80 mots pour dire un pays ? C’est le défi de L’Asiathèque à ses auteurs : « Un voyage au cœur d’un pays par les mots qui comptent dans les langues des femmes et des hommes qui y vivent. » La contrainte est séduisante. Et si l’on demande à diverses personnes quels mots ils choisiraient, chacun propose sa liste propre, et chacune esquisse un tableau du pays, en même temps qu’un portrait de l’auteur ou de l’auteure. De quoi les 80 mots du Viêt Nam d’Anna Moï sont-ils le tableau ?

Anna Moï, hybride

Bref rappel : Anna Moï (Anna, début d’Annamite, Moï qui signifie sauvage, Cygne Céleste de son vrai nom) est une femme d’origine vietnamienne du Sud vivant désormais en France. Elle connaît fort bien sa langue maternelle, elle écrit ses livres en français. A la croisée des deux langues, des deux cultures, elle se qualifie d’hybride (rien à voir avec les moteurs). D’un point de vue biologique : qui provient du croisement de variétés différentes. Et du point de vue linguistique : mot dont les éléments sont empruntés à des langues différentes. 

Les deux acceptions conviennent ici. Anna Moï rappelle que « Chinois et Français ont tenté de soumettre un peuple qui a refusé de se laisser faire, sans renier son admiration pour la culture des colonisateurs ». Elle résume : « respect n’égale pas soumission », magnifique formule qui renvoie les débats post coloniaux aux vestiaires. Elle-même choisit de dire tantôt nous pour désigner les Vietnamiens, sans toujours s’y inclure, tantôt je pour s’impliquer comme personne. On aimerait alors ajouter au terme d’hybride l’expression de personnalité augmentée, car enrichie de ces appartenances plurielles.

Élégance et engagement

Anna Moï a été styliste et créatrice de mode, menant négoce et création entre Paris, Bangkok, Tokyo, tout en vivant en partie à Saïgon, puis à Paris. Elle y a développé son sens du style et de l’élégance qui fait partie de ses traits distinctifs jusque dans son écriture. Elle fut un temps journaliste, efficace école d’écriture, et aussi photographe. Elle y a construit son rapport gourmand au réel. Bientôt publiée comme auteure de nouvelles, avec L’Écho des rizières (L’Aube, 2001), ses titres s’enchaînent ensuite, avec plusieurs romans, et de belles distinctions, plusieurs prix, Littérature-monde du Festival Étonnants Voyageurs, ou des prix de l’Académie française pour ses œuvres récentes, comme Douze palais de mémoire.

Anna Moï s’est aussi engagée dans une réflexion sur la langue française, sa place dans l’univers de création francophone, et comme matériau artistique. Elle a contribué au Manifeste pour une littérature-monde, et signé un essai intitulé Esperanto Desesperanto.

Art de la miniature

Ses 80 mots combinent la densité de ces talents et de ces connaissances, avec une légèreté élégante et stylée (comme on dit aujourd’hui). Voici quelques entrées, toutes faites d’un mot vietnamien et de son équivalent en français. Tantôt elle aborde l’histoire récente ou lointaine du pays natal, Bao Câp – économie subventionnée, Quan – mandarin, Tuoc Dia – colonisation, Viêt Kieu – Vietnamiens de la diaspora. Tantôt c’est la culture de la vie quotidienne, Banh Mi – sandwich, Ao Daï – tunique longue, ou bien l’art et les artistes, et encore les manières, le dessous des relations sociales, les subtilités d’une culture à la fois très ancienne et tout à fait moderne. Pour chaque entrée, deux pages seulement, forcément ciselées comme des miniatures. Denses et rapides, terminées sur un trait final, une esquive, une note d’humour, elles donnent à voir un détachement léger, un pas de côté, suprême élégance.

On aura compris que ces 80 mots, élaborés comme une toile impressionniste, peuvent être picorés au hasard, dégustés, quittés, ou savourés, au gré de la journée. Ils ont le charme de bonbons colorés, acidulés suffisamment pour agacer le palais. Ils font alterner la saveur du savoir avec le suave du sourire. Assurément le plus personnel, le plus intime des livres d’Anna Moï.

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Henri Copin est membre de l'Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire, auteur de livres et d’articles sur la représentation de l’Indochine et de l’Afrique dans la littérature française.

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