Jeanne Pham Tran, qui a contribué ponctuellement à notre revue, signe au Mercure de France un récit intitulé Les Ombres de l’exil, dans lequel elle restitue une mémoire familiale entre la France et l’Asie. Louis Raymond a lu ce livre, avec l’œil de celui qui a une histoire personnelle similaire.

Ama, 104 ans, Vitry-sur-Seine. Une femme, ayant traversé un siècle de part en part, meurt chez elle, dans son lit. A l’autre bout du monde, en Thaïlande où elle vit, sa petite-fille entend son dernier souffle au téléphone. C’est en cet instant que commence le livre de Jeanne Pham Tran, qui ajoute avec ses Ombres de l’exil une œuvre dans la bibliothèque – de plus en plus fournie – des écrivains de la deuxième ou de la troisième génération des Asiatiques de France.

La mémoire n’a de cesse d’être reconstruite et les ponts entre deux continents d’êtres bâtis, mais à lire ces 150 pages, force est de constater que nous sommes toutes et tous les héritiers de Kim Lefèvre et de Philippe Franchini. Jeanne Pham Tran le sait, elle qui avait fait rééditer le chef d’œuvre de ce dernier, Continental Saïgon, lorsqu’elle travaillait aux éditions des Equateurs.

De Canton à Vitry

Il y a la vie de cette grand-mère, d’abord. Les drames intimes qui se succèdent, et le malheur est tout entier contenu dans une interjection : « Ai Yah ! » Difficile à traduire, ces deux mots expriment pourtant beaucoup du refus de la résignation, même devant l’implacabilité du sort. Ama, à l’état-civil, s’appelle Hue Yueyou, ou Woo Yut Yau en cantonais. Elle est née le 6 mai 1918 dans la circonscription de Guangzhou, en Chine, au sein d’une famille nombreuse et pauvre. Dès ses premières années, elle trime dans la rizière, où les sangsues lui collent aux mollets. Puis, à l’adolescence, elle migre vers Cho Lon, qui jouxte alors Saïgon et est aujourd’hui un arrondissement d’Hô Chi Minh-Ville. Là, c’est le début d’une vie de domestique au service de riches familles de la colonie, principalement asiatiques.

Le sort d’Ama bascule en 1945, après le coup du 9 mars lors duquel les Japonais évincent les Français d’Indochine. Le riche Chinois pour lequel elle travaille est arrêté par la Kempetai et disparaît, mais il a eu le temps de lui rédiger une lettre de recommandation. C’est ainsi qu’elle entre au service de Nam Phuong, l’épouse de celui qui est sur le point d’abdiquer son trône, Bao Dai. Avec cette « altesse royale » dont le destin tragique a fait l’objet d’une biographie de François Joyaux, Ama noue un lien, où la subordination n’exclut pas le respect mutuel. Bientôt, elle partira avec elle pour la France, pour Cannes et le Château Thorenc, où son époux devenu le citoyen Vinh Thuy réside de plus en plus souvent, non sans scruter la situation politique vietnamienne.

Ainsi, la famille d’Ama est devenue la famille Pham Tran, à raison d’une vietnamisation puis francisation du patronyme par un officier de l’état-civil à Marseille. Mais ce livre n’est pas qu’un récit familial : c’est celui d’une petite-fille qui se confronte à son asianité et son métissage, c’est la tentative d’appropriation ou de réappropriation d’une mémoire familiale à trous, avec tout ce que cela implique de frictions intergénérationnelles. Les Ombres de l’exil sont d’ailleurs construites en alternant les temporalités, les générations et les personnages, mais ces fils s’entrecroisent avec fluidité.

Sincérité et justesse

Le livre de Jeanne Pham Tran fait preuve d’une grande sincérité et d’une justesse qui rendent sa lecture émouvante, et ce bien au-delà de la résonance que ce récit peut avoir avec d’autres histoires familiales. Elle ne cherche pas à habiliter, ou à réhabiliter, les figures historiques que l’on peut croiser çà et là, mais réussit à remettre finement en contexte chaque destinée individuelle. C’est peut-être ce qu’il manque, en comparaison, à une œuvre comme le film Saveurs d’exil d’Anne-Solenne Hatte – pourtant sincère, lui aussi. Il n’est pas facile de trouver la bonne distance avec sa propre famille, et la « légende » qui s’y transmet. Peur de trahir, de décevoir, de ne pas être dans le bon camp. Il y a un paradoxe, chez les héritiers de l’exil : les œuvres produites pour rendre hommage aux ancêtres doivent se faire sans craindre le regard qu’ils pourraient porter sur nous.

Lorsqu’elle évoque sa relation avec son père, Jeanne Pham Tran touche, là encore, un endroit sensible. Père asiatique, assimilé, avec la volonté de « faire comme tout le monde », qui pourtant a fait la plonge toute son adolescence durant dans le restaurant familial, au point de porter sur lui l’odeur de la friture des nems. Ce père qui ne parle pas chinois, et a fait un refus d’obstacle lorsque sa fille a voulu qu’ils apprennent ensemble, côte à côte, cette langue. Ce père auquel les mots manquent ; l’entre-deux dans lequel il se situe a généré une confusion, si ce ne sont des manquements, dont sa fille lui tient grief.

Peut-on réconcilier, alors ? Les continents, les générations, les métis avec eux-mêmes, les enfants avec leurs parents ? Avec ce livre, l’autrice en prend le chemin, et en la lisant, nous sommes heureux de l’accompagner.

Jeanne Pham Tran. Les ombres de l’exil. Paris, Le Mercure de France, 152 pages. A paraître en août 2026.

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