Autrice de deux romans, Julie Moulin s’est installée à Singapour, où elle a écrit un très étonnant recueil de nouvelles, finaliste du prix Goncourt de la nouvelle en 2026. Par un été où les conséquences du réchauffement climatique n’ont été que trop évidentes, Louis Raymond a lu ce livre, qui montre la Cité-Etat sous un autre jour que celui de son éclatante réussite économique.

Julie Moulin s’est installée à Singapour quelque temps avant la pandémie de Covid-19. Cette dernière, dans une Cité-Etat où le progrès technologique occupe une place centrale si elle n’est panoptique, fut jugulée d’une main de maître. Applications de géolocalisation développées en un temps record, consignes sanitaires drastiques, distanciation sociale encore plus marquée que d’usage entre citoyens singapouriens et travailleurs migrants… Tel est le contexte de l’écriture et le décor du très réussi recueil de nouvelles intitulé L’insulation, dans lequel l’écrivaine dresse un portrait de Singapour et de ses vertiges.

Myriade de points de vue

Il y a d’abord, à la lecture, la question du point de vue. Qui parle ? D’où voit-on le narrateur ? Où se situe-t-on par rapport à lui, et aux personnages ? Ces questions traversent la littérature contemporaine jusqu’à, dans une certaine mesure, la définir. Ici, Julie Moulin propose au fil des nouvelles un jeu de piste en tournant autour de sa perspective à elle, c’est-à-dire celle d’une femme française, mère de trois enfants, expatriée et de couleur de peau blanche – précision qui a son importance, car cela implique une perception spécifique par les locaux.

Une nouvelle adopte ainsi le point de vue d’un chauffeur de taxis misanthrope, dans le véhicule duquel elle a pu s’asseoir. Une autre, celle d’une Singapourienne d’une cinquantaine d’années dans un autobus, trompant la lassitude de son existence jusqu’à établir, peut-être, le contact avec une Occidentale lui ayant souri. Ou encore, il est question du vigile d’un magasin de luxe et de ses rêveries, un de ces vigiles que l’on croise dans les galeries commerciales marbrées de Marina Bay. Sans compter ce que l’on devine être son point de vue à elle, l’expatriée à Singapour, luttant contre les moisissures propres à la vie tropicale ou les difficultés d’endormissement de ses enfants.

Singapour dévoilée

S’il est tendre et si on la sent attachée à sa ville d’expatriation, le regard de Julie Moulin n’en est pas moins acéré sur Singapour. Dans cette nouvelle Mecque de la technologie où les scientifiques et ingénieurs du monde entier viennent profiter de vides juridiques laissant libre cours aux innovations sans se préoccuper des questions éthiques, elle invente la rencontre charnelle entre deux robots. Le seuil de beauté, nouvelle qui a pour sujet la vie des domestiques étrangères, le plus souvent originaires des Philippines, employées par les familles riches, expatriées ou locales, parvient à émouvoir en laissant entrevoir la possibilité d’échapper à sa condition par l’écriture. Tour à tour, il y a dans ce recueil de l’humour, du fantastique et même une pincée de mélancolie, sur les rives du détroit de Malacca où le capitalisme mondialisé dépose son limon.

Que restera-t-il de Singapour, dans un siècle ? A la fin de son roman La Tour, Doan Bui rêvait d’une sorte de Singapour-sur-Seine, semblant faire de l’ultra-modernité, de l’agencement normé des interactions urbaines et de la verticalité architecturale un futur désirable. De son côté, Julie Moulin clôt son recueil par le motif de la montée des eaux, qui revient d’ailleurs à plusieurs reprises. Singapour est aujourd’hui triomphante, gagnant mètre carré par mètre carré sur la mer, repoussant les limites de sa géographie contrainte. Pourtant, elle reste à jamais insulaire, c’est-à-dire submersible. Peut-être est-ce là une clé d’interprétation du livre. L’insulation, en français, est définie par le dictionnaire comme la “volonté d’un être ou d’une communauté de s’isoler”.

“On étudiait depuis des décennies les dégâts environnementaux causés par la surconsommation et la pollution, on identifiait et on classait les déchets sauvés des eaux pour les exposer dans des musées, on alertait sur l’impact qu’avait la frénésie de nouveauté sur le moral des humains, le métabolisme des mers et l’évolution des écosystèmes, on savait que dans le cycle alimentaire moderne, plastiques et hydrocarbures en constituaient à la fois le début et la fin, que l’humanité n’était plus qu’un vaste détritus, une immense cellule cancéreuse courant à sa perte […]”, écrit-elle dans ce texte qui conclut le livre, Nouvelle Genèse. Par la littérature, Julie Moulin a trouvé une belle façon de raccrocher Singapour à la condition humaine au 21ème siècle : celle de notre vulnérabilité devant la nature, qu’il s’agisse de la maladie ou du changement climatique, face auxquels le progrès demeure, peut-être, une chimère.

Julie Moulin. L’Insulation Ed. Thierry Marchaisse, 2026, 160 p.

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