Manifestation contre la loi d’extradition pour Hongkong, la diaspora au Trocadéro

Le dimanche 9 juin, avec selon les organisateurs près d’un million [1] de personnes dans la rue, Hong Kong connaissait sa plus grande manifestation depuis la rétrocession de 1997. L’objet de la contestation populaire ? Un projet de loi du gouvernement local qui autoriserait les extraditions vers la Chine continentale. Les détracteurs du texte craignent une utilisation politique, notamment contre les critiques du gouvernement de Pékin.  La mise en œuvre de cette loi sonnerait aussi le glas de l’indépendance du système juridique hongkongais, regardé comme le dernier rempart de l’Etat de droit de l’ancienne colonie britannique. 

La loi d’extradition a également mobilisé une partie de la diaspora hongkongaise. A Paris, sur la place du Trocadéro, la contestation rassemblait une petite centaine de manifestants. Entretien avec un des organisateurs du rassemblement : Kenneth, étudiant hongkongais en science politique. Il décrypte ce mouvement atypique et citoyen, organisé en dehors de tout parti politique.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi vous manifestez aujourd’hui ?

C’est une action pour soutenir la manifestation massive qui a réuni à Hongkong plus d’un million de manifestants contre la loi d’extradition.

Cette loi avait été promulguée à l’origine en réponse à un fait divers : un meurtre commis par un ressortissant hongkongais à Taiwan.  La fuite du meurtrier à Hongkong a provoqué un problème diplomatique et juridique : Hongkong n’a pas le droit d’envoyer des prisonniers à Taiwan [le gouvernement hongkongais n’ayant pas signé d’accord d’extradition avec Taipei].

Le gouvernement hongkongais a alors voulu établir une loi d’extradition pour combler ce vide juridique.

Beaucoup d’avocats et de magistrats taiwanais [2]ont jugé que ce texte de loi était en fait un piège de la part des autorités de Pékin, pour rendre possible les extraditions entre la Chine continentale et Hongkong. La Chine entend utiliser cette loi pour établir un rapport de force judiciaire contre Hongkong. Ainsi, elle pourra facilement demander l’extradition de prisonniers ou d’activistes politiques à partir de Hongkong.

Il existe d’autres problèmes avec cette loi [liés aux aspects extraterritoriaux de la justice chinois].

Un individu commettant hors du territoire chinois ce qui pourrait être considéré comme un crime aux yeux de la loi chinoise pourra risquer l’extradition. Ainsi par exemple, un activiste chinois ou même européen qui soutiendrait l’indépendance taiwanaise ou évoquerait les problèmes du Tibet ou du Xinjiang serait extradable vers la Chine s’il transitait par Hongkong. Sans compter le fait que le droit chinois est rétroactif, ce qui est très dangereux. Pour une action commise il y a des années, les autorités chinoises pourraient également réclamer une extradition.

Cela pourrait donc porter un coup à l’autonomie judiciaire et politique de Hongkong ainsi qu’à ses échanges avec Taiwan. Beaucoup d’intellectuels taiwanais viennent à Hongkong : avec cette loi, cela pourrait devenir risqué pour eux.

C’est pour cela que nous luttons, pas seulement pour les Hongkongais mais pour tout le monde.

En quoi précisément le projet de loi d’extradition menace-t-il l’indépendance judiciaire de Hongkong ? La ville de Hongkong a déjà signé près d’une vingtaine d’accords d’extradition avec des pays étrangers. Ces derniers n’ont pas remis en cause l’impartialité de la justice hongkongaise. Pourquoi dans le cadre d’un accord d’extradition avec la Chine continentale cela serait-il le cas ?

Théoriquement la justice hongkongaise disposerait toujours de l’indépendance judiciaire et les juges seraient toujours en mesure de s’opposer à certaines extraditions. Mais certains cas dépendront de l’administration hongkongaise. Or la cheffe de l’exécutif hongkongais [Carrie Lam] est totalement dépendante de la Chine. Un juge pourrait en dernier obstacle s’opposer à une extradition mais cela ne serait alors pas très efficace.

Il y a un autre risque, quant à ce qui peut être considéré comme un délit politique, comme l’occupation de la voie publique lors de la Révolution des Parapluies : à une condamnation légère de quelques mois par un juge hongkongais pourrait s’ajouter une peine plus lourde plusieurs années de la part de la justice chinoise.

Quelle a été la réponse du gouvernement hongkongais au mouvement de contestation ? Est-ce qu’il y a eu des amendements à la loi ?

A ses débuts, le cadre de la loi d’extradition était plus large, presque sans limites. Mais face à l’opposition du milieu des affaires[3] et même de certains membres de partis politiques pourtant proches du gouvernement chinois, les autorités hongkongaises ont procédé à certaines révisions[4]en faveur des pro-Pékin. Mais les accusés politiques ne bénéficieront pas de ces protections de la part du gouvernement hongkongais. L’attitude des autorités a toujours été de ne pas écouter les voix des démocrates hongkongais, en minorant par exemple le chiffre des manifestations pour les droits politiques. La situation politique en Chine continentale a aussi changé, à l’époque de la Révolution des Parapluies, l’attitude du président Xi Jinping n’était pas aussi intransigeante. Sa position politique n’était pas aussi stable qu’elle l’est maintenant, et il craignait que les manifestations à Hongkong deviennent trop importantes.

Aujourd’hui, je ne suis pas très optimiste pour Hongkong. Xi Jinping voudrait maintenant tout contrôler, on le voit au Xinjiang avec les camps, dans les médias… A Hongkong, Macao et Taiwan, on constate des interventions plus fortes et plus directes de Xi Jinping.

Avant le rassemblement du 9 juin, Hongkong a vu une manifestation qui a rassemblé 3000 avocats[5]. Quelle signification peut-on donner à l’action des magistrats et des hommes de loi dans le mouvement ?

Les avocats ont toujours eu une certaine conscience politique et ont souvent manifesté contre les révisions de la Basic Law [La loi fondamentale, constitution de Hongkong]. Ils ont souvent eu ce rôle dans l’histoire de Hongkong. Plus significative encore est l’action des juges qui se sont prononcés contre le gouvernement. Théoriquement, les juges ont un devoir de réserve et n’ont pas le droit d’afficher publiquement leur opposition au gouvernement chinois ou hongkongais. Cela a pourtant été le cas, et c’est la dimension la plus forte de la mobilisation des magistrats.

Quel a été le rôle des partis politiques hongkongais dans le mouvement ? A-t-il été organisé par les partis politiques ou la contestation est elle venue de la rue ?

L’influence des partis politiques à Hongkong est de moins en moins forte pour un certain nombre de raisons. La première est la déception des électeurs vis-à-vis des partis politiques démocratiques après la Révolution des Parapluies. Une autre raison est la rupture entre les partis démocratiques et les localistes, un mouvement extrême et radical apparu après la Révolution des Parapluies. Les localistes ont été vraiment opposés aux démocrates qu’ils considèrent comme complices du gouvernement chinois. Les démocrates refusent de promulguer des mesures trop radicales pour éviter l’intervention armée du gouvernement et affichent une position conservatrice qui est critiquée par les localistes. Cependant, pendant les manifestations on a vu des rapprochements et des coopérations entre les deux partis malgré leurs différences. Cela dit, l’influence des partis politiques est, de manière générale, de moins en moins forte.

Jessica, étudiante en sociologie : « la loi d’extradition est une menace pour la liberté de recherche. » « Les manifestations à Hongkong sont semblables aux gilets jaunes, elles se sont organisées sans les partis politiques »

C’est le paradoxe de ce mouvement : les partis démocratiques sont de moins en influents et pourtant le 9 juin près d’un million de personnes sont descendues dans la rue. La population s’est donc mobilisée en dehors des partis politiques ?

Exactement. C’est totalement du self-empowerment [auto responsabilisation]. Les gens sont venus d’eux-mêmes et s’organisent par eux-mêmes. C’est ce qui est impressionnant. On a vu aussi beaucoup d’ONG qui ont fait des choses en opposition à cette loi.

Vous-même vous n’appartenez à aucune organisation ou parti politique particulier ? Votre manifestation est un rassemblement de citoyens ordinaires ?

Non, je ne fais partie d’aucune organisation. Et oui, c’est exactement ça, à Hongkong nous avons eu beaucoup mal à promouvoir la notion de démocratie car le concept de citoyenneté n’existe pas. Le gouvernement chinois a refusé d’inscrire la notion de citoyenneté dans la constitution. Dans la constitution chinoise, il est interdit d’employer le mot citoyen. On ne fait référence qu’au peuple dans la doctrine communiste. C’est pourquoi il a été difficile de diffuser à Hongkong la notion de citoyenneté. Mais cette année nous a redonné espoir. S’il y a des personnes qui ont abandonné, de plus en plus de gens sont désormais déterminés à agir par eux-mêmes.

La mobilisation touche-t-elle particulièrement les jeunes ?

Aujourd’hui la mobilisation ne touche pas seulement les jeunes. Auparavant, la génération de mes parents refusait totalement de manifester. Mais cette fois il y a beaucoup de parents -dont mes parents et leurs amis- qui sont sortis dans les manifestations à Hongkong. Je pense qu’ils ont réalisé qu’il faut agir maintenant, que c’est la dernière chance.

Qu’est-ce que vous pensez obtenir ?

Le retrait de la loi. Sinon, je ne sais pas. Certains membres des partis démocrates pensent que des concessions progressives sont possibles. Mais pour moi le mieux est de renoncer à cette loi qui n’est pas bonne pour les Hongkongais, qui n’est pas bonne pour les Taiwanais, qui n’est pas bonne pour tous.

 

Mise à jour : ce mercredi 12 juin, le gouvernement hongkongais a annoncé le report des débats pour l’examen du texte de loi d’extradition.

Hong Kong delays debate on controversial extradition bill as tens of thousands surround parliament

 

[1] Les autorités hongkongaises estiment que la participation s’est élevée à 240000 manifestants

[2] Le gouvernement taiwanais refuse désormais  le transfert du meurtrier, craignant l’extradition de ses propres ressortissants vers la Chine continentale https://www.scmp.com/news/hong-kong/politics/article/3009506/hong-kong-leader-carrie-lam-accuses-opponents-talking-trash

[3] ‘We Fear Confidence Will Suffer:’ Hong Kong’s Extradition Law Is Denounced as Bad for Business http://fortune.com/2019/06/10/hong-kong-extradition-law-protest-business/

[4]  https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-03-26/hong-kong-scales-back-extradition-law-that-spooked-businesses

[5] https://www.straitstimes.com/asia/east-asia/thousands-of-hong-kong-lawyers-march-against-china-extradition-plans

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