Louis Raymond, le rédacteur en chef des Cahiers du Nem, vient de publier son premier roman, Loin du Mékong, aux éditions Calmann-Lévy. Henri Copin, chroniqueur régulier dans nos colonnes, a souhaité faire part de sa lecture en ce que les thèmes du roman rejoignent ceux de la revue, en invitant les lecteurs à se faire leur propre avis.
Sans un mot de trop, le titre, Loin du Mékong, ouvre sur un ailleurs mythique, éloigné dans le temps et dans l’espace. Celui de l’immense et légendaire Mère des Eaux, nourricière, brassant peuples et croyances, le Mékong aux lisières du Cambodge et du Viêt Nam, avec son delta des cultures et de la civilisation des moussons. Le temps, gorgé d’histoires croisées avec la France, est celui du passé et des défunts. Ce sont ceux dont le narrateur entreprend de raconter la recherche.
Journaliste, historien, romancier
On y entre par la porte d’un cimetière, presque abandonné. Le narrateur, fortement ému, y retrouve une tombe familiale. La quête se déploie alors. Elle embarque le lecteur, d’abord dans une enquête de type journalistique, sous forme de courts chapitres datés et factuels. Il suit le narrateur, avec ses objectifs, ses ressentis, ses rencontres, ses allers et retours entre France, Cambodge et Viêt Nam.
Et puis, entre ces courts chapitres rythmant l’enquête qui donne sa tension au roman, c’est le récit lui-même, l’évocation des trois générations, dans leurs univers fluviatiles et leurs quotidiens.
Les personnages sont restitués dans le cadre historique qui leur donne du sens. Celui des relations entre blancs et jaunes, du contexte de domination coloniale, de l’environnement religieux catholique et bouddhique, des perspectives d’évolution sociale ou professionnelle de chacun. La solide formation d’historien de l’auteur inscrit le roman dans des cadres documentés, que traversent des figures réelles, Ngô Đình Diệm et Lon Nol, Thierry d’Argenlieu, entre autres, lors d’événements avérés de l’histoire des pays des berges du Mékong.
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Ces éléments sont intégrés à un parcours romanesque particulièrement évocateur. L’auteur donne vie aux mille scènes des villages, des marchés, des êtres qui les traversent : comédiens de théâtre ambulant, marchands de buffles, famille de pêcheurs, devins et cartomanciens, herboristes et guérisseurs, missionnaires ou bonzes. Sans exotisme trompeur, mais avec cette recherche de vérité qui constitue le sens de la démarche du narrateur. Il s’agit bien, avec les outils du journaliste et les armes de l’historien, de partager la quête sensible d’une identité commune– ou enrichie – entre deux origines. Les émotions éclosent sur la part de fiction qui donne accès à ces vérités, soudaines, vitales, rendues par une plume souple et maîtrisée.
Littérature de l’exil
Avec cette composition subtile et solide, et cette recherche des origines, ce livre prend place parmi les littératures de l’exil et de la diaspora, si riche pour ce qui concerne l’Asie du Sud-Est. Il y rejoint de grands titres, et y apporte sa touche personnelle. L’exil est un déchirement, une souffrance, en même temps qu’il peut être richesse, promesse d’ouverture au monde, terreau fertile. Cette double postulation renvoie au monde actuel, globalisé et métissé. Ce sont ces réponses et ces questions qui se trouvent au cœur de Loin du Mékong et en font le prix.








