Elvis à la radio, Sabine Huynh

Comment survivre à l’exil ? Comment se libérer d’une histoire familiale convulsive et voler de ses propres ailes ? Dans son nouveau roman, Sabine Huynh, traductrice, autrice de nombreux recueils de poésie, pose avec acuité et passion ces questions existentielles.

Les premières pages d’Elvis à la radio, roman de Sabine Huynh, traductrice, poétesse, déjà autrice d’un premier roman et d’un recueil de nouvelles, sont pleines de bruit et de fureur. Les principaux personnages ne parlent pas, mais crient, tout en majuscules :

« QU’EST-CE QUE C’EST QUE ÇA ENCORE ? »

La mère, une casserole de purée à la main, vient de découvrir sa fille en train de griffonner un poème.

« TOUJOURS EN TRAIN D’ECRIRE N’IMPORTE QUOI ! »

La mère en question est une femme vietnamienne qui a quitté Saïgon en 1976, en compagnie de son mari et de leurs enfants. Dans la banlieue lyonnaise, la mère œuvre en tant que couturière à domicile, et le père « travaille comme ouvrier à la chaîne dans une usine d’emballage de la boisson aux agrumes Orangina ». La narratrice précise que, lors de l’incident terrifiant où la mère a découvert le classeur de poèmes, jetant celui-ci à terre, les poèmes ont tenu bon, ils ne se sont pas détachés, comme si ces modestes écrits étaient le garant de l’identité même de la petite fille. Pour dépeindre ce quotidien convulsif, Sabine Huynh maintient d’abord à une distance précautionneuse les personnages, fidèle à cette affirmation, plusieurs fois répétée au fil des pages : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » On pense aux mots de Leslie Poles Hartley (romancier britannique, 1895-1972), devenus une sorte de proverbe : « Le passé est une terre étrangère : on y fait les choses autrement qu’ici. »

C’est ainsi que, dans cette sorte d’« auto-enquête » riche et dense, parfois mystérieuse, nous sont décrits, par bribes et fragments, quelques épisodes d’un drame domestique, avec cet avertissement : « Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on se raccroche aux phrases qu’on peut, des phrases qui surnagent sur les eaux confuses de la mémoire. »

Retourner à l’origine

Malgré le peu de souvenirs apparents, l’enjeu narratif et existentiel est de retourner à l’origine. Premier flottement, fondamental ou anecdotique : ici et là dans le récit, l’autrice indique qu’elle est née à Saïgon le 3 septembre et le 11 décembre 1972, ce qu’attestent les documents, pour des raisons troublantes. Les quatre premières années, passées auprès de sa grand-mère, loin de ses parents, même si elles sont dénuées de souvenirs précis, sont fondatrices ; ce temps est marqué par une douceur apparente qui disparaît bientôt. Les parents de la petite fille appartiennent à un milieu saïgonnais plutôt aisé, ils sont fidèles à la religion catholique depuis longtemps – ce sont presque des notables, mais le système colonial a toujours ramené de manière brutale les grand-parents à leur statut d’« indigènes ».

Lors d’une rencontre au Salon de L’autre Livre, à l’espace des Blancs-Manteaux, à Paris, le 5 novembre 2022, Sabine Huynh a indiqué que sa famille avait « voué allégeance au pouvoir français depuis plusieurs générations ».

Dans Elvis à la radio, ainsi est décrite la mère : « Une princesse vietnamienne déchue, ressemblant à Brigitte Bardot mais en brune, une styliste passée de mode qui s’asperge de Chanel N°5, une ancienne membre de la diplomatie (elle aurait été la secrétaire de l’ambassadeur de Belgique à Saïgon), une ancienne TOP-MODENE, comme elle dit, avec cet accent vietnamien qu’elle n’a jamais perdu (…). »

Le chaos à la maison

L’arrivée en France, les premiers jours à Sarcelles, l’installation à Vaulx-en-Velin marquent le début de la fin de l’innocence, si ce se sentiment a jamais existé. Il est question de l’image stéréotypée des immigrés vietnamiens, qui formeraient une communauté discrète et travailleuse, propice à une intégration aisée dans la société française. Mais l’usine Orangina, et les longues heures passées devant la machine à coudre sont le premier moteur de la désillusion. À la maison, on ne mange pas à sa faim, les punitions sont fréquentes. Si des familles laotiennes, cambodgiennes vivent dans le même HLM, pas question de fréquenter ces gens-là : on les ignore du fait de leur peau trop foncée.

Pourquoi le chaos règne-t-il à la maison ? Quelques faits apparaissent en désordre : le père jouerait l’argent de la famille au casino, la mère a bientôt un amant, maltraite ses enfants, quitte le domicile en emportant les meubles… La petite fille se réfugie à l’école, « le seul lieu où je me sens en sécurité et admirée à défaut d’être aimée, le seul endroit dans ma vie où règne l’ordre et où les mots, aux définitions claires, ne m’explosent pas en plein visage et ne me valent pas de châtiments corporels (…) ». Devenue adolescente, elle fait une ou plusieurs fugues, tandis que l’un de ses frères cadets se retrouvera en prison à la suite d’une affaire de possession de drogue…

Le destin de l’exilé

Reviennent les questions lancinantes : pourquoi les membres de la famille ne cessent-ils de trembler dans leur identité profonde, depuis le départ du pays natal ? « Dans quelle mesure existe-t-il vraiment, l’exilé qui a tout perdu, jusqu’à son corps, qui ne correspond plus à rien de bien défini ? »

Le 5 novembre 2022, à l’espace des Blancs-Manteaux, Sabine Huynh a dit aussi : « Nous sommes tous des êtres composites, aux identités multiples. Peut-être les immigrés le sont-ils plus que les autres. »

Dans le livre, afin d’expliquer le jaillissement de la colère et de la frustration, d’une manière un peu vague, sont pointés du doigt les mensonges et la violence dus au « colonialisme et son pouvoir corrupteur ». Puis l’origine de la blessure est quelque peu explicitée :

« Mes parents viennent d’un autre monde, étouffé par les secrets, la chape silencieuse les enrobant, et la censure, générée par la religion catholique et un régime coercitif, ainsi que mille ans de domination culturelle chinoise et cent ans de tyrannie coloniale française. »

Sur le chemin de l’exil, du déclassement social, une fêlure est apparue : « Il nous manquait quelque chose, je ne saurais dire quoi, quelque chose en rapport avec la transmission. Le fil avait été rompu. »

S’agissant des épisodes les plus noués dans la mémoire, la narratrice retrace le parcours de la petite fille qu’elle fut à la troisième personne, s’adresse ensuite à elle directement, en faisant ici et là appel aux scènes innocentes contemplées dans la méthode de lecture traditionnelle Daniel et Valérie, ces enfants modèles, saisis dans un cadre domestique idyllique. Petit à petit, au fil des pages, tandis que l’opacité du passé s’estompe quelque peu, c’est le « je » de la narratrice qui domine. Les choses et les êtres gagnent en définition, en nuances. Grâce à l’usage des mots justes, la narratrice effectue des pas successifs en vue de s’approprier son histoire. Sur son chemin marqué par de multiples péripéties, la jeune femme ne cesse de puiser sa force dans la pratique de l’écriture poétique, et dans la littérature en général : « Tout ce dont on manque à la maison se trouve dans les livres. » La pratique des langues étrangères, en particulier l’anglais, est aussi un moyen de se forger une identité à soi, de s’émanciper : « Écrire et parler en anglais lui donne l’impression d’être une branche couverte de bourgeons qui éclosent à l’infini, chaque phrase qui sort d’elle donne une nouvelle fleur, une nouvelle naissance. »

« Brodé à l’aiguille et au fil d’araignée »

Dans ces pages, en décrivant une famille troublée et les dégâts occasionnés, Sabine Huynh n’entend clairement pas créer une triste fiction de type post victorien. Le récit qu’elle assemble, séquence après séquence, est rendu beau par le processus de découverte, d’élucidation, qu’engage la romancière et poétesse concernant sa propre histoire. Il s’agit de parvenir à une forme de « cohésion », à défaut de « cohérence », sans savoir si les scènes fantomatiques du passé seront enjolivées ou enlaidies par le travail du temps : « Ordonner signifie donc disposer dans une rangée, et, par extension, tisser. La certitude des faits compte peu quand on tisse avec des souvenirs troués. »

Le 5 novembre 2022, à l’espace des Blancs-Manteaux, Sabine Huynh a déclaré aussi, avec humour : « J’ai toujours tricoté des écharpes pleines de trous, mais qui tenaient tout de même chaud. » Le livre, par contre, est « tissé très serré, avec moins de trous que dans les écharpes ».

Dans les zones d’ombre, l’autrice tire le fil vers la lumière, toujours continue à composer, puisqu’« à l’écrit je peux tresser, superposer, joindre, et peut-être même arriver à créer quelque chose, un ouvrage de l’esprit, brodé à l’aiguille… et au fil d’araignée ».

Le livre se termine sur l’évocation de souvenirs heureux, plus ou moins fidèles à l’exactitude des faits. La broderie, héritée de la mère, est un héritage assumé. Seule importe l’intensité des sentiments, des liens. Vis-à-vis des personnages terribles, très humains, qui ont animé ces pages, une forme d’apaisement devient possible : « J’ai créé ces monstres de toutes pièces, à partir des souvenirs incertains d’une mémoire faillible, sans doute dans la tentative de comprendre mes parents. » Le lecteur a bien saisi cela, même si ses oreilles continuent de bourdonner des injonctions de la mère peu aimante qui anime ces pages : « ARRETE DE FAIRE DES HISTOIRES. Trop tard. Nous venons de lire cette histoire.

Sabine Huynh, Elvis à la radio, Maurice Nadeau, octobre 2022, 301 p.

Previous articleAutomne 2022 : Notre sélection de livres sur le Viêt Nam
Next articleUn printemps à Hong Kong, le tabou de l’amour
Lecteur pour des maisons d’édition, traducteur, auteur d’un roman, Iohio (Le Serpent à plumes, 1999) et de deux brefs récits de voyage au Laos et en Birmanie (Journal des Lointains, 2006, 2007).

1 COMMENT

Laisser un commentaire