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Trésor, piécettes, baguettes d’encens

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Lire aujourd’hui Un général à la retraite de Nguyên Huy Thiêp

Retrouver un ami pas vu depuis trente ans constitue une expérience troublante. C’est quitte ou double. Il a changé, vous aussi ; ou l’un des deux. Et alors rien n’est plus pareil. Derrière le visage connu surgit une personne nouvelle. A la fois semblable et différente, parfois plus attachante, parfois moins.

En resortant de ma bibliothèque le recueil de nouvelles de Nguyên Huy Thiêp, Un général à la retraite, je me demandais quel ami je retrouverais. Certes le livre reste matériellement le même. Mais pas le lecteur. Or, si l’auteur l’écrit, c’est le lecteur qui lui donne du sens. Cela dépend de son attente, de sa personne, et aussi du contexte. C’est ce que nous disent Thiêp, Proust, et les théoriciens de la réception : le lecteur construit un horizon d’attente, sa lecture constitue, selon Umberto Eco, « un acte de coopération interprétative ». Et Thiêp dans une déclaration de 2008 : « C’est à l’intérieur du lecteur que tout se joue. Moi, j’ignore sa réaction. » 

Petit rappel historique pour jeunes lecteurs. Nguyên Huy Thiêp, né à Hanoï en 1950, reçoit une formation d’historien, enseigne plusieurs années dans la région du Tây Bac, près de la frontière du Laos et de la Chine, exerce cent métiers, restaurateur, artiste, illustrateur d’ouvrages scolaires, écrit des nouvelles, des chroniques, des contes, des romans, et du théâtre. Il est le voltigeur de pointe de la première génération d’écrivains de l’après-guerre du Vietnam. En 1986, le 6ème Congrès du Parti communiste vietnamien décrète le Doi Moi, ou Renouveau : ouverture économique, et culturelle. Et donc une liberté nouvelle pour les créateurs, artistes et intellectuels. L’année suivante paraît Un général à la retraite, premier recueil de nouvelles de Nguyên Huy Thiêp. Traduit en 1990 (déjà trente ans) aux éditions de l’Aube par Kim Lefèvre, elle raconte dans son avant-propos sa découverte du Général au moment même où sort son premier livre, Métisse blanche. Elle renoue alors avec sa langue natale, et avec « une société fondamentalement inchangée, celle que j’avais connue dans les années 1945-60 ». Comme si ces trente années n’avaient rien changé…

Un général… fait scandale au Vietnam. Pourquoi ? il peint un quotidien où le général (père du narrateur), revenu dans sa famille pour sa retraite, ne retrouve rien des idéaux qui ont guidé sa vie et ses sacrifices. Engagé très jeune, il a consacré sa vie à l’armée, au combat pour la patrie, tout en assurant la stabilité et le bien-être de la famille, vue lors de ses permissions. Désormais retraité, il tente de s’ajuster aux mœurs d’une société où il n’a jamais vécu. Il ne les approuve pas, et doit s’en accommoder. Il finit par repartir au front, et il meurt. En somme Nguyên Huy Thiêp montrait que le roi était nu, que la population civile devait assurer au quotidien loin des combats une vie qui n’avait rien de grandiose, que les traditions se délitaient, que l’individualisme gagnait, que le lien social s’effritait. Chacun pour soi. On lui reproche de le décrire.

Aurait-il dû montrer un peuple soudé autour de son parti et de son armée, regroupé pour entonner un hymne de foi vers un glorieux avenir socialiste, dansant comme un seul homme le ballet du Détachement féminin rouge ? Aurait-il dû se soumettre à un roman national ? On lui reproche certaines scènes de sa nouvelle, un mariage vulgaire et braillard, des fœtus humains jetés aux chiens… Il se voit contraint de revêtir le costume de dissident politique, pourfendu par un pouvoir autoritaire et tâtillon, mais révéré par ceux qui choient les figures romantiques d’écrivains libres, et maltraités. Plus tard, son roman A nos vingt ans, qui n’est pas vraiment interdit au Vietnam, ne peut être édité qu’en France. En 2012 il se voit empêché de sortir du Vietnam pour assister à Paris au lancement de Crimes, Amour et Châtiments, qui regroupe toute son œuvre.

Pourquoi ces interdits, par un pouvoir autoritaire ? Il explique : « Mon statut est étrange. Je suis un écrivain toléré, pas interdit. Pourquoi mes livres sont-ils publiés ou refusés ? Impossible de savoir. ‘‘A nos vingt ans’’ a été refusé par tous les éditeurs qui n’ont pas voulu prendre le risque de le publier. Sans doute parce que je décris les problèmes cruciaux de la jeunesse. Mais un écrivain se doit d’écrire la vérité, surtout si elle est douloureuse. »

Ecrire la vérité, décrire la vérité… Trente ans après son apparition fulgurante sur une scène où il est aujourd’hui moins présent, il faut dépasser cette image de dissident politique. Car elle oriente la lecture de ses livres. Nguyên Huy Thiêp ne se résume pas à cette dimension finalement réductrice. Elle occulte celle de l’écrivain, du créateur. Du reste, ses lecteurs aujourd’hui ne connaissent pas ce contexte passé. Le pays a changé, son image aussi. L’emprise du pouvoir se manifeste par d’autres moyens, plus insidieux. La scène littéraire n’est plus la même, elle est traversée de débats, les puissants auteurs qui entouraient Nguyên Huy Thiêp, Bao Ninh, Duong Thu Huong s’estompent, ou se taisent. De jeunes auteurs ont surgi, moins connus en France. Et l’évolution de la société suit en grande partie ce que racontait déjà le romancier.

Alors, au-delà de l’étiquette de dissident, comment lire aujourd’hui Nguyên Huy Thiêp ? Il donne une réponse : comme un écrivain qui « écrit la vérité » [1]. Considérable défi. Il suppose d’abord une liberté totale, vis à vis de toute idéologie, mais aussi des dogmes moraux, des représentations, des conventions esthétiques. Je suis frappé par la capacité de Nguyên Huy Thiêp à raconter la vie, telle qu’il la vit, la voit et l’observe.

Qu’est-ce que cela signifie, raconter la vie, écrire la vérité, c’est à dire choisir cet angle somme toute banal, et apparemment facile, voire dépourvu d’intérêt, pour y trouver quelque chose qui le dépasse ? A quoi bon scruter ce que chacun voit chaque jour, comme un Caillebotte le fait en peignant les très banals Raboteurs de parquet, en 1875 ? Notons d’abord que jamais il ne porte de jugement (moral) sur les personnages ni les actes. Jamais il ne cherche à démontrer une thèse, illustrer une idéologie. Au contraire il dose un mélange de neutralité (morale) et d’empathie (pratique). C’est pourquoi ses récits comptent tant de personnages et de situations si contrastés et divers, un vrai puzzle sur lequel se pose le regard attentif, distancié et proche à la fois, de celui qui sait que la vie est dans cette profusion même. Isolée, chaque pièce n’a qu’un sens limité, mais leur réunion tend vers la chaude complexité du réel.

Au fond, la vision littéraire de cet observateur-créateur peut se ramener à trois métaphores empruntées à son œuvre : le trésor, les piécettes, les baguettes d’encens.

Le trésor, c’est celui des formes multiples auxquelles il a recours pour traduire son inépuisable curiosité.  Ses textes sont le reflet de sa liberté : d’abord plutôt brefs, ils alternent simples chroniques racontées au fil du temps, recueil épars et parfois disparates de lettres, chansons et bribes, nouvelles, contes à l’issue peu prévisible, pièces de théâtre où l’absurde côtoie la dérision. Plus tard, ses romans se chargent de doute amer, de douleur, comme A nos vingt ans. Un trésor multiforme se constitue, fait de la richesse profuse du réel. Et ce motif du trésor apparaît dans certains contes, comme un moteur du rêve, qui finit par se révéler décevant. Revenons donc au réel observé : il n’y a pas de trésor. Il y a la recherche du trésor…

Les piécettes sont celles que découvrent les personnages du Général à la retraite dans la jarre déterrée au fond de la mare où ils nourrissent poissons et canards. Telle est la dérisoire réalité du trésor espéré : de vulgaires piécettes, pauvre fruit d’un larcin oublié. Ni miracle ni magie. Dérision encore : elles serviront d’ultime offrande au mort, pour accompagner son voyage. Telles sont les piécettes de la vie quotidienne, sous l’œil sagace de l’écrivain, vilenies et plaisirs, joies et déceptions, attachements et trahisons, burlesque et tragique. Ouvre l’œil, et pioche ! Piécettes encore les Trois Activités qui assurent une modeste prospérité, et tout ce qui fait la vie proliférante patiemment agencée au fil des récits. Les piécettes sont dans le quotidien, les anecdotes, les destins, les situations, les personnes. Chacune vaut peu de chose, mais si on sait les amasser c’est un trésor, attachant et dérisoire comme des coquillages conservés par des enfants. Piécettes, ces récits brefs, ces bribes romanesques, d’où à la fin surgit un monde.

Les baguettes d’encens, enfin. Elles ouvrent le récit du Général… « En écrivant ces lignes, j’ai éveillé des émotions que le temps avait effacées… mon souci étant avant tout la défense de la mémoire de mon père ». Elles clôturentla nouvelle : « je considère ces lignes comme des baguettes d’encens que j’aurais allumées en souvenir de lui ». Hommage du narrateur (l’auteur ?) au père, au héros, au vieil homme digne. En exil chez les siens, ce héros humble incarne tous les combats du passé, affronte le présent avec le silence ou l’effacement discret. Ce monde n’est plus le sien. Il se tait, il constate, il prend acte. Il repart et meurt au loin. Nguyên Huy Thiêp l’instaure en héros taciturne, forçant le respect. Tous ses récits sont parcourus d’évocations semblables, d’échos à l’attachement aux êtres, au souvenir des valeurs traditionnelles, souvent effacées mais toujours inscrites dans la modernité qui les transforme. Dans les mariages, on joue l’Ave Maria, on vocifère, on chante des inepties, on compte les plateaux de repas, on est ensemble, et c’est ainsi. Aux enterrements, on compte aussi les plateaux à préparer, on discute le prix des planches, les porteurs de cercueils recherchent l’ombre et le repos, et c’est ainsi. Ces cérémonies n’échappent pas au quotidien vulgaire, à ses scories ? Mais la vérité est ainsi, redit Thiêp. Ses baguettes d’encens honorent les traditions, saluent les émotions, célèbrent les liens sociaux. Ils perdurent, car ils donnent sens à ces vies éclatées, morcelées, brèves, éparpillées. Ce sont ces liens les véritables traits que reconstitue le créateur, l’unité des ces réels explosés.

« Au Vietnam, la littérature a un rôle politique » rappelle Nguyên Huy Thiêp. Lequel ? On peut rapprocher deux époques, le début du XXème avec le mouvement de modernisation du Vietnam appelé Duy Tan, et la fin du même siècle avec la modernisation de l’économie et de la culture, appelée Doi Moi. Dans ce dernier cadre, plutôt que de lire ses livres comme ceux d’un opposant au régime passé, on peut voir comment il cherche à lire l’ouverture vers une société autre. Bonne ou mauvaise, elle est en gestation, embarquée déjà par la mondialisation, avec sa poursuite de trésors illusoires, avec de riches piécettes, encore imprégnée d’une ancienne culture, embaumée par l’encens qui est sa marque, et qui hausse le banal au rang de cette vie qu’il célèbre, comme si elle avait quelque chose de sacré.

Henri Copin


[1] « Au Vietnam, la littérature a un rôle politique qu’elle n’a pas dans les pays développés. Quand on a la démocratie et la liberté, on ne fait pas la même littérature. »

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