Hanoï sous toutes ses couleurs, ou plutôt sous celles, sombres, des intrigues et de la nuit. Le journaliste Franck Renaud, qui a longtemps vécu au Vietnam, a lu le roman graphique de Benoît de Tréglodé (scénario) et Roman Gigou (dessin), Rouge sang, une enquête haletante dans la capitale vietnamienne, et nous fait part de sa lecture.

Pour celui qui a le goût de Hanoï, aussi immodéré que déraisonnable, voici un roman graphique qui offre un pas de côté, un regard décalé sur la capitale vietnamienne ‒ tout en s’arrimant à l’actualité cruelle de l’invasion russe en Ukraine ‒, séduisante toujours, vénéneuse ici avec ses nuits en clair-obscur, l’entrelacs de ses ruelles et les larges avenues des nouveaux quartiers où les tours anonymes se haussent du col. Une capitale où les plaisirs tarifés entretiennent un pas de deux endiablé avec les règlements de comptes du pouvoir dont l’apparent monolithisme du parti unique est veiné de lignes de fracture irriguées de fidélités élastiques et d’intérêts particuliers.

Rouge sang a ce grand mérite d’oublier les clichés pour guides de voyage sur le Vietnam pour mieux en exposer les réalités crues d’aujourd’hui peu explorées, a fortiori dans un roman graphique. Au scénario, Benoît de Tréglodé, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire ‒ l’Irsem, le think tank du ministère des Armées ‒ et au Centre Asie du Sud-Est de l’École des hautes études en sciences sociales. Il a traîné ses guêtres au Vietnam et dans le Sud-Est asiatique et sait y lire entre les lignes des jeux de pouvoir et leurs coulisses. Il a embarqué dans ce récit le dessinateur Roman Gigou, qui s’est imprégné des trépidations de Hanoï durant deux mois, préférant à l’humeur changeante des lumières du jour, les ombres et la pénombre nocturnes.

Dans ce théâtre inquiétant, Line est de retour à Hanoï, où elle a grandi avant de poursuivre ses études en France. Métisse vietnamo-ukrainienne, son père y est ambassadeur de Kiev au Vietnam. Line a un « défaut », la curiosité : jeune journaliste pour un titre français, elle s’intéresse à la nouvelle donne de la prostitution « dopée » par les réseaux sociaux. De rencontres en confidences, en une petite semaine et alors que des animaux meurent soudainement dans la ville, la jeune femme se rapproche sans le savoir du cœur brûlant du pouvoir alimenté par les rivalités et les clans au sein du Parti communiste. Des luttes entre factions qui prospèrent, un virus échappé d’un laboratoire militaire, des arrestations de hauts responsables… La jeune journaliste ne devra son salut qu’à de solides amitiés, de celles qui, au-delà des querelles, cimentent les familles et les alliances.

Rouge sang se révèle une lecture originale, ancrée dans le tragique d’une invasion, celle de l’Ukraine par la Russie, et offrant une perspective sur les liens noués entre le grand frère soviétique et le Vietnam. Une époque durant laquelle des générations d’étudiants furent envoyés en URSS et qui, à sa dislocation au tournant des années 1990, ont poursuivi leurs études et tissé de ces amitiés au long cours dans une Ukraine ou une Géorgie indépendantes. Benoît de Tréglodé et Roman Gigou nous proposent aussi dans leur roman graphique une lecture des répliques vietnamiennes, à plus de trente ans de distance, de cette désagrégation de l’empire rouge.

Benoît de Tréglodé (scénario) et Roman Gigou (dessin), Rouge sang, éditions Riveneuve, 192 pages, 25 €. Des points de repère en fin d’ouvrage aideront les lecteurs à saisir le contexte historique du roman graphique, en particulier à propos des relations entretenues par le Vietnam avec les pays de l’ex-URSS.

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Franck Renaud est journaliste, directeur de la revue Place Publique Nantes/Saint-Nazaire. Il a vécu 14 ans au Viêt Nam. Il est l'auteur de "Les Diplomates" (éd. Nouveau Monde).

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