(©UNHCR/J.Micaud)

Comment parler, ou plutôt, faire parler, l’expérience des réfugiés vietnamiens qui, quittant leur pays sur des embarcations de fortune à la fin des années 1970 et au début des années 1980, ont enduré les pires épreuves avant de parvenir, pour les plus chanceux, à destination ? Henri Marcel et Louis Raymond ont lu le très beau recueil de Sabine Huynh, paru aux éditions Bruno Doucey. Bouleversés, ils en rendent compte en co-signant cette recension.

            Dans Prendre la mer, dont le sous-titre est « 60 sonnets pour les Boat People », des voix multiples s’expriment. Ce travail poétique est né, explique Sabine Huynh à la fin du livre, des recherches sociolinguistiques postdoctorales qu’elle effectua en 2008-2010 auprès d’une communauté d’origine vietnamienne vivant à Ottawa, au Canada. À l’évidence, nombre des voix qui parlent dans ces pages sont celles de Boat People, saisies à des moments divers, distillées par la langue et le rythme poétique. Voici ce que dit un survivant de sa tragique traversée :

(…) Aujourd’hui je suis là et

je vous parle, d’autres y sont restés un mois,

sont partis à jamais, des spectres de sel et

d’eau, assassinés dans le Golfe du Siam.

Rien dans la poésie de Sabine Huynh ne saurait être univoque, à savoir, littéralement, parler d’une seule voix. Au fil des séquences, des déplacements d’une époque à l’autre, d’un lieu à un autre, au gré du vent, toute une humanité prend la parole pour ajouter sa part à l’édifice, entre l’intime et l’historique. C’est un livre où il y a un départ, un voyage et une arrivée.

On trouve une dimension documentaire, au sens d’une retranscription du réel, d’une expérience, dans les sonnets qu’elle compose, en restituant des voix, des échos. La poétesse est maître du sens et de la cadence, de la progression sinueuse des images, de la séquence des choses vues, à mesure que les voix s’accumulent pour parler de l’expérience de la traversée en bateau. Aussi s’exprime au fil des pages l’indicible, résumé par un acronyme administratif sur certains dossiers : RPM, pour Rape Pillage Murder (Viol Pillage Meurtre). Et, bien sûr, les fantômes ont leur place dans ce livre, les spectres de sel planent. Ils sont ceux qui par qui l’oubli se fait impossible.

Les images, les sensations jaillissent, tantôt personnelles, tantôt distancées, tel ce flash du passé qui surgit tôt dans le texte :

Entre nous et les mots il y a une petite fille nue

qui se sauve, la bouche béante de frayeur

Dans cette silhouette aperçue comme par hasard, on est tenté de reconnaître Phan Thị Kim Phúc, la fillette courant sur une route, saisie par l’objectif de Nick Ut, en janvier 1972, près de Trảng Bàng, victime d’une attaque au napalm de l’armée de l’air du Sud Viêt Nam, photographie devenue célèbre. Vers la fin du recueil, la petite fille semble faire son retour dans un autre sonnet. Elle court « pieds nus sur le bitume fondant / avant de se jeter dans les bras du photographe ».  Au-delà de cette photographie, la langue de Sabine Huynh convoque un grand nombre d’images, sorte de kaléidoscope de la conscience (sud-)vietnamienne du XXème siècle. Elle parvient à nous faire sentir la matérialité de ce que les Boat People ont laissé derrière eux.

Au cours des voyages que proposent ces poèmes, à deux reprises, on opère également une incursion dans l’univers de Marguerite Duras, puis on suit une silhouette dans un univers extrêmement sensuel, au cœur de la jungle. Le Mékong n’est pas loin, et pour une raison ou une autre le nom de Vientiane est cité… On trouve aussi des images qui ont trait à la famille et à la terre vietnamienne, un peu bucoliques, tel ce prunier qui semble surgir d’un rêve, celui des vergers du Delta qu’on ne reverra peut-être plus jamais.

D’autres poèmes expriment, de manière parfois explicite mais plus souvent en creux, la violence inhérente à ce pays qu’il va falloir quitter un jour, envers et contre tout. Dans l’exil, ce qu’on a laissé derrière soi est parfois idéalisé, matière de tant de rêves ou de cauchemars qu’il en devient difforme, sans prise avec le réel. Sans régler ses comptes, Sabine Huynh se montre impartiale : partir de chez soi est une douleur immense, mais cela ne signifie pas pour autant abandonner un paradis sur terre.

Certains poèmes ou certaines références sont puissamment politiques, comme celui où il est question de la victoire « gavée de couvre-feux et de soleils couchants ». Mais le plus frappant dans l’esthétique du recueil est que « l’étau de nuit » et les « croissants de lune » rappellent le travail d’autres artistes d’origine vietnamienne qui ont travaillé sur la thématique des Boat People, et tout particulièrement celui de Bao Vuong. Depuis un sonnet de Sabine Huynh, on voit la mer si noire et si débordante d’angoisse des toiles du peintre. Dans une certaine mesure, on peut également lire Prendre la mer, comme on lit les brefs romans de Kim Thuy.

Chaque sonnet est composé de 14 vers, suivis d’une « traîne » constituée d’un ou deux vers. Dans sa postface, l’autrice explique le choix de cette forme. La « queue » du sonnet peut être vue comme « une île, une habitation, un camp de réfugiés, ou une pierre tombale – le poème honorait ainsi à la fois les Boat People qui avaient survécu et ceux qui avaient péri en mer, donnant une sépulture à ces derniers ».

Dans cet esprit, il convient de citer l’un des sonnets en son intégralité, afin d’apprécier pleinement l’art poétique de l’autrice. Sabine Huynh offre ici quelque chose qui, de fait, se rapproche d’un « monument » ou d’un mémorial dédié aux disparus, aux survivants. Une stèle qui ne serait pas de grès ou de marbre, mais fluide comme l’eau et le passage du temps :

Nous avons perdu le chemin du retour

quitter la terre c’est quitter l’eau, plonger

dans l’eau, se noyer, rejoindre des rivages

d’autres eaux qui ne sont plus l’eau plus l’eau

la terre n’est plus l’eau d’antan, la terre n’est

jamais la terre que l’on croyait, la nouvelle

contrée est un sable mouvant instable

ce qui est lisse peut se liquéfier

en un instant, le bateau peut se retourner

sept mètres de long cent personnes à bord

les corps les cris la détresse et leurs noms

s’enfonçant dans la mort sans sépulture

les disparus les innombrables les ombres

les années la patience qu’elles nous ont apprise.

Quitter l’eau pour ne plus jamais quitter l’eau.

Une grande émotion se dégage de cette stance. En seulement deux vers, deux lignes composées de quatorze mots (« les disparus les innombrables les ombres / les années la patience qu’elles nous ont apprise »), défile toute la temporalité de l’époque, depuis les années de la guerre, le moment du départ, jusqu’à nos jours, avec la présence prégnante des fantômes. Et la langue vietnamienne est là, elle affleure sous le texte : l’eau, nước, c’est aussi le pays. Le paradoxe est d’ailleurs que cette eau est celle qui produit le dessèchement des réfugiés sur leurs embarcations.

Quelques pages plus loin, Sabine Huynh précise ainsi :

(…) tant d’eau et rien à boire

en vietnamien on dit eau pour dire terre

natale : nước, sans terre c’est ressac

marées et destin, usure et détresse

Tout au long des pages de ce bref recueil – sur la page de gauche, chaque poème est traduit en anglais, créant un écho supplémentaire –, on remarque une très belle maîtrise des sonorités, du rythme. Le fil d’une idée tantôt se brise, bifurque, tantôt se prolonge :

(…) Tu es né

avec un trou dans le cœur. Je me souviens

les yeux ouverts de ton corps marié à la mer

mince et souple comme un rameau de prunier.

Ordonnancement des images, constant changement de focale, d’un plan large à un plan resserré :

tout en lui répétant que s’il a très soif

Il n’a qu’à se pencher – n’oublie pas que les fleuves

regorgent de soutras, de l’embouchure jusqu’à

la tasse de thé parfumé aux fleurs de lotus.

C’est ainsi que les drames humains se voient magnifiés par la richesse de la langue. L’agencement des mots permet de créer une trace et une présence durables. Aussi, Sabine Huynh parle-t-elle d’humanité partagée dès les premières pages : il est question de tous les migrants à la dérive, sur tous les océans et dans toutes les nuits. Ces soixante sonnets sont pleins d’une matière narrative qui font de ces fragments de vie une sorte de roman polyphonique. Après les avoir lus, on saisit mieux ce que furent ces jours ou ces semaines, « les yeux scrutant une ligne invisible », sur des rafiots lancés sur la mer vers la Thaïlande, la Malaisie ou Hong Kong, et dont les occupants miraculés ont fini par se retrouver sur les rivages du Canada.

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