Jean-Claude Pomonti est un journaliste spécialiste de l’Asie du Sud-Est, né en 1940. Il a couvert la guerre du Viêt Nam pour le journal Le Monde de 1968 à 1974, puis il est revenu en Asie du Sud-Est en tant que correspondant de ce même quotidien à compter de 1991 et jusqu’en 2005. Il partage son temps entre l’Asie du Sud-Est et la Corse. Il nous a accordé un entretien, dans lequel il revient sur le destin du Viêt Nam et sur le métier de correspondant à l’étranger.

Après vos études à Sciences Po et à l’Institut national des Langues et Cultures Orientales, vous êtes arrivé au Viêt Nam en 1965. Pouvez-vous nous dire dans quelles conditions, et pourquoi ce pays ?

J’avais simplement un besoin ou une envie d’aller ailleurs, donc je suis parti. Le service militaire, ou plutôt le service national, m’a offert une occasion de le faire. Toutefois je m’intéressais déjà au Viêt Nam et à l’Indochine en général. Après avoir obtenu le diplôme de Sciences Po, j’ai été admis en troisième cycle de science politique. J’ai eu l’occasion de travailler avec des spécialistes du Viêt Nam, en particulier Philippe Devillers. La Fondation Nationale des Sciences Politiques s’est alors débrouillée pour que j’obtienne, à Saïgon, le poste de lecteur de français à Van Hanh, seule université bouddhiste du Viêt Nam, fermée en 1975. Je suis donc parti passer deux années dans ce qui était alors la capitale du Sud-Viêt Nam en tant que coopérant. J’ai également enseigné dans un lycée français et à la faculté des lettres.

Comment êtes-vous devenu journaliste ?

Pendant ces deux années, de 1965 à 1967, j’ai baladé quelques journalistes qui étaient de passage au Viêt Nam. Non pas sur le front des opérations militaires, car je n’avais pas de carte de presse et ne pouvais pas aller en reportage dans les zones de combats, mais je connaissais assez bien Saïgon, Huê, et un certain nombre d’autres villes. Parmi ces journalistes figurait notamment Robert Guillain, « l’Asiate » du Monde, le gourou de l’Extrême-Orient. Il m’a demandé si le journalisme m’intéressait. L’année suivante, j’ai pu intégrer Le Monde à la faveur de l’offensive Viêt Công du Têt Mau Thân (1968). J’ai été recruté pour couvrir la guerre du Viêt Nam.

J’ai l’impression qu’il y a une sorte de mythe romantique du journalisme à cette époque-là, autour notamment du reportage de guerre. Je pense à Jon Swain, l’auteur de River of Time, qui me semble être parti couvrir ce conflit en 1970 la fleur au fusil. Pour vous, qu’est-ce qui vous intéressait le plus à l’origine, était-ce l’adrénaline ou bien le pays ?

Les journalistes sont allés au Viêt Nam parce que la guerre américaine occupait la « une » de la presse internationale. Les États-Unis y ont mené la guerre qu’il ne fallait pas faire à l’endroit où il ne fallait pas la faire. Autant pour les journalistes français, le tremplin a été la guerre d’Algérie au début des années 1960, autant pour les Américains, ce fut le Viêt Nam. Quant à moi, j’ai été recruté pour couvrir cette guerre mais ce n’est pas ce qui m’attirait vraiment. J’avais passé deux années au Viêt Nam avant d’être journaliste, au cours desquelles j’avais pu découvrir un pays qui m’a passionné.

1973, J-C Pomonti et Tiziano Terzani passent en zone Viêt-Công. Photo : Abbas

Une question à propos de votre livre La rage d’être Vietnamien, qui a été publié en 1974. J’ai trouvé absolument remarquable la partie du livre où vous décrivez Saïgon en guerre et les coulisses de la politique dans cette ville. Il y a également dans ce livre un chapitre qui s’appelle Les derniers enragés, au cours duquel vous partez en reportage en zone Viêt Công. Pouvez-vous me raconter comment cela s’est passé ? J’ai l’impression que tout était arrangé pour que les journalistes étrangers aient une image positive du F.N.L.

Pour les autres, je ne sais pas comment cela s’est passé, mais beaucoup se sont débrouillés pour aller dans des zones tenues par le G.R.P. en 1973, c’est-à-dire après les accords de Paris qui étaient censés mettre un terme à la guerre – ce qui n’a pas été le cas, mais qui a bel et bien amené le retrait des troupes américaines. Pour ma part, j’ai longtemps cherché à passer de l’ « autre côté », mais sans succès. Finalement, c’est un de mes collègues, Pham Xuân Ân, un Vietnamien, journaliste très respecté, qui travaillait pour le magazine Time et dont j’ignorais totalement qu’il était un espion et colonel dans l’armée du Nord, qui m’a signalé comment je pouvais faire. Le lendemain, nous sommes donc partis avec un photographe et un journaliste, et nous nous sommes rendus à environ une heure de route de Saïgon dans des villages sous contrôle du F.N.L., dans des zones considérées comme libérées. Elles ne l’ont d’ailleurs pas été longtemps, puisque cette zone s’est refermée par la suite. Ainsi, nous avons pu passer 48 heures avec des cadres communistes, sous la protection de soldats « Viêt Công ». L’indication m’a donc été donnée par cet agent double, dont j’ai écrit l’histoire beaucoup plus tard (Un Vietnamien bien tranquille, éd. Équateurs, 2006).

Nous n’étions pas dupes du fait qu’ils nous montraient seulement ce qu’ils voulaient bien nous montrer, mais tout simplement, il n’y avait pas le choix. Les Viêt Công nous ont organisé une séance nocturne de théâtre et des entretiens avec des cadres communistes. Ils nous ont baladé dans les arroyos du delta du Mékong. Ils savaient ce qu’ils faisaient, tout comme nous, car nous savions ce qu’ils attendaient de nous.

En 1973, vous avez reçu le prix Albert Londres. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a valu cette récompense prestigieuse ?

Je l’ai reçu pour un reportage : l’histoire d’un colonel américain rencontré en 1973 alors qu’il était le conseiller du chef sud-vietnamien d’un district rural et qui rêvait de la Suède, ce qui n’était pas exactement le même cadre que sous les Tropiques. Il buvait du champagne tiède car il n’avait pas de frigidaire. Il écoutait un pianiste, un de ses soldats, un Afro-Américain qui jouait pendant que lui rêvait des Suédoises. Surréaliste.

Par la suite, vous avez été expulsé du Viêt Nam. Dans quelles conditions ?

J’ai été expulsé deux fois. La première, c’était en 1973. J’ai néanmoins pu y retourner parce que les Français, au terme des accords de Paris, avaient reconnu à la fois le gouvernement de Hanoï et le gouvernement de Saïgon. Il y a donc eu rétablissement des relations diplomatiques au niveau des Ambassadeurs au Sud-Viêt Nam et les diplomates ont demandé aux autorités du Sud de ne pas expulser les journalistes. J’habitais Bangkok à l’époque. J’avais fait une première demande de visa qui avait été refusée, puis finalement elle fut acceptée à la suite de ce modus vivendi. La seconde expulsion, ce fut après la publication de La rage d’être Vietnamien, en 1974. L’Ambassadeur de France nommé après 1973 n’appréciait pas mon travail, et il ne s’en était pas caché auprès des autorités sud-vietnamiennes, ce qui leur a donné davantage de latitude dans leur attitude à mon égard.

C’est après cela que vous êtes parti en tant que correspondant en Afrique de l’Est ?

Oui, pendant quatre ans et demi à Nairobi, où je suis resté une année de plus que ce que je souhaitais. L’une des raisons pour lesquelles je voulais revenir à Paris : mes enfants rentraient dans le secondaire et il fallait les stabiliser dans leur enseignement, sans compter que ma belle-famille vietnamienne venait d’être accueillie en France.

Puis vous êtes revenu en Asie du Sud-Est ?

Oui, en 1991, le jour d’un coup d’État en Thaïlande, ce qui était une pure coïncidence. C’était un samedi, j’avais été au bureau pour dire au revoir à tout le monde, et il m’avait fallu travailler en raison de cette actualité. Je suis arrivé à Bangkok le dimanche matin, et j’étais au travail pour couvrir ce coup d’État dès le lundi. C’était un sujet de plaisanterie au journal, mais cela s’est passé ainsi.

Après être rentré en 1979, j’avais été au Desk Afrique. Je voulais revenir aux questions asiatiques, mais c’était trop compliqué à ce moment-là, pour des raisons propres à l’organisation du journal. Jusqu’en 1985, j’ai donc été l’un des éditeurs Afrique, avant de « prendre » l’Asie au service étranger, jusqu’en 1991. Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, il y a eu tous les changements que l’on connaît : la chute du mur de Berlin, Gorbatchev, l’effondrement de l’U.R.S.S., la découverte d’un génocide au Cambodge, l’ouverture de l’Indochine, etc.. J’ai donc suggéré au journal de rétablir le poste de Bangkok, qui avait été fermé en 1985, et de me le confier. Cela n’a pas posé de problème.

Quand l’Indochine s’est ouverte, quand on a commencé à pouvoir y retourner, il y a pas mal de journalistes qui ont fait acte de contrition par rapport à leurs engagements passés à l’époque de la guerre. Je pense en premier lieu à Jean Lacouture, mais aussi à Patrice de Beer, qui avait parlé d’une Phnom Penh « libérée » au moment de l’entrée des Khmers Rouges dans la ville. Dans ce contexte, après les camps de rééducation, les nouvelles zones économiques et les boat-people, est-ce que le regard sur le Viêt Nam avait changé ?

Les lendemains de guerre ont été difficiles pour le Viêt Nam, d’abord parce que le pays était ruiné et ensuite, parce que le Parti Communiste n’a pas fait beaucoup de concessions. Le Viêt Nam s’est refermé sur lui-même. Non seulement les initiatives économiques des communistes ont été un désastre mais ils ont adopté la loi des vainqueurs. Ils ont eu peur, ils se sont demandés ce qu’était ce Sud, si des résistances contre eux allaient s’y organiser, d’autant que beaucoup d’armes traînaient après le conflit. L’autre bêtise qu’ils ont commise  a été  de vouloir transposer le socialisme du Nord dans le Sud, alors que le Sud n’était pas préparé à une telle épreuve, et cela a été très dur.

Il faut rappeler une chose importante : la guerre du Viêt Nam, dans laquelle ont été impliqués les Russes et les Chinois d’un côté, et de l’autre 540 000 Américains, 40 000 Sud-Coréens, 16 000 Australiens et 12 000 Thaïlandais, a été le centre du monde. Cette guerre chaude de la guerre froide a été un événement monumental. Quand les Américains sont partis du Viêt Nam, où ils avaient encore des milliers de conseillers, en 1975, c’est une fenêtre qui s’est fermée, notamment pour les journalistes. Il fallait aller ailleurs, faire autre chose, parce que le dernier chapitre de la guerre avait été écrit. Une fois la guerre finie, le Vietnam n’était plus un centre d’intérêt pour tout le monde.

Le Viêt Nam après le Doi Moi s’est ouvert, si je puis dire, à coups de pieds dans le derrière. Tous les cinq ans, à la veille du Congrès du Parti, une délégation vietnamienne se rendait à Moscou. En 1986, cette délégation n’était plus conduite par Lê Duân, qui venait de mourir, mais par Truong Chinh. Leurs hôtes, Gorbatchev et son ministre des Affaires étrangères Chevardnardze, leur ont dit que c’était terminé, qu’ils ne pouvaient plus les subventionner. Les dirigeants vietnamiens n’ont pas eu d’autres choix que de redémarrer sur un autre pied en s’ouvrant aux investissements étrangers et en s’inclinant devant Pékin. Dans les années 1980, c’était vraiment compliqué pour les journalistes occidentaux de séjourner au Viêt Nam. A l’exception d’un très bref séjour en 1983, je n’ai pu y retourner qu’en 1987.

Dans les années 1990, il y avait un intérêt, surtout en matière littéraire, pour le Viêt Nam « dissident ». Les éditions Picquier, qui ont publié beaucoup de littérature vietnamienne, étiquetaient parfois leurs auteurs vietnamiens comme tels, sans doute parce que cela marchait mieux en France ainsi. Quelle était l’approche de ce Viêt Nam-là, immédiatement après l’ouverture ? On parlait dans les années 1990 de la « fin de l’Histoire », de l’évolution des pays socialistes vers la démocratie libérale. Est-ce qu’il y a eu une telle projection sur le Viêt Nam ?

1990 marque la fin de la guerre froide avec l’effondrement de l’Union soviétique. Mais le PC vietnamien a eu beau être pris par surprise, il a tenu bon.

Qu’avez-vous pensé, par exemple, des espoirs soulevés par Vo Van Kiet lorsqu’il a été premier ministre dans les années 1990 ?

Je crois que les Occidentaux auraient alors dû faire davantage d’entrisme diplomatique, tenter d’élargir les créneaux qui se sont présentés. Mais le PC n’a jamais envisagé de partager le pouvoir. Tout en introduisant des réformes, Kiêt a dû s’en accommoder : selon la formule d’un membre du parti, il a été comme l’avant-centre d’une équipe de football condamné à jouer à la limite du hors-jeu. Non, la caste communiste a toujours voulu garder ses fauteuils.

Je reviens sur la pratique du métier de journaliste en Asie du Sud-Est. Quand je parle avec des collègues vietnamiens, ils me disent qu’ils ont l’impression que souvent, les journalistes occidentaux ont une sorte de biais de confirmation, c’est-à-dire qu’ils ont des idées préconçues, héritées soit de l’imaginaire colonial, pour les Français, soit d’une vision de la nature du régime qui occulterait la complexité de la société vietnamienne, les Anglo-Saxons n’étant pas en reste en la matière. Comment faire, alors, pour dépasser cela ?

J’ai fréquenté de nombreux journalistes américains, dont certains très connus. La guerre a été un formidable tremplin pour la presse américaine, mais rares sont ceux qui se sont intéressés au pays.

Le Viêt Nam est aujourd’hui un pays qui se développe rapidement, souvent de manière chaotique, mais qui va être amené à jouer un rôle dans la région à laquelle il appartient. Il deviendra un pôle de développement. La seule organisation qui a profité de l’absence de structuration de l’Asie du Sud-Est, c’est l’ASEAN, mais elle sert principalement de lieu de rendez-vous, comme cela a été le cas lors du dernier sommet entre la Corée du Nord et les États-Unis. C’est une organisation essentiellement gouvernementale et pas du tout populaire. Les gouvernements de la région sont incapables d’avoir une position commune.

En 1997, vous avez publié un livre qui s’appelait Viêt Nam, quand l’aube se lève (éd. Picquier). Pouvez-vous me dire quel était ce projet et comment vous l’avez écrit ?

J’ai alors réalisé une série de portraits à travers lesquels je voulais montrer un Viêt Nam qui reprenait vie. J’ai procédé par touches, en partant de la vie quotidienne pour donner le sentiment que ça commençait enfin à remuer. Le pays ne s’est pas remis à vivre en 1986, ce n’est pas vrai. Cela ne s’est fait que plus tard, quand les gens ont commencé à y croire. A partir des années 1990, les Vietnamiens ont  davantage respiré. Dans le fond, mieux vaut  raconter, livrer ses impressions.

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Louis Raymond est un journaliste indépendant qui s'intéresse aux questions sociales, politiques et historiques en Asie du Sud-Est et en Europe.

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