Au départ, l’intuition d’un doctorant, Sunny Le Galloudec : revisiter l’histoire du Viêt Nam et dépasser le cadre de « la monographie portuaire classique, par une approche d’histoire globale et comparée » des ports indochinois. En 2022, un colloque international rassemble à l’Université des sciences et de l’éducation de Đà Nẵng près de 80 intervenants venus d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. Un magistral volume de près de 500 pages réunit aujourd’hui une sélection de leurs contributions, offrant un éclairage renouvelé sur l’histoire du Sud-Est asiatique : « Du port au monde. Une histoire globale des ports indochinois », sous la direction de Sunny Le Galloudec et Jean-François Klein.

Avec ses plus de 3000 km de côtes jalonnées de ports, ses villes flottant dans les deltas et les fleuves, ses proliférantes activités maritimes ou côtières, le Viêt Nam entretient depuis des siècles un rapport étroit avec le fait portuaire. Par définition, un port est d’abord un lieu de passage, de transactions, dans le temps comme dans l’espace.  Entités ouvertes, les ports des pays de l’ex-Indochine sont ici envisagés comme « des lieux de connexion multiscalaires ; espaces d’échanges et de confrontations, d’appropriations et de résistances mais aussi foyers d’innovations et de mémoires », comme le précise l’introduction, signée de Sunny Le Galloudec, à la barre de cette édition, avec Jean-François Klein, dans la collection des Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine dirigée par Mickaël Augeron (« La Geste »,).

Histoire globale ?

Apparue à la fin du siècle précédent, l’histoire globale a profondément renouvelé l’historiographie en déplaçant les échelles d’analyse. Elle invite à dépasser les limites de l’histoire nationale ou régionale pour embrasser les interconnexions entre les villes, mais aussi les pays, les continents, et les sociétés. Son champ privilégie les flux, échanges, interactions, transferts, et mutations, pris dans leurs espaces, dans leurs temporalités successives. C’est le devenir, la transformation qui appellent de nouvelles approches, inter ou transdisciplinaires.

Les villes portuaires des circuits de la mondialisation deviennent des objets privilégiés d’histoire globale, impliquant des approches plurielles dans la longue durée historique.  Ils sont des « interfaces entre terre et mer, époques et sociétés, zones de contact et lieux d’hybridation », de connexions, dans le temps comme dans l’espace, ceux de l’ancienne Union indochinoise (Viêt Nam, Cambodge, Laos, Guangzhouwan), dans les sociétés, les activités, et jusque dans les imaginaires. 

Un modèle littoral, quatre modes de transhumance

Le volume s’ouvre sur une préface substantielle de Charles J. Wheeler. Celui-ci replace cette révolution de l’approche historiographique dans un cadre déterminé par « un regard méditerranéen sur le Viêt Nam maritime », pour une histoire resituée dans son écologie. Cette ouverture éclaire entre autres le passage des marchands étrangers aux sociétés locales, valorise l’étude des « sociétés subalternes » dans le cadre des « ports, flux et sociétés plurielles ». Elle fixe ainsi un modèle littoral, et conclut sur « les ports, modèles de l’histoire vietnamienne ». « Qu’on le veuille ou non, le port transformera notre manière de penser l’histoire vietnamienne, ses liens avec l’histoire globale, et l’importance potentielle du Viêt Nam pour sa région comme pour le reste du monde. » Quant au modèle littoral proposé, il est structuré autour de « quatre modes de transhumance : océanique, côtière, riveraine, terrestre », pour permettre de « penser une histoire vietnamienne » dont les ports sont les moteurs.

L’introduction présente ensuite l’état du débat, puis dégage la dynamique d’organisation de l’ouvrage. Elle va du port au monde au fil d’un voyage à travers les ports d’Indochine. Et au-delà, les auteurs formulent un appel à « ouvrir les sources, croiser les terrains, multiplier les regards disciplinaires », comme autant de pistes pour de futurs travaux collectifs. Ce chantier novateur en appelle donc d’autres, déclenchés par les voies nouvelles de l’histoire globale.

Richesse et clarté

Particulièrement fourni, l’ouvrage accueille une cinquantaine d’auteurs, de toutes origines, pour 37 chapitres regroupés en trois grandes parties logiquement distribuées de façon thématique et chronologique : « Ports, réseaux et mondes connectés du Viêt Nam classique » ; « L’âge des ports coloniaux, des premiers sondages à la guerre de décolonisation » ; « Des indépendances à la mondialisation ». Ainsi solidement structuré, le projet montre une quantité impressionnante d’approches et de points de vue.

À l’intérieur de ces grandes sections, des sous-chapitres apportent des éclairages complémentaires. À titre d’exemple, la partie II propose les approches suivantes : « Gouverner, contrôler, compter, construire : la fabrique des villes-ports coloniales en Indochine » (avec cinq chapitres) ; « Ports rêvés, ports contrariés » (avec six chapitres) ; « Les rouages de l’Empire : infrastructures portuaires et services maritimes » (avec trois chapitres) ; « Sociétés portuaires entre imaginaires et réalités » (avec cinq chapitres) ; « Ports de guerre, ports en guerre : défendre l’Indochine » (avec cinq chapitres). 

Quelques exemples. Faïfo-Hoi An fait l’objet de trois articles, couvrant la période du XVII au XXIe siècle, Haïphong génère trois articles, sans oublier Saïgon-Hô Chi Minh, Đà Nẵng, Cam Ranh, Sihanoukville, parmi des articles consacrés tant au patrimoine qu’aux phares, à la fraude, au sanitaire, au système portuaire, à la guerre, au renseignement, aux grandes maisons de commerce ou aux Messageries maritimes. Entre autres…

On y lit la grande diversité des approches et des angles, historique, économique, militaire, maritime, bien sûr, littéraire aussi, dans un mouvement propre à montrer le cheminement du temps sur les sociétés humaines qu’il façonne.

Un ouvrage savant, et accessible

Il est difficile ici de rentrer plus dans le détail des 487 pages gorgées d’informations et de réflexions, nourries d’articles d’auteurs confirmés ou émergents. Cet ouvrage s’adresse certes aux bibliothèques universitaires spécialisées. Mais pas seulement. Le lecteur motivé y fera son miel, prélevant ici une vision nouvelle, ailleurs une confirmation, ou une remise en cause. La clarté et la diversité stimuleront sa curiosité.

Et son plaisir, en raison de la qualité indéniable de l’ouvrage, réalisé avec un soin et une précision extrêmes, une mise en page harmonieuse. Elle est rythmée par des illustrations choisies, cartes, graphiques, photos, gravures, souvent inédites, magnifiquement mises en page, soigneusement annotées et présentées pour jouer leur rôle double d’information et d’aération. Les notes, les index mettent la touche finale qui signe la qualité de l’ensemble. La collaboration des chercheurs et chercheuses et des établissements universitaires européens, états-uniens et asiatiques trouve ici une forme d’aboutissement qui les honore.

Une contribution d’importance

Par son ambition, son ampleur et sa cohérence, Du port au monde constitue donc une contribution importante au renouvellement de l’histoire maritime et portuaire de l’Indochine, et à l’écriture d’une histoire connectée de l’Asie du Sud-Est. En montrant que les ports ne sont pas de simples décors de l’histoire, mais des lieux où se nouent des dynamiques, économiques, politiques, sociales, culturelles, à différentes échelles d’espace et de temps, cet ouvrage est une somme, ouvrant vers un vaste programme de recherche.

Du port au monde. Une histoire globale des ports indochinois, sous la direction de Sunny Le Galloudec et Jean-François Klein, avec la collaboration de Nguyên Thi Hanh, Jean de Préneuf, Thomas Vaisset. Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine, « La Geste », 2025, 487 p.

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