Hong Kong est tombée, presque sans un bruit. Les autorités de la Chine populaire ont imposé une loi sur la sécurité nationale qui criminalise toute opposition à son irrédentisme. Manifester aujourd’hui à Hong Kong, c’est s’exposer à une peine pouvant aller jusqu’à 10[1] ans de prison ferme. On retire les livres sur la démocratie dans les bibliothèques et les écoles[2]. Il est devenu risqué pour les jeunes Hong-Kongais de donner leur avis sur les réseaux sociaux[3]. L’article 38[4] du texte publié par Pékin confère à la loi de sécurité nationale une portée extraterritoriale inédite : désormais les étrangers peuvent être théoriquement poursuivis s’ils soutiennent, même hors de Chine, le mouvement démocratique hongkongais.

Si les milieux d’affaires ont donné l’impression de s’accommoder de ce nouvel état de fait, qui piétine le principe du « Un pays, deux systèmes » en vigueur depuis la rétrocession de 1997, il ne reste plus pour les autres qu’à choisir entre l’oppression et l’exil.

Les médias français ont parlé (un peu) de la tragédie qui a cours. Le journal Le Monde, grâce à sa correspondante Florence de Changy, a mis le sujet en première page pendant plusieurs jours. La Croix publie depuis un an les cris d’alarme de Dorian Malovic, fin connaisseur des questions chinoises. Dans d’autres quotidiens nationaux ou dans les journaux télévisés, on a présenté des reportages, généralement favorables au mouvement pro-démocratie. Mais il convient à présent de s’interroger sur la réception de toutes ces informations. Qui les entend ? Qui entend ceux qui veulent bien parler de Hong Kong en France ?

Les partis politiques français ont été incapables de s’emparer de la question. Trop d’implications pour les affaires, trop de liens d’intérêts entre les élites des deux pays. Emmanuel Macron et Edouard Philippe, notre désormais ex-Premier ministre, ne sont-ils pas des anciens bénéficiaires des programmes de la Fondation France-Chine, fondation pointée du doigt par le journaliste Antoine Izambard dans son dernier livre ? Trop de verrouillage de la part d’un ministère des affaires étrangères terrorisé par le rapport de forces… Si la France est devenue trop petite, nos dirigeants parviendront-ils, à l’échelle européenne, à parler d’une voix suffisamment assurée ?

La politique de Xi Jinping s’apparente à la loi du plus fort. Aujourd’hui, mise au pas de Hong-Kong et internement de masse des Ouïghours dans le Turkestan. Demain, Taïwan ? Le Vietnam ? Toute l’Asie du Sud-Est ? Les pays africains, où les investissements économiques ne tarderont pas à avoir un pendant politique, connaîtront-ils une mise en coupe réglée ?

Contre l’amalgame entre l’autoritarisme de Xi Jinping et la Chine

Il est possible de dire non à l’autoritarisme de Xi Jinping tout en protégeant les Asiatiques de France. Il est nécessaire de ne pas faire l’amalgame entre un régime politique et son peuple.

Une attitude d’opposition en politique étrangère ne saurait se traduire en une défiance à l’égard des diasporas chinoises et, plus largement, asiatiques, en France. Les Asiatiques de France ont déjà eu à subir la multiplication des actes racistes à leur égard ces derniers mois, avec la crise sanitaire du Covid-19. Insultes, agressions physiques, restaurants tagués, stigmatisation de communautés entières… Autant d’agissements intolérables. Si demain, la France et l’Europe adoptent une position plus ferme face à Pékin, elles devront veiller à ce que les populations asiatiques vivant sur leur territoire ne fassent l’objet d’aucune attaque injuste. Il est impensable que nous reproduisions au 21ème siècle le traitement que les Etats-Unis avaient réservé aux Japonais d’Amérique pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Pouvons-nous encore entendre les voix des Chinois du continent qui souhaitent une autre Chine ? Celle des opposants ? Celle des simples citoyens, qui veulent donner leur avis ? Ils sont quelques-uns en France, anonymes, étudiants ou travailleurs, n’appartenant à aucun mouvement ou parti politique. Leur référence est le docteur Li Wenliang[5], le médecin lanceur d’alerte de Wuhan, qui sur son lit de mort avait déclaré « qu’une société saine devrait avoir plusieurs voix ».

On imagine mal l’adversité à laquelle ils font face, la crainte de voir s’abattre la répression sur leur famille restée en Chine[6] ou la surveillance exercée par les services de sécurité de Pékin jusque sur le territoire français. A cela s’ajoute l’écrasante pression sociale de nombre de leurs compatriotes à l’étranger, pour qui toute critique contre le gouvernement est assimilée à un acte anti-Chine. Aller à l’encontre du récit nationaliste, c’est risquer se voir ranger parmi les traîtres à la patrie.

Pourtant, ils existent. Ils manifestent, malgré la peur d’être reconnus. Ils brandissent de modestes pancartes. Ils se tiennent debout. Et leur engagement nous oblige, au moment où la liberté et la démocratie sont partout menacées.

Avons-nous enfin basculé dans le 21ème siècle, en cette année 2020 où tout s’effondre ? Peut-être, pourvu que nous tirions les leçons du siècle précédent. Aucun aveuglement quant aux intentions des puissances impériales. Aucun compromis quant à nos valeurs, celles qui font que nous sommes fiers d’être Français et Asiatiques à la fois.

La Rédaction des Cahiers Du Nem


Témoignage : Lin, chinoise du continent en France, soutient Hongkong

« Je suis chinoise et je suis mécontente depuis toujours du régime communiste qui lave les cerveaux de la jeunesse. J’ai des difficultés à me faire des amis parmi les Chinois qui vivent en France. Nous avons du mal à discuter parce qu’ils n’ont pas de conscience politique sur les notions de liberté ou de justice. Pour eux tout se réduit à l’argent : les Etats-Unis ne seraient qu’un pays hostile, jaloux de la richesse et de la puissance de la Chine. Et si les Hongkongais se battent ou manifestent, c’est qu’ils doivent être payés pour cela.

Pourquoi je pense différemment ? C’est peut-être en raison de l’époque où je suis née, les années 80. Nous avions alors un peu plus de libertés que maintenant sous Xi Jinping, le Great Firewall of China n’était pas aussi efficace. Ceci dit, il doit avoir pas mal de gens qui pensent comme moi, y compris des jeunes nés dans les années 2000, mais le problème c’est qu’ils n’osent pas s’exprimer : des personnes ont été envoyées en prison pour cela.

Qu’est-ce que représente Hong Kong pour moi ? Cela faisait un moment que nous étions mécontents du régime, mais nous n’osions pas agir.  Hongkong, c’est seul endroit où l’on se bat pour les libertés, les Hongkongais sont comme des héros pour nous. Auparavant, nous avions aussi envie de nous battre, mais nous n’avions pas trouvé de cause pour nous réunir. Depuis un an, les manifestations ont fait évoluer la situation : beaucoup plus de Chinois se sont mis à critiquer le gouvernement, c’était plutôt rare avant. Hong Kong est aussi notre dernière chance de changer les choses. »

Questions au sénateur André Gattolin (LREM).

Du point de vue du droit international, en quoi la promulgation de la Loi de sécurité nationale est problématique ?

La Chine est en train de casser le respect des traités internationaux auxquels elle avait souscrit. L’accord de rétrocession signé en 1997 devait durer 50 ans, sans possibilité de remise en cause puisqu’aucune réserve n’avait été émise lors de l’élaboration du traité. La Chine a signé la convention de Vienne de 1969 qui engage au respect des traités signés. Clairement, la Chine s’est mise en situation de non droit, en situation de rupture du droit international qui participe à sa tendance et son évolution profonde. Depuis l’arrivée de Xi Jinping, il y a une volonté d’influencer la politique internationale et la logique des droits universels dans une forme qui est conforme à sa vision autoritaire. Ceci est contraire à la conception démocratique et respectueuse de l’Etat de droit qui a été le fondement des Nations Unies.

Quelle est la position de la France vis à vis de Hong Kong ?

La France a toujours été un peu lâche avec ses relations avec la Chine […]. La classe politique et l’élite économique préfèrent le jeu de la coopération, des accords économiques voire d’une bienveillance vis à vis des exactions d’un régime autoritaire.   Mais dernièrement, Olivier Cadix, sénateur de l’Union Centriste, a eu l’occasion d’interpeller le ministre des Affaires Etrangères sur la loi de sécurité à Hongkong. Jean-Yves Le Drian [7]a été très clair : il a dit que la situation était inadmissible, que la France allait engager des mesures contre cette décision du gouvernement chinois. On ne sait pas quelle sera la nature des mesures qui seront prises. Mais pour une fois nous avons un engagement publique net et fort de la diplomatie française. Cela correspond à une prise de conscience que les enjeux de relations avec la Chine ne sont pas que commerciaux mais aussi diplomatiques. On parle de l’avenir du monde d’un point de vue écologique. On pourrait aussi parler du futur d’un point de vue démocratique. Moi mon combat, il est depuis que je suis parlementaire, c’est cette bataille pour le respect de l’Etat de droit. Quand je défends la liberté à Hongkong, je défends aussi la liberté en France et en Europe.


[1]English translation of the Law of the People’s Republic of China on Safeguarding National Security in the Hong Kong Special Administrative Region”, Xinhua, China.org.cn,  1 juillet 2020  http://www.china.org.cn/china/2020-07/01/content_76223817.htm

[2]             « A Hongkong, le gouvernement exige le retrait des livres scolaires violant la loi sur la sécurité nationale », Le Monde, 6 juillet 2020 https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/06/a-hongkong-le-gouvernement-exige-le-retrait-des-livres-scolaires-violant-la-loi-sur-la-securite-nationale_6045383_3210.html?fbclid=IwAR0hOoH3g9v4sYDvnaeLwBRC5OJDn9_SekK0Xzn_exP_RdrpgkD0Z3y5D14

[3]Hong Kong Police urged to ‘punish’ Chinese Australians social media activity”, Nick Grimm, 10 juillet 2020 https://www.abc.net.au/, https://www.abc.net.au/radio/canberra/programs/pm/hong-kong-police-urged-to-punish-chinese-australians/12445076?fbclid=IwAR3BtBPW41RpRz1YaZCcz5kVitIKSqhkTcfkbs5q2u9cj1GXOemeH_fZdHE

[4]If you’re reading this, Beijing says its new Hong Kong security law applies to you”,Naomi Xu Elegant, Fortune, 7 juillet 2020  https://fortune.com/2020/07/07/hong-kong-law-scope-extraterritorial-jurisdiction/

[5] « Coronavirus : malgré la peur, les Chinois de France rendent hommage à Li Wenliang, le médecin lanceur d’alerte de Wuhan », les Cahiers du Nem, 17 février 2020  http://lescahiersdunem.fr/coronavirus-malgre-la-peur-les-chinois-de-france-rendent-hommage-a-li-wenliang-le-medecin-lanceur-dalerte-de-wuhan/

[6] « Massacre de Tiananmen : l’hommage murmuré de jeunes Chinois à Paris », Les Cahiers du nem, 04 juin 2020

[7] Jean-Yves Le Drian a également dénoncé la détention « massive »  et « inacceptable » des ouighours  https://www.lexpress.fr/actualite/monde/ouighours-internes-en-chine-la-france-condamne-une-pratique-inacceptable_2131413.html

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