Dinh Thi Bich Ngoc a exhumé de ses archives personnelles une série de témoignages d’écrivains et de journalistes vietnamiens, qu’elle avait recueillis en 1988, pour un projet à l’Institut des sciences sociales de H Chi Minh-Ville sur le rôle de la presse, de l’édition et de la littérature à Saïgon après 1945. Durant ces années de résistance contre les Français émerge la figure de son père, Đinh Xuân Hòa, éditeur. Pour les Cahiers du Nem, elle nous fait part de cet itinéraire engagé, dans la première moitié de ce qu’on appelle en français la guerre d’Indochine. Ce point de vue personnel nous semble utile pour renverser la perspective sur ce conflit.

Dinh Xuan Hoa

Né en 1917 à Phú Thọ (Nord Viêt Nam), mon père, Đinh Xuân Hòa, a quitté Hà Nội, où il a fait ses études, pour s’installer en 1937 à Saïgon, au Sud Viêt Nam, afin d’aider ma tante dans la vente de machines à écrire. Après avoir acheté une imprimerie en 1940, il a eu l’intention de passer d’une imprimerie commerciale prospère à une maison d’édition après 1945, car il souhaitait contribuer de manière concrète au Mouvement de la presse pour l’unité, c’est-à-dire au refus de la partition du Viêt Nam entre le Sud (la Cochinchine) et le reste du pays pendant les premières années de la résistance contre les Français.

Mon père est décédé en 1983, mais ce n’est que sur le tard que j’ai découvert le détail de son engagement au sein des éditions Nam Việt, la maison qu’il a créée. Plus précisément, en 1988, l’Institut des sciences sociales de Hồ Chí Minh Ville, où j’ai travaillé, a lancé un programme de recherches sur le rôle de la presse, des maisons d’édition et de la littérature à Saïgon après 1945. J’ai alors pris contact avec deux écrivains que mon père a connus et édités à cette époque : Hoàng Tấn et Mai Văn Bộ (dont le nom de plume était Bách Việt). Les témoignages dont ils m’ont fait part n’ont pas pu être publiés à l’époque et moi, affectée à une autre charge d’enseignement, je n’ai plus été en mesure de suivre l’avancée des travaux de mes collègues. Près de 40 ans plus tard, je les redécouvre, et avec eux, je plonge dans l’activité de mon père pendant ces années de guerre et de résistance pour libérer le pays du colonialisme français.

Le Mouvement de la presse pour l’unité

Ce que j’ai découvert au premier abord, c’est que le Mouvement de la presse pour l’unité regroupait en 1946 plus de 17 journaux publics, formant un mouvement d’opposition aux journaux soutenus par l’administration coloniale à Saïgon. En effet, en juin 1946, l’amiral Thierry d’Argenlieu, Haut-commissaire de la République et commandant du Corps expéditionnaire français, a soutenu la création d’un conseil consultatif qui a élu le docteur Nguyễn Văn Thinh à la tête du gouvernement provisoire de la République autonome de Cochinchine. Cela a ouvert une campagne de sécession pour détacher le Sud du reste du pays. Mais beaucoup s’opposèrent à ce séparatisme dans la presse saïgonnaise, soutinrent la résistance et le gouvernement de Hồ Chí Minh.

Parmi les auteurs qui ont participé à ce mouvement, certains étaient à la fois journalistes et écrivains, tels Dương Tử Giang, Thiên Giang, Tam Ích, Thê Húc, Bách Việt, Lý Văn Sâm, Hoàng Tấn, Thiếu Sơn, et bien d’autres. Ils avaient en commun d’avoir publié des ouvrages aux éditions Nam Việt. Et ce, dans divers genres, allant de la nouvelle et du roman aux essais, études, théorie et critique littéraire.

Au-delà de l’édition de livre, mon père a apporté également un soutien à la résistance du Sud. En 1946, il a par exemple envoyé clandestinement à l’imprimerie de Thủ Dầu Một installée en zone de résistance plus d’une centaine de kilos de caractères d’imprimerie de toutes tailles, des lames de coupe, du papier et une dizaine de kilos de plomb, par l’intermédiaire de l’écrivain Hoàng Tấn. Cela a permis aux maquisards de publier leurs journaux, ce qui n’était pas aisé en cette période. Il n’hésitait pas à dire à ses amis et à ses auteurs que s’il ne pouvait s’engager physiquement, il n’avait aucune hésitation à le faire matériellement.

Après la déclaration d’indépendance du Président Hồ Chí Minh (2 septembre 1945) et après la reconquête de Saïgon par les Français (23 septembre 1945), la génération de mon père a vécu au rythme enflammé des premiers jours de la résistance du Sud, dans un élan de lutte générale pour ne pas perdre une fois de plus l’indépendance durement gagnée. Une grande partie des intellectuels urbains ont participé à la résistance, soit en regagnant les maquis, soit en restant en ville tout en refusant de collaborer avec l’administration coloniale. Mon père savait clairement que les Français ne voulaient pas réellement rendre l’indépendance au Việt Nam. Il a refusé de collaborer avec les gouvernements instaurés par les Français, comme la République autonome de Cochinchine dirigée successivement par Nguyễn Văn Thinh, Lê Văn Hoạch, et Nguyễn Văn Xuân (de 1946 à 1948). 

L’écrivain Hoàng Tấn, dans son témoignage, est formel : « Les activités de Đinh Xuân Hòa à Saïgon au début de la résistance furent très appréciées par nos camarades de la zone libérée. » Plus tard, mon père refusa même publiquement de collaborer avec Trần Văn Ân, ministre de l’information du gouvernement de Nguyễn Văn Xuân.

Depuis Saïgon, mon père avait une juste compréhension de la situation politique du pays ; ceci explique son attitude anticolonialiste. Un intellectuel ne peut vivre dans une tour d’ivoire, il doit se mêler à la lutte de son peuple. Mon père n’était aucunement un capitaliste ni un simple homme d’affaires, même en tant que directeur des éditions Nam Việt (comme certains l’ont cru à tort). Mais il ne faisait pas non plus de politique car il n’adhérait à aucun parti.

La littérature comme engagement

A partir de ce positionnement, il a développé une conception artistique liée au réalisme à tendance critique. Il soutenait avec vigueur les œuvres de la littérature de combat dans le Saïgon occupé des années 1947-1949 – une littérature fortement marquée par l’esprit de lutte, au service des objectifs révolutionnaires et nationaux dans la résistance contre les Français. Dans un essai intitulé “Littérature d’avant-garde et écrivains d’avant-garde”, publié dans le recueil Poésie et prose modernes (Éditions Dân Tộc, Saïgon, octobre 1949), mon père a ainsi écrit : « De nombreuses œuvres littéraires ont vu le jour. Les écrivains anciens et nouveaux apparaissent tour à tour, suscitant un mouvement de lecture remarquable… Ainsi, les écrivains d’avant-garde, pour contribuer à la construction d’une société future, doivent vivre au cœur de la lutte, y participer directement, pour créer des œuvres de véritable valeur. »

Toujours d’après Hoàng Tấn, les choix éditoriaux de mon père étaient tranchants. Il ne voulait pas s’enrichir sur la sueur des artistes, et la maison d’édition est devenue un lieu de liaison entre les combattants opérant clandestinement en zone urbaine et la base de résistance du Viêt-Minh. A la fin de 1949, à l’invitation du commandement du Nam Bộ, mon père se rendit, en compagnie de plusieurs personnalités, intellectuels et artistes, à la base de résistance de Đồng Tháp Mười, pour assister à la cérémonie de promotion de Nguyễn Bình, le chef de la résistance militaire au Sud, au grade de lieutenant-général.

De 1947 à 1949, les éditions Nam Việt publièrent de nombreuses collections : Jeunes lecteurs, Sélection de nouvelles, Nouvelles œuvres, Documents historiques. Mais à propos des éditions Nam Việt, il faut surtout citer la collection Horizons nouveaux, comprenant trois catégories : des traductions de littérature étrangère, de la création littéraire vietnamienne (comme les recueils de nouvelles Prison de Thiên Giang, ou Sœur Dung de Hợp Phố), et surtout des essais, des ouvrages de critique et de théorie littéraire du groupe Horizons nouveaux, formé par le trio Tam Ích (Lê Nguyên Tiệp), Thê Húc (Phạm Văn Hạnh), Thiên Giang (Trần Kim Bảng), avec la collaboration d’auteurs tels que Thiếu Sơn, Hợp Phố et Bách Việt. Les ouvrages de cette collection abordaient des questions telles que la liberté de création, les relations entre artiste et société, l’idéologie et la mission historique de l’écrivain, l’évolution de la littérature vietnamienne, et l’orientation réaliste sociale dans l’art. Ces ouvrages avaient souvent un fort engagement politique : réflexions sur la question paysanne, l’avenir de la révolution ou la démocratie.

Le plus retentissant des ouvrages publiés par mon père fut Précis d’économie politique de Bách Việt (alias Mai Văn Bộ), alors très célèbre et recherché par l’ennemi — sans succès. À l’époque, ces livres, une fois mis sur le marché, eurent un impact considérable. Très appréciés du public, ils circulèrent non seulement à Saïgon, mais aussi à Cần Thơ, Huế, Đà Nẵng, Hải Phòng et Hà Nội. 

Les autorités coloniales firent surveiller de près la maison d’édition. Đinh Xuân Hòa reçut même des lettres anonymes le menaçant s’il continuait à publier de tels ouvrages. Mais il ne fléchit pas. Il déclara un jour à ses collaborateurs :

« Nous sommes une caravane
qui traverse un désert de feu.
Les chiens aboient — qu’ils aboient. »

En 1950, la guerre entre le Viêt Nam et la France entra dans le contexte nouveau de la Guerre froide. Le pays vivait alors sous la coexistence de deux gouvernements opposés : celui de la République démocratique du Viêt Nam retranché dans la zone de résistance, et celui de l’Etat du Viêt Nam de Bảo Đại dans les régions sous occupation française. 

Place Francis-Garnier (du Théâtre) et rue Catinat de Saïgon 1947.Musée Annam, Public domain, via Wikimedia Commons

Face à la censure et la répression

Le mouvement de la presse pour l’unité avait accompli sa mission historique et s’était retiré. Chez ses cadres, les uns gagnèrent la zone de résistance, les autres restèrent, investis de nouvelles responsabilités. L’ennemi, lui, redoubla de répression. De nombreux intellectuels, notables, élèves et étudiants, qui jusque-là n’avaient nourri qu’une sympathie lointaine pour le Việt Minh, se rendaient désormais d’eux-mêmes dans la brousse pour prendre les armes. Mon père, lui, demeura à Saïgon. Mais il dut suspendre les activités de la maison d’édition Nam Việt, car les autorités coloniales s’acharnaient désormais sur les journalistes et les artistes des territoires qu’elles contrôlaient. 

En 1946, sous la pression du milieu intellectuel, la censure s’était quelque peu relâchée. Cependant, après le décret du 19 mai 1950, elle fut rétablie avec une vigueur accrue. C’est dans ce climat oppressant que mon père décida de vendre la maison du boulevard de la Somme (aujourd’hui Hàm Nghi), où il avait fondé la maison d’édition Nam Việt et une librairie. Il s’installa rue Lacotte (aujourd’hui Phạm Hồng Thái). Après avoir fermé Nam Việt, il conserva toutefois une imprimerie au numéro 58 de la même rue, où furent imprimés, entre autres, les journaux Saigon Mới de Mme Bút Trà et Dân Ta. Ma sœur raconte que, lorsque les autorités envoyèrent des hommes incendier les journaux, mon père parvint à empêcher qu’ils ne mettent le feu à l’imprimerie elle-même. 

Mais il devenait impossible de continuer à imprimer des journaux ou des livres manifestant un esprit patriotique ou une critique du colonialisme. Après la dissolution du mouvement de la presse pour l’unité et le retour de la censure, l’imprimerie dut se résigner à n’imprimer que des manuels scolaires et des ouvrages de grammaire. Peu après, mon père la ferma définitivement : il souhaitait désormais consacrer tout son temps, toutes ses forces, à l’écriture dramatique, à la mise en scène et à la formation d’artistes dans les domaines du théâtre et du cinéma — sa passion profonde.

Dans son témoignage de 1988, l’écrivain Hoàng Tấn conclut : « Si Đinh Xuân Hòa composa surtout ses pièces de théâtre après 1954, à Saïgon, il n’en demeure pas moins que, durant la résistance, il publia un moyen récit (L’Évasion), quelques essais, et trois pièces : Le Destin, Un Artiste (1951), L’Affection maître-élève (1952). Mais sa contribution la plus marquante […] se situe dans le domaine de l’édition. » 

Je n’ai pas besoin de rappeler le rôle d’une maison d’édition, surtout dans des temps comme la guerre de résistance contre les Français, où les libertés étaient étouffées par le colonisateur. Mais à le réexaminer, je suis fière du parcours de mon père dans ces années-là. Dans mon enfance, il ne nous a pas raconté ses activités d’éditeur résistant à Saïgon de 1946 à 1950, et il n’est pas facile de reconstituer son itinéraire, surtout car il s’agit d’une époque où je n’étais pas encore née. Sans le témoignage de l’écrivain Hoàng Tấn, je n’aurais pu revenir sur ce passé pour mieux le comprendre, et ainsi retrouver certaines œuvres publiées par mon père, bien que de nombreux documents soient égarés et que bien des questions demeurent sans réponse.

La guerre des stylos dans le Sud du Vietnam durant le conflit indochinois

Dans le sillage de la Révolution d’Août de 1945 et de la proclamation de l’indépendance de la République démocratique du Vietnam par Hô Chi Minh, un mouvement littéraire, journalistique et éditorial anticolonialiste et pro-révolutionnaire se développe dans le Sud du Vietnam, principalement à Saïgon.

Cette “littérature de lutte” est idéologiquement portée par le Việt Minh, qui cherche à mobiliser les écrivains, par une organisation centralisée d’une production littéraire devant valoriser la “propagande” jugée nécessaire à l’effort de guerre, et par une nouvelle génération de jeunes auteurs vietnamiens engagés.

La guerre d’Indochine a donc été aussi menée par les plumes (bút chiến). Un “front de lutte” littéraire entend mobiliser les écrits au service des idéaux de résistance contre le colonisateur français, de libération nationale et de réunification du Viêt Nam.

La ligne défendue au sein du mouvement décrète cependant que la création et l’exploration artistiques n’ont aucune valeur si elles ne servent pas directement l’objectif politique de la lutte révolutionnaire. Dương Tử Giang, l’une des figures de proue du mouvement, réclame ainsi de “creuser une tombe“ pour y enterrer les œuvres littéraires “mièvres” qui “ne profitent pas à l’esprit de lutte”.

Le mouvement profite du relâchement de la censure dans le Sud du Vietnam, les autorités coloniales souhaitant donner une bonne image à l’opinion internationale après 1945, pour diffuser largement ses productions, par l’intermédiaire de la presse et des maisons d’édition.
Le “front de lutte” s’appuie ainsi sur trois grandes maisons d’édition militantes : Tân Việt Nam, Sống Chung et donc Nam Việt, dirigée par Đinh Xuân Hòa.

Le mouvement prend fin en 1950, avec le rétablissement de la censure coloniale et l’arrestation de plusieurs écrivains et journalistes appartenant au ”front de lutte”.

La rédaction des Cahiers du Nem

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