Taïwanais de France, ils sont retournés au pays pour voter aux élections présidentielles

source : VOA

Le 11 janvier 2020, les Taïwanais ont réélu la présidente sortante Tsai Ing-Wen pour un deuxième mandat. En France, la diaspora taïwanaise s’est mobilisée pour ces élections présidentielles. Témoignant de cet engagement, nombre d’expatriés ont fait le déplacement spécialement à l’occasion des élections. En effet, le système électoral taïwanais n’autorise pas le vote à l’étranger. Ce n’est seulement que dans leur commune d’origine que les Taïwanais d’outre-mer ont eu la possibilité de voter en vertu du principe du Hukou, le système d’administration et d’enregistrement des foyers.

Rencontre  avec Robert, étudiant Taïwanais à Paris en sciences humaines sur les raisons de cette mobilisation.

La mobilisation des Taïwanais d’outre-mer

« J’ai pris la décision de revenir voter à Taïwan il y a près d’un an, quand le gouvernement a annoncé la date des élections présidentielles »  explique Robert.

Pour le jeune étudiant, électeur du Parti Démocrate Progressiste (DPP), le déclic fut la cuisante défaite du DPP aux élections locales et au référendum du 24 novembre 2018. Le parti de Tsai Ing-Wen avait alors perdu nombre de ses municipalités, y compris certains de ses fiefs comme celui de Kaohsiung.

Résultats des élections locales de 2014 et 2018

La diaspora -du moins celle qui vote DPP- se mobilisa alors d’elle-même pour les prochaines échéances électorales, et ce sans aide particulière du parti : « Je ne suis pas un membre du DPP. Le DPP n’a d’ailleurs presque pas fait campagne à l’étranger, nous nous sommes mobilisés tout seuls, par les réseaux sociaux ou en discutant entre nous. » 

Les facteurs à l’origine de cette nouvelle mobilisation de l’électorat du DPP sont multiples. Si la question des relations avec Pékin a été un enjeu clé dans ces élections, on ne doit pas réduire le débat politique taïwanais à celle-ci : de fait le sujet de la Chine n’a pris une importance qu’en deuxième partie de campagne. Initialement, ce sont des enjeux locaux qui ont contribué au retour en force du DPP.

Un sursaut progressiste

Si la défaite du DPP en 2018 provoqua une prise de conscience, ce fut d’abord à propos des enjeux sociétaux à Taïwan. « Le rejet au référendum du mariage pour tous m’a fait comprendre que la société taïwanaise restait conservatrice. Et que si le Kuomintang (KMT) l’emportait aux présidentielles, il allait défaire tout ce que le camp libéral avait obtenu jusqu’alors » affirme-t-il, résolument progressiste.

Au-delà des questions sociétales, les enjeux économiques locaux semblent également avoir pesé sur ses choix électoraux. « Qui vote pour le KMT ? Les fonctionnaires, les militaires et les enseignants. Ils ont été très mécontents de la décision du DPP de baisser leurs retraites. Mais ils gagnaient 18% de plus que le reste de la population. Je trouve cette décision juste, d’autant plus que Taïwan a connu un certain nombre de progrès sociaux ces dernières années. Le SMIC local a augmenté ainsi que l’attribution de logements sociaux. La situation aujourd’hui n’est pas optimale, mais il y a eu des avancées. Et contrairement à ce qu’affirment le KMT ou le Parti Communiste Chinois, l’économie taïwanaise se porte plutôt bien. » Avec une croissance de 2,9% au dernier trimestre 2019, Taïwan devance en effet la plupart de ses voisins comme la Corée du Sud ou Singapour qui affiche une progression d’à peine 0,1% au trimestre précédent.

C’est donc bien la mobilisation d’une jeunesse aux valeurs progressistes et prônant une société plus égalitaire qui a été centrale dans le renouveau du vote DPP.

source: wikipedia

Un autre élément décisif a été la personnalité des candidats. « Si ma famille à Taïwan a voté pour le DPP, c’est en partie parce qu’elle considérait que monsieur Han Guo Yu, le candidat du KMT, n’était pas compétent ». Le populisme de Han Guo Yu, surnommé le Trump taïwanais, est mal passé auprès de l’électorat taïwanais. Après une percée initiale dans les sondages, Han Guo Yu a été largement distancé dans les intentions de vote durant la campagne et battu le jour de l’élection présidentielle. « J’ai un ami qui voulait voter pour le KMT parce qu’il désirait empêcher une victoire trop facile du DPP » tempère Robert. Il faut dire que les sondages annonçaient un raz-de-marée en faveur du DPP, ce qui a pu refroidir certains.

Les manifestations à Hong Kong et le retour de la question chinoise

« Au mois de novembre 2018, quand j’ai pris la décision de revenir à Taïwan pour voter aux élections présidentielles, le sujet des rapports avec la Chine n’était pas important. Quant aux manifestations à Hong Kong, elles n’avaient pas encore commencé ».

L’éclatement de la contestation contre la loi d’extradition à Hong Kong au mois de juin 2019 a changé la donne et remis les contentieux avec Pékin au centre des débats. « Je me suis rendu compte que la Chine était devenue un sujet déterminant. Que le parti pour lequel j’allais voter devait être le plus éloigné possible de la Chine. A mesure que la situation s’aggravait à Hong Kong, la question de l’influence de la Chine à Taïwan devenait pour moi plus importante. Par exemple, j’approuve totalement le fait que le DPP ait promulgué une loi contre les fake news ». Durant la campagne, le Parti Communiste Chinois a en effet été soupçonné par le DPP de vouloir influencer le résultat des élections présidentielles taïwanaises. Une loi « anti-infiltration » condamnant pénalement la diffusion d’informations falsifiées, les donations politiques de la part de « forces hostiles étrangères » fut votée deux semaines avant la fin des élections.

Désormais, face à ce qu’il considère comme l’influence du gouvernement chinois, Robert se déclare ouvertement indépendantiste.  (1) Une revendication qu’il affiche même sur son passeport sur lequel il a collé sur un autocollant, la dénomination « République de Taïwan » en lieu du nom officiel du pays, la « République de Chine », pour marquer définitivement sa différence avec la Chine populaire. « Je ne mets pas cet autocollant dans les pays où il n’est pas accepté comme Singapour, la Malaisie ou le Vietnam » regrette-t-il néanmoins. « La Chine est désormais trop loin de nous, et nous sommes trop loin de la Chine. Lorsque l’on demande à un Taïwanais d’où il vient, il répond : de Taïwan, pas de République de Chine. C’est aussi pour cela que j’ai voté pour Tsai Ing-Wen. Si le KMT l’emportait aux élections, nous ne pourrions pas l’empêcher d’envahir Taïwan ».

Un contre modèle démocratique taïwanais ?

Le sujet de l’indépendance pose cependant une revendication dépassant la seule problématique de la souveraineté de Taïwan. Quand on lui demande pourquoi il rejette tant le principe d’une réunification avec la Chine populaire, Robert répond que c’est « pour la défense de la démocratie, mais je dirais plus simplement pour la défense de la liberté et des droits humains. En Chine populaire, le gouvernement contrôle tout, il n’y a pas d’espace politique pour la société civile, c’est quelque chose que je ne veux pas ».

C’est enfin pour préserver un contre-modèle démocratique que Robert a donné son vote à Tsai Ing-Wen, une aspiration qui paradoxalement peut trouver un écho commun entre les citoyens des deux rives du détroit de Taïwan. « Je débats de ces questions avec des amis très proches de Chine continentale. Et si émotionnellement ils ne souhaitent pas l’indépendance de Taïwan, ils comprennent que finalement, l’enjeu principal ce n’est pas tant l’indépendance que la liberté. Et sur cela on peut tomber d’accord ».

(1) Selon un sondage du CommonWealth Magazine , 60 % des – de 30 ans soutiennent l’indépendance de Taïwan. Cependant, à ce jour le maintien du statu quo avec la Chine populaire reste le sentiment majoritaire au sein de la population dans son ensemble. http://www.taipeitimes.com/News/front/archives/2019/12/31/2003728457

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