Historien spécialiste du Viêt Nam, Benoît de Tréglodé vient de publier Le Viêt Nam en 100 questions aux éditions Tallandier. Antoine Lê, lui aussi historien du Viêt Nam, a lu ce livre et propose une recension qui souligne les grandes problématiques d’un pays en mutation.
Les ouvrages présentant les problématiques du Viêt Nam contemporain destinés au grand public sont rares. Benoît de Tréglodé est l’un des rares chercheurs français à se prêter encore à l’exercice, et ce sous différentes approches : soit en coordonnant plusieurs chercheurs dans une somme offrant un panorama des différentes facettes du pays (Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019) ; soit en faisant parler les Vietnamiens d’aujourd’hui sur leur parcours, leurs visions et leurs aspirations (Vietnamiens. Lignes de vie d’un peuple, Paris, Atelier Henri Dougier, 2021). En se prêtant au format de la collection En 100 questions de Tallandier, ce Viêt Nam, carrefour d’une nouvelle Asie, l’auteur poursuit son cheminement dans l’établissement de passerelles entre les productions issues du monde universitaire et un public plus large.
Le poids de l’histoire
Les 100 questions sont elles-mêmes divisées en sept parties qui couvrent une grande partie des enjeux contemporains du pays (Histoire, Religion et Culture, Politique et Sécurité intérieure, Identité et Société, Économie, Relations régionales et internationales, France/Viêt Nam). Tenue constamment par l’exigence de synthèse et de brièveté, l’ouvrage prend le temps de se positionner sur des interrogations nouvelles. Au-delà des rappels factuels nécessaires, on voit ainsi apparaître des questions qui émergent des débats académiques et sociétaux très contemporains. Par exemple, on trouve dans la partie Histoire la question de la violence de la colonisation française, ou celle de la réunification du pays après 1975. Les débats plus globaux autour de ces questions délaissent souvent le Viêt Nam dans leurs réflexions. On appréciera donc l’effort de Benoît de Tréglodé de réancrer le pays d’Asie du Sud-Est dans ces interrogations, tout en le faisant de manière dépassionnée, non partisane, en s’appuyant sur la littérature scientifique.

Les points forts du livre se trouvent dans l’analyse et la présentation des questions de transformation au sommet de l’État, de stratégie diplomatique, militaire ou économique du pays. Ce travail est donc un repère solide pour tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région du monde et qui veulent comprendre les dilemmes auxquels sont confrontés les dirigeants de cette puissance moyenne émergente. De même, la présentation des transformations au sommet de l’État lors de la décennie passée offre un aperçu robuste sur les dynamiques internes au pays : l’ascension de la Sécurité publique (Công An) au sein de l’appareil d’État, le poids politique et économique de l’Armée populaire, la manière dont le développement rapide du pays a redessiné l’identité du Parti communiste vietnamien (PCV) et de la société vietnamienne. Les questions sur la politique énergétique et la gestion du changement climatique sont également précieuses pour quelques éclairages, difficiles à obtenir sans savoir s’orienter dans les méandres d’une presse ultra-spécialisée.
Une autre qualité indéniable du livre est de remettre le poids des guerres d’Indochine de 1940 à 1989 à sa juste place dans la société d’aujourd’hui : le creuset dans lequel s’est forgée la société et le régime actuels, mais non pas une sorte de matrice inexorable ramenant toutes les réalités actuelles aux conflits passés. Les guerres sont toujours présentes dans l’imaginaire et le récit national, mais après plus de 30 années de paix (depuis que les dernières troupes vietnamiennes se sont retirées du Cambodge), le pays est aussi passé à autre chose. Pour tout cela, l’œuvre de vulgarisation présente doit être saluée.
Problématiser le contemporain
D’autres questions sont également les bienvenues pour densifier ce panorama de petites touches inattendues. On pense par exemple à la question sur les musulmans du Viêt Nam, une population très réduite, souvent ignorée des présentations du pays, mais qui offre au Viêt Nam des ouvertures vers des pays musulmans avec lesquels les relations sont parfois distantes. Le petit éclairage sur le positionnement du Viêt Nam vis-à-vis des conflits au Proche-Orient est un apport inédit dans la littérature francophone. La question du vieillissement de la population est également un apport intéressant de l’analyse présentée dans le livre. Malgré une population encore jeune (plus de 50 % de la population a moins de 35 ans), la gestion du vieillissement est un enjeu croissant qui redéfinit les structures familiales. Enfin, on pourra particulièrement apprécier la question 30, « Pourquoi les Vietnamiens parlent-ils autant d’argent ? », où Benoît de Tréglodé s’attache à répondre avec clairvoyance à ce qui peut parfois choquer des oreilles occidentales de passage.
L’ouvrage souffre toutefois de certaines limites. Le format et ses exigences obligent inévitablement à des renonciations quant à la présentation d’un pays aussi divers et complexe. On peut toutefois regretter certains arbitrages, dont voici quelques exemples.
Les questions religieuses restent superficielles malgré trois encarts appréciables sur les catholiques, les évangéliques et les musulmans. L’ouvrage élude l’expansion rapide de ce que l’on regroupe sous l’appellation de « Đạo Mẫu » (souvent traduit par « religion des déesses-mères »), le culte des Quatre Palais, ainsi qu’un ensemble de pratiques médiumniques en plein essor depuis quelques années, notamment grâce à une forte présence en ligne sur les réseaux sociaux.
L’expérience du Covid-19 au Viêt Nam est peu traitée, alors qu’elle a été un moment important dans la relation du régime à la population. Du début 2020 à l’été 2021, la gestion de la pandémie a en effet été saluée à l’époque par la quasi-unanimité de la population. Même des esprits généralement réfractaires à l’autorité communiste s’enorgueillissaient d’avoir eu un gouvernement capable de préserver le pays pendant plus d’un an et demi. La puissance de propagande et de mobilisation du PCV a montré qu’elle était toujours capable de rassembler la population sous sa direction lors des secousses mondiales. Mais de l’autre côté, l’épisode a mis en valeur les faiblesses de la stratégie industrielle du pays en mettant à nu la précarité d’une grande partie de la population ouvrière, ainsi qu’en révélant la dépendance des industries du pays au commerce international. Lorsque le virus a commencé à passer les frontières, surtout à partir de mai 2021, la situation s’est aussi dégradée, en particulier dans la région d’Hô Chi Minh-Ville. Un confinement strict, sans aucune possibilité de sortie, a été imposé à la population pendant quatre mois tandis que l’Armée Populaire était déployée dans la ville pour le faire respecter. Les aides de l’État se sont vite retrouvées insuffisantes, des révoltes ont commencé à se manifester dans les banlieues ouvrières de la ville, ainsi que dans les centres de vaccination où l’on a parfois imposé le vaccin chinois à des personnes récalcitrantes. Toutefois, malgré toutes ces tensions, la population a globalement suivi les instructions gouvernementales. Elle s’est aussi mobilisée dans des organisations d’entraide sans que le sentiment de révolte ne s’étende à de larges pans de la société.
La séquence des commémorations de 2025 (pour les 50 ans de la victoire de 1975 à Hô Chi Minh-Ville, et les 80 ans de la déclaration d’indépendance en 1945 à Hanoï) est à peine abordée. Or, ces commémorations ont indéniablement été un grand moment de validation du régime. Ce sont des millions de personnes de tout le pays qui se sont retrouvées à Hô Chi Minh-Ville (l’ancienne capitale du régime vaincu) d’abord, puis à Hanoï, ensuite, pour célébrer leur histoire et leurs forces armées. La présence de très nombreux jeunes a montré l’enracinement de la légitimité du régime au sein des nouvelles générations de Vietnamiens. Ces commémorations ont été une démonstration forte du lien entre l’armée et la nation vietnamienne. Un message qui est aussi adressé aux adversaires potentiels du Viêt Nam : en cas de nouvelle guerre, les Vietnamiens sont prêts à soutenir leur armée aussi pleinement que par le passé.
Enfin, et c’est probablement ce qui est le plus regrettable : malgré une mention de l’importance grandissante de la ville de Đà Nẵng, l’ouvrage adopte un découpage du pays en seulement deux régions, Nord et Sud, en reprenant l’imaginaire de la période 1954-1975. Le fait régional reste un facteur structurant de la société vietnamienne jusqu’à aujourd’hui, mais c’est un jeu à au moins trois parties (Nord, Centre, Sud), si ce n’est plus. Difficile en effet de considérer comme un seul ensemble le delta du Fleuve Rouge, Hanoï et les zones de montagnes qui les entourent, comme région « Nord » cohérente. Idem pour le Centre, qui regrouperait les régions pauvres de Thanh Hóa, Nghệ An, les zones en pleine ascension autour de Quảng Nam, les provinces touristiques du Sud-Centre et les Hauts Plateaux. Dans la société vietnamienne d’aujourd’hui, la partition de 1954 autour du 17e parallèle est, de la même manière que la partition de la France en 1940, une réalité que l’on aborde surtout dans les livres d’histoire. Sortir de la binarité Nord-Sud, c’est aussi ouvrir la perspective pour rendre compte d’un pays qui déroule sa diversité dans toute la longueur de son S caractéristique.
Ouvrir le débat
Finalement, l’orientation générale de l’ouvrage offre la possibilité d’ouvrir le débat sur les tendances lourdes qui se dessinent dans la période actuelle. Dans son ouvrage, Benoît de Tréglodé fait le pari de la continuité. Une grande partie des 100 questions illustrent de manière sourcée et convaincante comment le régime communiste s’adapte depuis sa création pour maintenir son assise et sa légitimité. De fait, les signaux dissonants, voire dissidents, sont faibles, circonscrits, épisodiques et confinés à la marginalité. La répression en ligne menée par la Force 47, les multiples coups de filet contre les dissidents ont de fait muselé toute forme d’opposition conséquente au régime. Depuis 1975, rien ne semble avoir fait trembler les fondations du PCV, qui ont continué à se solidifier malgré quelques remous de surface. Le constat semble juste, le pari qu’il implique pourrait bien être le bon : le Viêt Nam du futur a en effet de grandes chances d’être une forme de réalisation de la vision 2045 du président Tô Lâm.

Pourtant, le régime autrefois marxiste n’a pas pu se débarrasser de certaines contradictions. Les inégalités sociales sont de plus en plus criantes. L’accaparement des terres agricoles pour les transformer en zones industrielles, en infrastructures de tourisme, etc., rognent continuellement les perspectives d’une classe paysanne qui reste majoritaire dans le pays. De l’autre côté, le réchauffement climatique, la montée des eaux et les remontées salines de plus en plus fréquentes constituent des défis majeurs pour la paysannerie vietnamienne. L’attractivité des villes, où l’on peut rêver à une forme d’ascension sociale, s’est bien estompée depuis les années 2000. Le Viêt Nam commence à se retrouver pris dans le même piège que d’autres pays émergents, où la croissance économique se décorrèle progressivement de l’augmentation des emplois. Le système de santé n’est pas prêt à s’occuper d’une population vieillissante. La classe moyenne émergente dans le pays se réjouit de son ascension sociale et de l’amélioration de ses conditions de vie, certes, mais les enfants qui en sont issus commencent à être de plus en plus dans l’incertitude pour trouver un emploi correspondant à leurs compétences et à leurs attentes. Un taux de chômage commence à s’installer discrètement. Il n’est pas dit que cette classe moyenne continue à se résigner à ne pas faire plus valoir ses intérêts au sein du régime.
De même, la réforme brutale entreprise sous l’impulsion du secrétaire général du PCV/président de la République, Tô Lâm, et la priorité donnée au secteur privé font de très nombreux laissés-pour-compte et mécontents. Entre les fonctionnaires licenciés, les administrations provinciales fusionnées de force, tous les anciens bénéficiaires de l’économie informelle invités à s’enregistrer et à transformer profondément leurs commerces de rue, les militaires qui ont parfois l’impression que la Sécurité publique les marginalise du pouvoir, etc., la politique du président Tô Lâm n’a pas fait que des heureux. Elle aboutit aussi à un degré jamais vu de concentration du pouvoir au sein d’un PCV qui, malgré toute son histoire, a toujours été une organisation fortement collégiale. Le secrétaire général du PCV est peut-être en train d’amorcer un tournant nécessaire pour que son pays continue son ascension et devienne un pays à revenus élevés d’ici 2045. L’histoire nous invite toutefois à la circonspection. Ce n’est pas la première fois que des chefs presque septuagénaires des services de sécurité d’un régime de parti unique s’emparent de la totalité du pouvoir pour forcer de grandes réformes.
En somme, ce livre sera un outil utile à toute personne souhaitant mieux comprendre les enjeux géopolitiques de l’Asie du Sud-Est en général et du Viêt Nam en particulier.
Benoît de Tréglodé, Le Viêt Nam en 100 questions, Au carrefour d’une nouvelle Asie, Paris, Tallandier, 2026








