une visite du compositeur Van Cao au restaurant de Nguyen Huy Thiep

Hanoi, à la mi-temps des années 1990, pouvait encore ressembler à une aventure – au moins du point de vue de l’Occidental : il suffisait de passer de l’autre côté de l’eau, de franchir le fleuve Rouge par le pont Chuong Duong, pour gagner Gia Lâm, avec sa réputation douteuse, ses karaokés borgnes et ses « maisons de repos » où s’épanouissent les amours illégitimes, tarifés ou de jeunesse. Une dizaine d’années après son officialisation, la politique de « Renouveau » et l’embourgeoisement d’une ville n’avaient pas encore chamboulé la capitale du Vietnam, qui ne tarderait plus à annexer une province voisine et à réquisitionner les terres de paysans pour mieux s’étendre : il était encore possible de patienter à un feu rouge à côté d’une Volga sombre transportant un homme seul sur la banquette arrière, coiffé d’un keffieh. Hanoi donc, où le motocycliste impatient, accroché à son deux roues Honda de 70 cc, guettait le feu vert à côté d’une voiture officielle conduisant Yasser Arafat à un rendez-vous.

Hanoi encore, où l’improbable relevait toujours du possible, où ceux qui avaient défriché la ville quelques années plus tôt proposaient au néophyte de rencontrer Thiêp. Nguyên Huy Thiêp, l’écrivain qui en même temps que ses premières traductions françaises au début des années 1990 – et combien sommes-nous à devoir remercier les éditions de L’Aube de s’y être risquées et d’avoir, somme toute, modifié le cours de nos vies ! – avait initié ses lecteurs à ce Vietnam qui s’entrouvrait et pansait les plaies non dites mais encore à vif héritées de ce chapelet de guerres : contre la France, contre les États-Unis et leurs alliés, contre la Chine et en maintenant un corps expéditionnaire au Cambodge qui se payait sur la bête… Thiêp, à l’instar de Bao Ninh avec son Chagrin de la guerre et de Duong Thu Huong avec Au-delà des illusions, œilleton sur une société vietnamienne d’après le fracas des armes.

Nourrir ses lecteurs

Au Vietnam comme ailleurs, la littérature ne nourrissant guère ceux qui lui offrent leurs mots, Thiêp avait choisi pour vivre de nourrir ses lecteurs et ses amis. De ces nourritures bien terrestres, offertes dans une maison sur pilotis en contrebas de la route de Bat Trang – village des potiers que la mondialisation et le tourisme aspireraient bientôt –, protégée par la digue des caprices de l’impétueux fleuve Rouge. La glorieuse histoire nationale n’étant jamais loin, la rue portait le nom d’un ancien secrétaire général du Parti communiste indochinois. De l’autre côté de l’eau, au royaume de Nguyên Huy Thiêp : une vaste paillote nommée Hoa Ban, cette fleur blanche et délicate qui signe le printemps dans les montagnes de l’Ouest.

Peut-être une réminiscence des années d’enseignement de Thiêp dans le Tây Bac, la haute région ? En tout état de cause, un sentiment d’ailleurs, même si le cœur battant de Hanoi et le lac Hoàn Kiêm se trouvaient là-bas, à portée de main, lovés contre le fleuve Rouge. Grimper les marches inégales et être reçu par Thiêp, maître de maison au visage à la fois grave et rieur, et se dire que cet homme est l’auteur d’Un général à la retraite, là où les chiens mangent les fœtus rapportés par la belle-fille de l’officier… Jeter un œil aux jarres d’alcool de riz, nombreuses, où marinent herbes et promesses. S’installer autour de la table et plutôt que le menu, écouter l’écrivain parler cuisine – l’un des meilleurs atouts, si ce n’est le meilleur, de ce que serait un soft power vietnamien. Il conseille le poulet, « son » poulet à la recette descendue des montagnes : la volaille est farcie d’herbes diverses puis soigneusement enroulée dans une feuille de lotus. Elle est ensuite placée dans une gangue de glaise mise à cuire sur les braises du foyer. Le temps de cuisson est propice au grignotage – salade de fleurs de bananier, etc. – et à quelques bières Hà Nôi. Ne plus voir le temps filer, jusqu’à ce que la glaise durcie ne soit éclatée d’un coup de marteau puis la feuille de lotus décollée de la peau du poulet, ensuite découpé.

L’expérience à la table de Thiêp se prolonge bien sûr en fin de repas avec la dégustation des alcools et les explications afférentes sur les propriétés de l’un par rapport à l’autre. La fumée des Vinataba et les vapeurs des alcools se rapprochent plus d’une ambiance tirée d’À nos vingt ans, le roman de Thiêp racontant la dérive de son fils et les sombres contre-allées de la nuit hanoienne.

Il est temps de quitter le restaurant, de laisser Gia Lâm et de regagner le centre de Hanoi. Ce poulet qui saisit les narines avant d’emballer les papilles, à la chair tendre, je ne l’ai plus jamais retrouvé, à l’exception d’un autre repas chez Thiêp avant que Hoa Ban ne ferme. Nostalgie d’une table et d’un restaurateur à la retraite.

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