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« Vêtements laissés par les fantômes… » les Réfugiés, de Viet Thanh Nguyen

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A ceux qui douteraient de l’existence réelle des fantômes parmi nous, dans notre vie quotidienne, Viet Thanh Nguyen fournit, dans Les Réfugiés (Belfond, 2019), des preuves irréfutables, et faciles à vérifier : les fantômes laissent des vêtements mouillés, et des traces d’eau sur le fauteuil. Parce qu’ils arrivent à la nage, après avoir traversé le Pacifique. De plus, ils ne vieillissent pas : ils ont toujours l’âge qu’ils avaient, la dernière fois qu’on les a vus.

C’est en effet aux fantômes que Viet Thanh Nguyen dédie Les Réfugiés, huit nouvelles, subtilement traduites de l’américain par Clément Baude. Le même auteur avait publié Le Sympathisant (prix Pulitzer 2016, Meilleur Livre étranger 2017), un roman puissant et ambigu, déployé entre le Saigon de 1975, débâcle des uns, réunification des autres, et la Californie, refuge des exilés vietnamiens des années 80.

L’auteur, vietnamien-américain, a lui-même fui le Vietnam avec sa famille (elle-même déjà exilée du Nord au Sud après 1954) pour les Etats-Unis, où il exerce à l’université de Californie du Sud. Et puisque les nouvelles qui composent Les Réfugiés furent écrites et publiées avant Le Sympathisant, on comprend le projet : écrire la diaspora vietnamienne. Et au-delà, car le recueil est dédié A tous les réfugiés, partout. Ambitieux chantier, qui vise à dépasser une appellation générique anonyme pour redonner vie à chaque histoire. « Derrière chaque immigré, il faut voir la vie et l’histoire d’un être humain » dit la grande romancière africaine, Fatou Diome, qui écrit sur un sujet proche.

Cette diaspora, ce sont ceux qui préférèrent, dans les années 80, affronter la mer et les pirates plutôt que de survivre sous le joug des vainqueurs, dans un régime jugé dictatorial et corrompu, à rédiger sans fin leur autocritique et parfaire leur rééducation. On estime à près d’un million ces boat people dont deux à trois cent mille périrent. Cette appellation, pratique mais réductrice, rend peu compte de leur histoire, des raisons de leur départ, des traumas successifs, ni de leur confrontation à une terre d’asile où tout reconstruire, dans une culture, nouvelle et étrangère. Exilés de leur pays, ils l’ont aussi été de leur histoire personnelle, et même de toute Histoire, confisquée par les vainqueurs, et par ces derniers caricaturée en une mascarade de fantoches, valets, inféodés, traîtres vendus aux diables capitalistes… Elle est désormais devenue politiquement incorrecte. Double peine.

Les Réfugiés, de Viet Thanh Nguyen (Belfond)

Comment rendre visage, justice, vie et sens à cette diaspora ? Viet Thanh Nguyen déroule huit histoires, comme autant de reflets de la diversité des destins, restitués au plus près d’observations concrètes et sensibles. Toutes différentes, toujours surprenantes, et jamais manichéennes, elles montrent d’abord des individus, vus sous des angles différents. Ils sont survivants directs des drames des années 80, ou enfants de réfugiés. Un ancien pilote de bombardier américain qui n’a jamais vu le pays bombardé que d’en-haut, des exilés qui tentent de conserver la mémoire d’un passé heureux s’effilochant en lambeaux. Certains vivent avec des fantômes, d’autres les refusent. Certains découvrent aux USA des réalités inattendues, des appuis, d’autres se mentent, ou se soutiennent, ou cherchent à se tromper. Et tous deviennent Américains à force d’ajustements consentis, par courage ou résignation, ou les deux conjugués. « Notre place n’était pas ici, déclare un personnage. Dans un pays où tout est affaire de possession, nous ne possédons que nos histoires ».

Telles sont les histoires, et les figures, de la résilience, tantôt béantes sur les drames passés, tantôt déglinguées par la dérision. Car Viet Thanh Nguyen se confirme en conteur hors pair, avec les ressorts d’une maîtrise narrative et d’une habileté de composition hors du commun. D’abord par la variété confondante de ses approches, qui apprennent au lecteur qu’aucun réfugié n’est équivalent à un autre. Il excelle à ménager des surprises, des renversements de point de vue. Rien n’est jamais prévisible dans les morceaux de vie qu’il agence, ni la tonalité ni les péripéties. Ni même le passé de chaque héros ou narrateur, passé toujours présent, mais de façon discrète, comme un hors champ du récit, qui apparaît et se dévoile tel un paysage embrumé où perce la lumière.

Ces nouvelles se rattachent, pour la plupart, à ce genre où le lecteur entre directement dans une tranche de vie. Il en ressort tout aussi subitement, intrigué, découvrant au passage que l’auteur lui a d’abord donné à croire quelque chose, mais c’est autre chose qui surgit, et qui fait sens. Comme dans la vie que nous vivons tous, où l’apparence n’est souvent que le travestissement fugace de la réalité. « Que veux-tu devenir ? » demande l’Américain bienveillant en accueillant Liem à San Francisco. « Quelqu’un de bien », répond-il, car il faut bien répondre à une question qui n’a pas de sens pour lui…

Les fantômes hantent sourdement toutes ces nouvelles, comme un tocsin étouffé mais lancinant. Ils apparaissent discrètement au détour d’une phrase ou d’une notation. La première narratrice exerce un métier : ghost writer, écrivain fantôme, qui écrit pour un autre et ne peut signer le résultat de son travail. Un personnage, Mme Hoa révèle en baissant la tête une ligne de cheveux blancs que cachait sa teinture noire, et le jeune témoin de cet accident découvre que « si certains sont hantés par les morts, d’autres le sont par les vivants ». Un ex-professeur d’université se met à appeler sa femme par un prénom qui n’est pas le sien, et elle devient comme le fantôme d’elle-même. On suit ainsi le fil ténu qui relie toutes ces histoires, dont l’auteur affirme qu’elles sont « simples inventions de notre part. Nous les cherchons dans un monde parallèle, puis nous les laissons sur place, vêtements laissés par les fantômes ».

C’est finalement ce rapport aux fantômes qui confère aux huit histoires la portée universelle que vise l’auteur dans son épigraphe. Bon gré, mal gré, nous en portons tous, et chacun de nous porte quelque chose du réfugié, en transit entre deux mondes. S’il est important de se souvenir, affirme Viet Thanh Nguyen, il est parfois plus important encore d’oublier.

 

 

 

 

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