école. En France, ma mère, qui était venue rejoindre sa mère après le bac, est même devenue professeure de mandarin. Mais moi je suis réfractaire. Je parle français à l’école, tout le monde parle français à l’extérieur, alors pourquoi parler une autre langue à la maison ?

–    Tu le regretteras plus tard, ma fille. Tu vas voir, ce sera primordial de parler chinois, c’est l’avenir. Tout le monde travaille avec la Chine, maintenant. Avec ta tête, il faut que tu saches parler chinois, c’est tout.

–        Ma tête, ma tête, arrête avec ça, Maman, les gens ne regardent pas que ma tête.

–        Tu verras.

Je me regarde dans le miroir. J’ai envie de ressembler à tout le monde. D’ailleurs, j’ai bien l’impression que je suis comme les autres, avec mon jean, mes Converse bleues, ma queue de cheval bien haute.

Je fais du violon au Conservatoire, j’y vais trois fois par semaine, j’adore jouer à l’orchestre. Je suis la seule asiatique, ça fait un peu exotique, ça me donne un style. Mais ça n’a aucune importance, on est là pour la musique, et pour rigoler avec les potes.

L’été, je passe plusieurs semaines dans les colonies de vacances chrétiennes, j’aime bien chanter les cantiques autour du feu, faire de grandes randonnées, c’est joyeux.

J’évolue dans un monde de blancs. Nous fréquentons peu la communauté chinoise avec mes parents, contrairement à ma grand-mère. Popo, la mère de ma mère, a quitté Hong-Kong en 1961 pour suivre son rêve de devenir chanteuse d’opéra en France, en laissant ma mère encore enfant à son père – mon Gong-Gong. Elle est très investie dans l’église chinoise à Strasbourg, elle y dirige la chorale, et me demande régulièrement de venir jouer un morceau de violon. Je m’exécute, même si je ne suis pas très à l’aise dans cette église, je ne me reconnais pas dans cette communauté, mais ça lui fait plaisir et elle me récompense toujours d’un petit billet.

Elle, qui vit seule, accueille régulièrement des étudiants chinois sous son toit et connaît tous les restaurateurs asiatiques de la ville. Elle récupère mes vieux vêtements pour les distribuer à toutes ses connaissances, elle est très aimée. Mes parents fréquentent l’église protestante évangélique, leurs amis sont principalement français, blancs. Ma mère, en tant que fière hong-kongaise, ne se reconnaît pas trop dans les femmes chinoises “de Chine”, elles n’ont pas la même culture et éducation. Mon père, Chinois d’Indonésie, de par son activité de médecin, se lie aussi plutôt avec une population française non asiatique.

Le samedi soir à la maison, dans le salon autour du grand piano à queue, se réunissent souvent des confrères de mon père, des élèves adultes de ma mère ; ils parlent de leurs voyages, des réussites de leurs enfants, du quotidien confortable. Le Riesling, le Gewurztraminer coulent à flots. J’écoute, je m’ennuie, je préfère aller dans ma chambre, téléphoner à mes amis, écouter de la musique. J’aime REM, Queen, Mozart, Tchaïkovsky.

Quand j’y pense, je me revois dans mes t-shirts informes, mes pulls trop larges, je ne remplissais pas tous les contours de mon identité plurielle. J’avais bien assimilé la culture française, le mode de vie, les codes sociaux. J’étais première de classe, déléguée, j’avais tout bon, tout compris, et pourtant ce jour-là, j’ai senti la friction du monde et l’étroitesse de mon esprit. Comme si mon cerveau d’ado, calfeutré dans un casier d’un autre genre, résistait à en faire sauter les verrous. Au lieu de m’ouvrir, je me suis barricadée.

Je comprends ce malaise aujourd’hui, après un pan entier de vie adulte, où j’ai vécu quinze ans en Asie, où je me suis confrontée à l’univers que Popo et mes parents successivement avaient quitté pour refaire leur vie en France, et vers lequel je suis revenue, étrangère à mes racines.

Cette dissonance, entre celle que je pensais être, celle que les gens percevaient, celle qu’ils attendaient que je sois, c’est en Asie que je l’ai ressentie le plus fortement : jamais on ne m’a prise pour ce que j’étais, jamais la réponse donnée à la question « D’où venez-vous ? » ne semblait convenir. Comme si je n’appartenais à aucun monde entièrement. Mais que je pouvais aussi bien me fondre avec la population locale en Asie du Sud-Est et être prise pour une Thaïlandaise, une Vietnamienne, une Cambodgienne, tant et si bien que bien souvent c’est dans la langue du pays qu’on s’adressait d’abord à moi.

Désormais installée à nouveau sur mon sol natal, mère d’adolescents nés à Singapour et qui ont su concilier les aspects divers de leur identité culturelle, je mesure et j’accepte ce décalage.

Dans quelques semaines, nous partons avec mes enfants et mes parents à Hong-Kong, pour fêter les cinquante ans de mariage de mes parents. C’est l’occasion de revenir au point de départ de ma grand-mère et de ma mère, et de vivre un moment tous ensemble, nous qui, d’une génération à l’autre, sommes si semblables et si différents.

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