Cette fois, les voisins croient bien que Hạnh va mourir, parce qu’ils la voient de temps en temps attraper des libellules, frappée de mutisme. Ils sont surpris qu’elle guérisse sans médicaments. Elle demande à partir à la retraite anticipée, passe son temps à travailler la terre, à jardiner, et revient au mode de vie laborieux et modeste d’autrefois. De bon matin, ils la voient acheter des nouilles au bœuf, les rapporter, entrer dans l’impasse. Les jours où il pleut légèrement elle abrite le bol de son chapeau conique, négligeant sa tête.

Sous l’auvent on voit réapparaître les petites chemises rouge et vert étendues sur le fil. Si un passant lui demande, elle sourit doucement : « Chemises du gosse. Je les couds pour qu’il les porte au Têt. »

Si quelqu’un de curieux la suit à l’intérieur de la maison déserte, il peut y voir tout au milieu un autel monumental qu’elle décore comme un palais resplendissant. Au centre de l’autel se tient la statue d’un bel homme, l’épée à la main, un pied dominant le nuage. Si on lui demande, elle chuchote : « Le septième Prince, gardien de la province Thừa Thiên. »

A la pleine lune, le premier jour du mois lunaire, elle empile des bâtons d’encens et des fleurs sur son autel puis s’en va chez la médium Thơi pour pratiquer le culte. La médium Thơi semblait dire que Hạnh ne peut suivre Phương sa vie entière parce qu’elle est aimée par quelqu’un de l’au-delà, et que cette personnalité a un grand pouvoir : c’est le septième enfant de la Sainte Mère, celui qui détient le pouvoir de donner ou de supprimer la vie des êtres de tout un pays. Depuis toujours, lui et Hạnh ont un enfant dans le monde invisible, sans que Hạnh le sache.

« Sans ce Saint qui t’a sauvé plusieurs fois de maladie, tu aurais dû mourir, le crâne complètement chauve au lieu d’être en vie comme aujourd’hui. » dit Thơi. Hạnh fait un sourire serein. Il n’est plus pitoyable comme autrefois, mais légèrement rêveur – de cet air absent qu’on trouve souvent sur le visage des fous. « C’est bientôt le troisième mois lunaire. Cette année, j’aimerais que tu m’emmènes prier au temple à Hòn Chén. » En entendant les paroles de Hạnh, Thơi hoche la tête, contente. « En effet, on fête l’anniversaire de la mort du père au Septième mois, l’anniversaire de la mort de la mère au Troisième mois. Tu as raison de te présenter à la Sainte Mère, cela est conforme à la morale d’une belle-fille. »

Au début du troisième mois, Phương rend soudainement visite à son ancienne femme. Depuis, il y revient fréquemment. « Je te l’ai répété plusieurs fois, arrête ces pratiques superstitieuses, s’il te plaît ! C’est à cause de tes histoires de possession et de culte que je dois subir tant de commentaires. Parce que tu as quand même été mon épouse, celle d’un directeur d’école, un membre du Parti… » Hạnh, sans dire un mot, pose délicatement l’assiette de patates douces encore toutes chaudes sur l’autel. Elle a toujours cet air dévoué comme par le passé quand elle s’occupait de son ancien mari. Cet air met Phương encore plus en colère.

« Tu veux me faire des reproches indirectement, n’est-ce pas ? Tu sais bien que ce n’était pas moi qui le voulais, c’était toi qui as voulu te sacrifier pour moi… Je te prie, fais-le pour moi encore une fois… »

Hạnh, ayant posé avec précautions la petite assiette de sel accompagnant les patates douces, s’assied calmement, elle regarde Phương avec des yeux tolérants comme si de Là-Haut, elle regardait le petit monde des hommes.  « Hier vous avez vu madame Thơi, n’est-ce pas ? C’est pour cela qu’elle m’a dit que si je voulais vous retrouver, elle pourrait faire une cérémonie, coupant en deux la baguette et la pièce de monnaie pour que je divorce d’avec le Prince… »

« Ne soit pas fâchée contre moi. Avant, l’opinion publique était sévère, tu le sais très bien. Maintenant, les opinions sur la vie privée sont plus ouvertes, je pourrai rentrer de temps en temps pour te rendre visite. En te laissant seule comme ça, je ne me sens pas à l’aise. »

Hạnh regarde Phương un instant puis sourit. Un sourire rêveur est perceptible sur son visage depuis quelque temps. « Monsieur, je ne suis pas fâchée contre vous en réalité. Mais ce que vous me dites est impossible. Je me suis sacrifiée pour vous toute la première moitié de ma vie, maintenant vous avez fait votre vie, laissez-moi faire la mienne. Avant, j’ai été votre épouse, je ne connaissais que vous, maintenant je suis l’épouse du Prince, je ne connais que lui. J’ai dit à la  médium Thơi que je ne ferai pas cette cérémonie, ni ne couperai en deux la baguette, ni ne casserai la pièce de monnaie ; je ne quitte pas le Prince parce qu’il m’a aidée quand j’étais entre la vie et la mort, il ne me quitte jamais, ni ne me maltraite. »

« Mais il n’existe pas d’être qui s’appelle le Prince, ce fantôme n’existe pas, il n’existe que dans ton imagination, le sais-tu ? » Phương se met en colère, il ne peut plus se contrôler, il frappe la table de sa main très fort.

Hạnh se lève, tremblante, comme si elle était gravement humiliée. Claquant des dents, elle prend soudainement le plateau contenant la théière et les tasses devant elle et le jette sur son ancien époux. A ce moment, Phương ne se rend même pas compte que depuis que Hạnh l’a vu faire la lessive à côté du réservoir, à ses yeux, il a perdu tout pouvoir divin sur elle. Les gens dans le quartier voient Phương pousser son véhicule vers la sortie de l’impasse, sa chemise et ses cheveux tout mouillés et tachés de thé jaunâtre, le visage rouge de colère. Deux jours plus tard, le fait est parvenu à madame Thu. Elle hoche la tête en se consolant : « Elle est bonne mais sa raison est instable, cela dérange son esprit. Avant, elle avait arrangé toute cette histoire de polygamie désuète, maintenant elle s’invente des pratiques superstitieuses. Bon, tant pis pour elle, je ne peux plus rien faire. »

Hạnh ne s’intéresse à personne, elle sort et entre dans sa maison déserte avec le sourire satisfait d’une femme heureuse. Cet après-midi-là, d’une manière désinvolte, elle va au marché acheter du tissu pour un nouvel áo dài. Elle va remonter le fleuve des Parfums pour aller à la fête de Printemps.


[1]Le Prince (en vietnamien : ông Hoàng) : Un des fils du Roi-Dragon dans le culte de Quatres Palais (en vietnamien : Thờ Tứ phủ) de la religion vietnamienne des Esprits.

[2]L’original mentionne « grande sœur de la mère »

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