Comme chaque année, en 2023, les Cahiers du Nem ont tenté de couvrir l’actualité littéraire, en chroniquant les livres parus au cours de l’année. Ainsi le roman d’Emilie Tôn, Des rêves d’or et d’acier, Le parc aux roseaux de Thuân, La femme traversante de Chuang Hua, Tendres ténèbres de Hoai Huong Nguyen, le premier roman de Jeanne Pham Tran, De rage et de lumière, ou encore les romans graphiques 40 Hommes et 12 Fusils, de Marcelino Truong, et Rouge sang, de Benoît de Tréglodé et Roman Gigou.En ce début d’année 2024, nous vous proposons quelques brèves recensions d’ouvrages que nous avons reçus au cours des douze derniers mois.

Nguyen Thi Hiep. Récits merveilleux du Vietnam. Une tradition lettrée au cœur des cultes contemporains. Ed. Les Indes savantes, 2023, 256 p.

Au commencement était le chuanqi, qui signifie « transmission de l’extraordinaire », un genre littéraire né en Chine, qui désigne les nouvelles et les récits qui contiennent des faits surnaturels. Celui que l’on crédite comme étant le père de ces récits merveilleux est Qu You (1347-1433). Ses textes eurent une influence considérable dans toute l’Asie : en Corée, au Japon et au Viêt Nam en particulier.
C’est cela sur quoi s’est portée l’attention de Nguyen Thi Hiep, chercheuse et traductrice rattachée à l’Ecole pratique des Hautes études : la façon dont des auteurs vietnamiens, tels Nguyễn Dữ (l’auteur vietnamien du premier recueil de « Truyền Kỳ » (chuanqi), à ne pas confondre avec Nguyễn Du, l’auteur du Kiều), se sont appropriés les récits merveilleux venus de Chine, puis dont ces récits ont influencé les cultes locaux jusqu’à voir figurer certains personnages dans les panthéons et sur les autels des temples villageois du Viêt Nam.
Son étude est remarquable, en ce qu’elle agrège plusieurs disciplines : la littérature et la philologie, bien sûr, mais aussi l’anthropologie, afin de nous donner de la profondeur de champ sur les « traits de civilisation » du pays qui est aujourd’hui le Viêt Nam, traits « à la fois villageois et lettrés ». En filigrane, elle nous montre l’influence des mythes et des légendes, la façon dont ils s’imprègnent dans la vie quotidienne, dont ils façonnent notre imaginaire et conditionnent la manière dont nous pensons le monde.


Louis Raymond

Myriam Dao. Zao, un mari. Ed. des Femmes-Antoinette Fouque, 2023, 142 p.

Incompréhensions de classe et de culture, incompatibilité des aspirations d’un mari et d’une femme… Dans son roman Zao, un mari, Myriam Dao raconte l’histoire malheureuse d’un couple mixte. A la fin des années 1940, à Saïgon, un homme vietnamien, issu d’un milieu social élevé, séduit une jeune lycéenne française. Lui espère échapper à sa condition de colonisé en épousant une femme blanche. Elle espère échapper à la pauvreté en alliant son destin à celui d’un homme riche. Ils se marient, puis partent vivre en France. Là, il connaît un déclassement social qu’il tente de compenser en prenant part à la vie culturelle et littéraire parisienne. Quant à elle, elle ne comprend pas ce mari possessif et jaloux, dont la présence lui donne la sensation d’être à l’étroit. Ils donnent naissance à deux enfants, deux filles, qui grandissent tandis que le couple se délite.

Myriam Dao est architecte et plasticienne, née en 1963 d’un père d’origine vietnamienne et d’une mère française, ce dont elle tire peut-être une partie de son inspiration. Avec ce roman à la forme singulière et originale – de courts chapitres, parfois presque de simples images –, elle parvient à toucher du doigt plusieurs sujets que sont les espoirs déçus, la misogynie, la difficile émancipation des femmes dans les années 1950, le racisme, l’assimilation, et le risque de dilution de soi dans celle-ci. On est saisi à la gorge, au fil de la lecture, par la tragédie de la déréliction de ce couple, qui ne sont plus capables d’aller l’un vers l’autre. L’épilogue est peut-être un peu trop prescriptif au goût de l’auteur de cette chronique, ne laissant pas assez de liberté d’interprétation au lecteur, mais qu’importe. Le roman de Myriam Dao est émouvant, et mérite d’être lu.


Louis Raymond

Chi Ta-wei. Membrane. Traduction du chinois (Taïwan) de Gwennaël Gaffric. Ed. L’Asiathèque, coll. Taiwan Fiction, 2023, 252 p.

Momo est esthéticienne, quelque part dans une ville sous-marine à l’endroit où était situé Taïwan. Nous sommes longtemps après notre époque, et la surface de la terre est brûlée. Seuls quelques robots y combattent et quelques entreprises y exploitent les ressources minières nécessaires à ce que continue la vie humaine. Les robots androïdes et les humains se côtoient, dans un monde où le rapport au corps et au genre est bouleversé. Solitaire, Momo est en proie à des souvenirs, qui lui font douter de son identité. Qui est-elle ? Pourquoi cela fait-il si longtemps qu’elle ne parle plus à sa mère ? Les prodigieuses membranes, dont elle fait usage dans sa clinique, auraient-elles une fonction insoupçonnée ?
Roman de science-fiction « queer » paru à Taïwan en 1996 et traduit pour la première fois en français par Gwennaël Gaffric, cette « Membrane » offre une lecture aussi surprenante que séduisante, avec un retournement de situation si inattendu qu’on se dit que l’auteur, Chi Ta-wei, est un maître. Outre les thèmes précurseurs abordés dans un roman paru il y a près de 30 ans – l’emprise des multinationales, l’écologie, ou encore la fluidité des identités de genre –, ce qui frappe est surtout, comme dans beaucoup d’ouvrages de science-fiction, les capacités d’anticipation. Mais le texte ne s’y résume pas. Au fil d’une prose douce et remarquablement bien traduite, on s’interroge sur ce qui nous constitue et sur notre manière d’aimer les personnes que nous aimons, dans cette variation sur cette grande problématique philosophique qu’est la relation entre le corps et l’esprit.


Louis Raymond


Liu Na’ou. Scènes de vie à Shanghai. Traduit du chinois et postfacé par Marie Laureillard, Serge Safran éditeur, novembre 2023, 192 p.


Un étrange livre, écrit par un étrange écrivain, au sujet duquel on sait peu de choses : Liu Na’ou, né à Taiwan en 1905, fait ses études au Japon, puis à Shanghai, où il se montre très actif sur le plan littéraire. Mais ce serait pour des motifs politiques que Liu Na’ou est assassiné, le 3 septembre 1940 à Shanghai. En 1930, il avait publié Scènes de vie à Shanghai, recueil de nouvelles où femmes et hommes chinois, issus de milieux aisés, se laissent aller à leurs pulsions, guidés par leurs engouements amoureux passagers (si possibles compliqués et compromettants), leur goût de l’intrigue et leur mépris de certaines conventions sociales. Le décor dans lequel sont situées ces histoires semble correspondre en tous points aux images que le lecteur peut se faire du Shanghai cosmopolite des années 1920 et 1930 – sauf que, dans la plupart de ces textes, les étrangers ne sont pas les acteurs déterminants. L’enjeu narratif est plutôt, par exemple, d’observer les troubles rapports qu’entretiennent telle femme mondaine avec tel homme d’affaires influent, du boudoir à la chambre à coucher.
Sentirait-on, dans l’univers fictionnel de Liu Na’ou, une affinité avec le Jazz Age décrit dans les romans de F. Scott Fitzgerald, contemporains ? Les héros et héroïnes évoluant dans les Scènes de vie à Shanghai ne partageraient-ils pas quelques traits saillants avec les personnages névrotiques qui animent les pages de Tanizaki ou de Kawabata (auteur publié par Liu Na’ou) ? Au final, Liu Na’ou et ses personnages n’appartiennent qu’à Shanghai, au sein d’une période précise de son histoire – peu après la mort de Liu Na’ou, l’univers des concessions étrangères, du luxe dispendieux et de la misère profonde, tout cela disparaîtra. Dans sa postface au recueil, la traductrice, Marie Laureillard, fournit de très fructueuses clés d’interprétation du monde fictionnel créé par Liu Na’ou.


Henri Marcel


Ocean Vuong, Le temps est une mère, poèmes, traduits de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle, Gallimard, 2023, 125 p.


Poète, romancier, essayiste, américain d’origine vietnamienne, Ocean Vuong semble vivre en exil de lui-même, de sa mémoire, et de ses émotions, mais sans jamais renoncer à l’espoir de la liberté reconquise. Né en 1988, il apparaît sur la scène littéraire en 2016 avec un recueil de poésie, Ciel de nuit blessé par balles, aussitôt couronné d’un prix prestigieux. Trois ans plus tard, Un bref instant de splendeur, roman qui semble une longue lettre adressée à sa mère, conquiert un très large lectorat international et confirme la place singulière de son auteur. Il écrivait dans son recueil de poésie : “Un soldat américain a baisé une jeune fermière vietnamienne. D’où le fait que ma mère existe. D’où le fait que j’existe. D’où le fait que : pas de bombes = pas de famille = pas de moi.” Le roman prolonge cette note augurale.
Et c’est encore ce thème de la mère qui impose une unité entre l’œuvre et ce dernier recueil, Le temps est une mère. “J’étais un garçon / – autrement dit j’étais un meurtrier / de mon enfance. & comme tout meurtrier, mon dieu / était silence.” écrit-il au seuil de ce recueil à la complexité inédite, combinant, inventant, désarticulant toutes les formes connues, créant des titres énigmatiques comme Théorie de la neige, Old Glory, ou Historique Amazon d’une ancienne employée de salon de manucure, Chaos parcouru par un langage inouï, lyrisme traversé de désespoirs maîtrisés, passé recomposé au prisme de l’errance, le chemin qui se fait jour à la fin ramène à la mère, “et puis ça m’est venu, ma vie … & j’étais libre. Une aventure poétique déroutante et magnifique, tendue vers l’essentiel, pour devenir “le charpentier de la fin du monde”.


Henri Copin

L’Immeuble de Viet Linh


Festival des Trois continents de Nantes 2023: Anthologie du cinéma vietnamien – The faces of May (1975) de Dang Nhat Minh, L’Immeuble (1999) de Viet Linh.


Le Festival des Trois continents – Afrique, Amérique latine, Asie – qui se tient à Nantes chaque année fin novembre est devenu un rendez-vous immanquable. En donnant à voir cette année 90 films d’hier et d’aujourd’hui, le festival offre l’occasion de reconstruire ou de compléter toute une culture de l’image animés, regroupée par grands thèmes. Il offrait cette année une précieuse Anthologie du cinéma vietnamien, avec près de 20 films produits entre 1974, We Will Meet Again, un inédit de Tran Vu, et 2022, Dust & Metal de Esther Johnson, un montage de films sur un demi siècle d’histoire vue à vélo, en moto, puis en scooter.
Mention spéciale pour une séance qui proposait deux films dont le rapprochement faisait tout le prix. Le premier, The Faces of May, datait de 1975 – une date fatidique, traitée comme “un documentaire réalisé dans les rues de Saïgon dans l’euphorie de la Libération” par Dang Nhat Minh. Né à Hué en 1938, venu au cinéma par hasard et commençant par le documentaire en 1965, il livre ici une commande qui illustre le réalisme socialiste sous l’emprise de l’Etat pour en glorifier le récit patriotique. C’est un pur film de propagande, monolithique, dont on mesure avec le recul combien il dut ravir les vainqueurs et désespérer les vaincus. En 1995, Dang Nhat Minh réalisera un chef d’œuvre en tirant d’une nouvelle de Nguyen Huy Thiep son fameux Nostalgie de la campagne.
Suivait aussitôt L’Immeuble, réalisé en 1999 par Viet Linh, qui semblait le contrepoint vivant et tout en nuances narratives et affectives du montage de mai 1975. Le lieu est un petit immeuble de Saïgon, les personnages sont le gardien et les membres du Parti, venant des maquis, des ex-combattants à qui sont affectés les logements. Et le temps du récit commence en 1975, puis montre l’évolution progressive, presque invisible, des rapports sociaux, des valeurs, des références, au fil de l’évolution de la société. Le vieux gardien voit à la fin arriver des architectes en costume occidental qui vont faire de l’immeuble un endroit pour attirer les touristes. Le réalisme socialiste a laissé place au réalisme social.


Henri Copin

Previous articleAu musée Guimet, jusqu’au 15 janvier, Portrait éphémère du Japon par Pierre Elie de Pibrac
Next articleLe 31 janvier, une table ronde sur la Birmanie co-organisée par Les Cahiers du Nem

1 COMMENT

Laisser un commentaire