Henri Copin, professeur et écrivain, est décédé le jeudi 29 octobre 2026 à l’âge de 81 ans. Il était l’un des plus fidèles contributeurs de notre revue et un membre de son comité de rédaction. Pour lui rendre hommage, nous avons décidé d’une double publication. De nombreux collègues et amis ont voulu témoigner en sa mémoire, et nous reproduisons ci-dessous leurs textes, en parallèle de celui de Louis Raymond.
Henri Copin, la rigueur lumineuse
Henri, plume pilier des Cahiers du Nem, avait aussi bien voulu assumer une responsabilité dans les coulisses de notre revue indispensable à son fonctionnement : celle de membre du comité de relecture. Les Cahiers du Nem sont une revue collégiale soutenue par la seule énergie de ses bénévoles qui acceptent de porter plusieurs casquettes : Henri, en plus de nous faire l’honneur de publier ses écrits, faisait partie de l’équipe des éditeurs. Sans édition, sur la forme comme sur le fond, pas de publication d’article, donc pas de revue.
Cette fonction d’édition, Henri s’y astreignait avec ses qualités humaines, sa rigueur issue de sa brillante carrière de chercheur en littérature et sa bienveillance, évidente chez sa personne. Je me souviens d’un des derniers papiers sur lequel nous avions échangé. Il s’agissait d’un témoignage sur la guerre d’Indochine proposé par un contributeur extérieur. Raconter l’histoire d’un conflit aussi douloureux et complexe demande de la justesse. Henri posa avec perspicacité la question de la vérification — socle de tout travail journalistique — des faits décrits dans ce témoignage. Son interrogation nous permit de nous en assurer, mais aussi d’en prendre le recul.
Mais cette rigueur ne devait pas être comprise comme l’expression d’une pusillanime méfiance, mais comme un questionnement nécessaire pour garantir, en toute sérénité, l’expression dans nos colonnes de la pluralité des opinions, y compris les plus opposées, -ce sont ses mots- une valeur chère à notre revue.
La rigueur d’Henri était lumineuse : elle permettait de porter un regard nouveau sur les sujets que nous publiions, de les éclairer avec lucidité et bienveillance.
Quang Pham, journaliste, Président de l’association Les Cahiers du Nem
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Henri, une amitié saïgonnaise
14 juillet 2001, jour de fête nationale célébrée dans les jardins du consulat général à Hô Chi Minh Ville. Une coupe de champagne à la main, je rencontre Henri et son épouse, de passage au Viêt Nam. Je ne sais par l’entremise de qui nous en sommes arrivés à échanger quelques mots. Était-ce le conseiller culturel ou un des attachés linguistiques ? Fortuitement ? Ou bien par une attraction presciente qui sait convaincre des inconnus qu’ils se connaissent déjà ? Je ne me souviens plus. Les groupes se font et se défont au gré des va-et-vient. Nous nous saluons. La discussion s’engage, bienveillante et à l’écoute d’un côté, timide et maladroite de l’autre. Je lui parle de Nguyên Thê Anh, mon directeur de thèse à l’EPHE. Il le connaît très bien, c’est son ami. J’évoque ensuite des Hoa Hao, qu’il a également bien connu lorsqu’enfant, il subissait entre Hoc Môn et Saigon les affres de la guerre d’Indochine. Je garde de cette soirée des images précises : l’effervescence festive et les jeux d’acteurs du cocktail, les ombres et lumières du jardin et des silhouettes sous la frondaison des banians centenaires, la moiteur de la soirée, surtout la chaleur de cette discussion qui me conforta dans ma recherche.
Henri, cela a été ensuite la lecture de ces travaux consacrés à la littérature indochinoise, et auxquels Nguyên Thê Anh se référait assez souvent dans ses séminaires, pour évoquer l’orientalisme ambiant, passé et toujours vivace en ce début de XXIe siècle.
Nous nous sommes croisés au gré des colloques, trop peu car nos centres d’intérêts n’étaient pas tout à fait alignés, lui s’intéressant à la littérature et à la période coloniale, moi à l’histoire religieuse et à une temporalité plus large. Il m’invita une fois à Nantes, au début de l’année 2018, pour y présenter, dans le cadre de l’université permanente et d’une programmation culturelle intitulée « Au cœur du Vietnam », le poème Luc Vân Tiên de Nguyên Dinh Chiêu et le manuscrit enluminé inédit qui avait été découvert peu de temps avant à la bibliothèque de l’Institut de France. J’en garde un magnifique souvenir.
Nous avons toujours eu plaisir à échanger et nous nous sommes toujours trouvés en accord lorsqu’il fallait souligner la richesse et la sincérité des échanges culturels et scientifiques franco-vietnamiens. Nous nous sommes également concertés pour garder le lien avec certains de nos aînés ou maîtres qui avançaient en âge, qu’il s’agisse de Nguyên Tân Hung, érudit vietnamien qui avait comme lui la Bretagne chevillée au corps au point de poétiser en brezhoneg à ses heures perdues, lorsqu’il ne s’engageait pas dans des traductions en français de littérature classique vietnamienne. Qu’il s’agisse bien sûr Nguyên Thê Anh à qui il allait rendre visite en région toulousaine dès qu’il le pouvait.
Ces dernières années, Henri se plaisait à suivre mes séminaires de l’EPHE, en visioconférence, depuis son domicile nantais. Notre dernière embrassade sera celle d’un soir de juillet 2025, sur le pas de porte de sa maison, après avoir partagé un succulent repas arrosé de muscadet et de Bourgogne, après avoir longuement discuté d’histoire, d’archives diplomatiques et privées (celles de sa famille), de littérature, de religion, du Viêt Nam, du Cambodge, du Japon. Sur ce pas de porte, nous avions pris rendez-vous pour reprendre ces discussions. Nous l’avons fait par courriels interposés et à travers de brefs appels téléphoniques. Trop peu. Au-delà de la tristesse, profonde, je garde précieusement ces moments partagés à Saigon, à Paris, à Nantes. Et face à la brutalisation de notre monde actuel, ton souvenir m’aidera à pondérer mes humeurs et à adopter, du moins à essayer, ce qui te caractérisait si bien, Henri, la douceur de ta voix, de tes propos, de ton regard et de ta plume.
Pascal Bourdeaux, historien
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Mon copain Copin
Henri Copin était venu me rendre visite dans mon atelier parisien du 11e il y a bien longtemps, à l’époque où le Vietnam commençait à sortir de sa chrysalide. Les passionnés du Vietnam étaient une bande de happy few et ils se fréquentaient. Peut-être est-ce parce que j’avais fourni un dessin pour illustrer la couverture de son livre sur la littérature coloniale ? On a tout de suite accroché. Qui ne pouvait sympathiser avec Henri ?
Henri Copin était un « asiate », comme on dit, un mordu de l’Asie.
Il avait grandi au Vietnam pendant le premier conflit d’Indochine, en grande partie dans la province de Biên Hoà, en Cochinchine. Son père était un administrateur français pratiquant des méthodes musclées dans un secteur très contesté par le Vietminh – Lucien Bodard brossa son portrait dans sa trilogie indochinoise -, et, malgré la guerre, le jeune Henri s’y sentit comme un poisson dans l’eau. On l’imagine, jovial, ravi de faire les quatre cents coups dans la rizière avec ses copains vietnamiens, baragouinant la langue de ces saute-ruisseaux en goûtant avec eux à toutes les spécialités de la rue.
La Cochinchine de sa jeunesse était une terre de tous les possibles, un Sud lointain comme il y avait eu un Far West, où les buffles d’eau du vaste delta figuraient les bisons de la grande prairie.
Il me racontait ses chasses au Cambodge équipé d’une Winchester 1941, une carabine américaine qu’il affectionnait. Cet érudit avait conservé un côté gamin aventureux, un côté corsaire. C’est rare chez les savants de l’académie.
Henri Copin aimait les auteurs qu’il invitait à ses colloques et le leur faisait sentir. On se réchauffait à sa gentillesse. Il savait s’effacer avec une grande modestie et c’était vous et votre travail qu’il portait en avant, fort de tout son savoir.
Un homme formidable et un lettré sachant manier le rabot. Car nous discutions même bricolage. Ainsi Henri m’avait-il expliqué comment il avait assemblé une cabane de jardin dans sa chère île de Noirmoutier. Un vrai Robinson.
Au fond, j’aimais en lui l’homme de lettres et l’ami capable d’action. Il maîtrisait les deux disciplines faisant, dans la tradition vietnamienne, l’homme complet : la littérature (Văn) et l’art martial (Võ).
Je l’appelais mon copain Copin.
Nous sommes bien tristes de l’avoir perdu trop tôt, mais nous le retrouverons, Henri. Mon Copin sera dans les rizières et les forêts où de vieux lettrés barbichus tracent au pinceau des poèmes, puis s’en vont plus loin taquiner le poisson-chat.
Marcelino Trương Lực, 1er novembre 2026
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Cher Henri,
Ta disparition m’a beaucoup bouleversée. Comme tout le monde qui te connait, j’apprécie ta générosité, ta simplicité et ta disponibilité. Tu m’as toujours encouragée à réaliser mon projet d’écriture et j’y suis parvenue. En novembre 2016, en ta compagnie, nous avons organisé dans le cycle « Cinéma et Engagement » de l’Université Permanente de Nantes, une conférence. Tu m’as soutenue, et comme je ne pouvais plus parler, prise par l’émotion, tu as su exprimer à ma place ce que je voulais partager autour de mon film « About my father ». Plus tard, dans mon livre « Sous le joug de l’Angkar », ta préface de 4 pages résume parfaitement la tragédie du Cambodge et le destin de mon père. Nous étions, tous les trois, toi Henri, Patrice Retour et moi-même, à préparer un nouveau projet planifié en mars prochain concernant le Cambodge. Encore un exemple de ton engagement et de ton soutien pour faire découvrir l’histoire de mon pays.
Repose en paix, Henri,
Tout ce que tu m’as donné restera ancré en moi.
PHUNG Sunthary

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A mon ami Henri,
Notre premier échange, je m’en souviens très bien. C’était pendant le Covid, alors que nous étions tous confinés. Tu m’avais écrit de t’appeler quand je le souhaiterais, en ajoutant : « Comme on dit dans les cimetières, je ne bouge pas. » Cette formule m’avait fait rire. Elle avait donné le ton de notre amitié, faite d’humour, de liberté et de complicité. Aujourd’hui, ce souvenir me bouleverse et me fait pleurer.
Henri, tu as été un ami d’une immense générosité. Tu m’as accompagnée tout au long de mon travail de thèse, dans les moments de doute comme dans les moments de joie. Je garde notamment le souvenir de ta présence rassurante lors de ma soutenance. Tu portais un krama, avec cette élégance qui était la tienne.
Nous avons ensuite partagé la direction de l’ouvrage « Asiates, des Européens vers l’Asie, parcours et transferts culturels », un travail de longue haleine. Tu l’as mené avec une détermination sans faille, sans jamais renoncer, y compris dans les moments où, moi, j’étais épuisée. Ta ténacité et ton engagement ont été précieux.
Et puis, après la thèse, nous avons continué à échanger, à réfléchir ensemble au sens de la recherche et tu as su me convaincre que l’on pouvait être un chercheur, une chercheuse, en dehors des circuits purement académiques, qu’il suffisait de trouver les espaces dans nos métiers d’enseignants où les savoirs se croisent, où les rencontres se nouent, où les liens se tissent.
Mardi, je pars au Cambodge, ce pays qui nous est cher à tous les deux. Je sais que tu seras du voyage, autrement, mais bien présent. Je serai attentive aux signes, aux petits clins d’œil que tu ne manqueras pas de m’adresser. Et je continuerai, là-bas, à penser à toi, à nos échanges, à tout ce que nous avons partagé.
Magali Bigaud, historienne
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Hommage à Henri
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès d’Henri Copin survenu brutalement il y a quelques jours.
Henri était adhérent de l’AVLA depuis de nombreuses années. Très investi au sein de l’association, il était un acteur essentiel de sa vie culturelle et un compagnon précieux de nos engagements en faveur de la connaissance et du partage de la culture vietnamienne.
C’est particulièrement pour son engagement au sein de notre association que nous souhaitons le saluer.
Au fil des années, Henri a animé avec une générosité et une disponibilité sans faille de très nombreux rendez-vous culturels de l’AVLA : conférences, rencontres littéraires, interview et échanges avec des auteurs. Il savait faire de chacune de ces rencontres un moment de qualité, stimulant la curiosité, suscitant les échanges, et donnant l’envie d’aller plus loin dans la découverte du Vietnam et de sa culture. Nous garderons le souvenir d’un homme passionné, généreux dont l’investissement et la contribution à la vie culturelle de l’AVLA ont marqué notre histoire associative.
Merci Henri pour tout ce que tu as partagé avec nous tous, et pour ces si nombreux moments que tu as contribué à rendre possibles et riches de beaux échanges.
Quy Gourmelin, Présidente de l’association Amitié Vietnam Loire-Atlantique (AVLA)
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Henri n’ira plus courir pieds nus sous la pluie…
Nous gardons d’Henri ce regard gourmand, qui pétillait à la vue de nems ー dont il pouvait discuter les mérites comparés avec le cha gio de Saigon ー, sa curiosité puis son appétit pour un banh mi nanto-hanoien, son coup de baguette averti et sa demande d’un piment à croquer, comme si une vie bien remplie se devait d’être toujours et encore relevée. Sur une des photos de ces joyeux dîners, Henri trône devant une carte Vidal-Lablache de la Fédération indochinoise et le sommet de son crâne navigue entre Saigon et Phnom Penh, comme irrigué par les bras du Mékong.
Un retour sur les traces de l’enfance, pour le professeur qui avait grandi dans cette Indochine en voie de dislocation. Nous nous étions rencontrés une première fois par le plus grand des hasards ou presque : alors journaliste à la rédaction nantaise d’Ouest-France et ayant découvert le Vietnam au début des années 1990, j’avais hérité, pour en faire un article, de l’exemplaire qu’il avait déposé à la rédaction de l’édition de sa thèse, L’Indochine dans la littérature française des années vingt à 1954. Exotisme et altérité (L’Harmattan), publiée en 1996.
Ce livre, il ne le dédicacera que vingt-cinq ans plus tard, autour d’une table et après des retrouvailles qui doivent tout à l’itinérance de liens d’amitié et à un amour inconsidéré du Vietnam. Henri avait conservé en lui la nostalgie heureuse d’une jeunesse insouciante : il racontait volontiers combien, lorsque l’heure du retour en France avait sonné pour la famille de son administrateur provincial de père, sa mère lui avait demandé de ne surtout pas se déchausser pour aller danser pieds nus sous la pluie dans le lycée parisien qu’il allait fréquenter !
Et au-delà des clins d’œil et de la rigolade, Henri était un passeur, à l’écoute et à l’affût, toujours prêt à partager. Il avait dédicacé l’édition de sa thèse “A mes parents, pour l’aventure”. Ce goût des ailleurs et des autres, de les comprendre, qui ne l’a jamais abandonné.
Nguyên Thuy Huong et Franck Renaud
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Hommage à Henri Copin
La première fois que j’ai entendu parler de Henri Copin, c’était en tant qu’auteur de L’Indochine des romans. En lisant ce livre, peu après sa parution en 2000, j’ai admiré le travail de ce chercheur qui me guidait à travers le corpus littéraire un peu mystérieux, un peu fantomatique, qu’avaient produit divers romanciers français à partir de leurs expériences de l’Indochine française. Dominait la figure de Jean Hougron, dont je me suis appliqué à lire les romans d’aventures, pour la manière dont il dessinait une carte semi-imaginaire, semi-réelle, de certains lieux précis, entre Saigon et le bord du Mékong, au Laos. Plus tard, lorsque j’ai commencé à collaborer avec les Cahiers du Nem, j’ai eu très vite le privilège d’échanger avec Henri au sujet de ses rencontres avec Jean Hougron, écrivain qu’il tenait en estime.
En tant que chercheur, en tant qu’auteur d’articles pour les Cahiers du Nem, Henri Copin n’entretenait, à mes yeux, aucun préjugé, aucune idée préconçue. Son esprit, toujours ouvert, toujours curieux, le guidait vers tous les ouvrages qui pourraient nourrir sa passion lucide pour le Viêt Nam et les pays voisins. Ces dernières années, chaque fois que j’ai soumis un article au comité de lecture des Cahiers du Nem, je savais que j’obtiendrais très rapidement de Henri une relecture de sa part – pleine de soutien, d’enthousiasme et, s’il le fallait, de critiques constructives. Je me suis efforcé de lui rendre la pareille en relisant ses propres articles. Dans le champ littéraire, le sens du dialogue de Henri Copin, personnel, attentif, est pour moi irremplaçable. Son amitié, mêlée d’exigence, est également irremplaçable.
À peu près au moment où décédait Henri, il y a quelques jours, j’ai été frappé de lire, dans les premières pages de La Hantise, le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint (Éditions de Minuit, 2026), quelques lignes inhabituellement graves, qui n’ont plus quitté mon esprit. Au sujet de la perte récente de son père, voici ce que le narrateur exprime :
« Certes, à l’heure de notre mort, nous retournons à la poussière, mais quelque chose de ce que nous avons été demeure, une influence, une aura, un ascendant, quelque chose nous survit qui persiste tant qu’il restera des vivants qui penseront à nous et qui entretiendront notre mémoire. »
Le narrateur cite ensuite une « réflexion de Vladimir Jankélévitch » qui ne cesse de lui « revenir en mémoire » : « Les morts dépendent entièrement de notre fidélité. »
Si nous avons la tristesse d’avoir perdu Henri Copin, nous savons aussi que nous resterons, en particulier dans les pages des Cahiers du Nem, fidèles à sa mémoire.
Henri Marcel
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De Phnom-Penh où je suis né puis à Saïgon j’ai grandi à la fin de l’Indochine française. La métropole française m’attendait et l’univers indochinois s’éloignait. Au fil du temps me restaient quelques réminiscences malgré les événements de la vie.
Beaucoup plus tard j’eus envie de recherches sur ces premières années, à partir d’une information transmise par ma mère : son père Roland Meyer avait épousé Saramani au Cambodge, il avait écrit un ouvrage qui dès sa parution avait fait scandale auprès de la Cour Royale au Cambodge et du Gouvernement français : Saramani danseuse Khmer (1919).
Ces recherches m’ont permis des découvertes sur ces aïeux et des rencontres inoubliables.
Les Apsaras m’ont mis sur le chemin vers Henri en 2014. Nous étions à peu près à la même époque en Indochine ! Henri aimait la culture, l’histoire, les gens du Cambodge, du Viet Nam, du Laos. Il aimait faire le lien avec la France. Il aimait être le passeur de savoirs. Il savait nous faire voyager et conduire vers d’autres horizons, d’autres gens.
Ses analyses claires m’ont fait découvrir cet ouvrage décrié à sa sortie mais qu’il estimait unique. Henri m’a fait rencontrer mes aïeux Saramani et Roland Meyer.
Merci Henri.
Jean Courtois
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Hommage à Henri Copin
Pendant des années Henri Copin ne fut pour moi qu’un voisin de pages. Je ne connaissais de lui que sa voix écrite, celle des préfaces qu’il donnait aux traductions de littérature coloniale que je publiais chez DatAsia, la maison que Kent Davis dirige depuis la Floride. Au détour de ces pages figurait son portrait : un homme à la mine sévère.
En mai 2025 Kent et sa femme, Pa, vinrent en France, où, Floridien moi aussi, je vivais depuis une bonne vingtaine d’années. Ensemble nous prîmes la route pour un pèlerinage indochinois en métropole, de Lyon jusqu’à Nantes, où vivait Henri. Nous allions enfin rencontrer l’homme qui se cachait derrière nos préfaces. Je m’attendais à serrer la main d’un érudit austère, qui me reprocherait peut-être, l’index levé, d’avoir rendu le français de l’époque coloniale dans l’anglais de ces temps révolus.
Première étape : le cimetière de Sainte-Foy-lès-Lyon, où repose Claude Farrère, dont nous venions de faire paraître deux romans, Les Civilisés et La Bataille, traduits pour la première fois en anglais. La préface d’Henri au premier avait fondé toute notre lecture de l’auteur.
Nous posâmes contre la pierre les couvertures plastifiées de ces éditions, puis commandâmes aux pompes funèbres une remise en peinture : le nom et les dates de Farrère, jusque-là simplement gravés, ressortent désormais en rouge rouille.
Au cimetière d’Aubière, aux portes de Clermont-Ferrand, nous trouvâmes la dernière demeure de George Groslier, auteur de cinq livres que j’ai traduits, dont trois éclairés par les contributions d’Henri. Groslier périt sous la torture, aux mains des Japonais, le 18 juin 1945. Déclaré « mort pour la France », il s’est pourtant vu refuser une véritable sépulture. Ses ossements gisent pêle-mêle dans l’ossuaire n° 2, sous ces mots gravés de Jean d’Ormesson : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. »
C’est vers les vivants que nous nous tournâmes alors. François Doré, ami d’Henri, longtemps installé à Bangkok, où il tenait sans doute la librairie la mieux fournie qui ait jamais existé pour la littérature de l’Indochine française, nous reçut dans le domaine familial où il vit désormais. Le lieu (cela ne s’invente pas) est un ancien moulin à papier. Les grandes meules et les soufflets sont toujours là. Le canal qui actionnait les machines court encore sous les bâtiments avant de dévaler une pente aménagée par l’homme.
Les livres de son ancienne librairie avaient trouvé refuge au château, classés par pays et par thème. Kent et moi parcourûmes, rayon après rayon, ce monde qu’Henri nous avait dépeint.
Doré, ancien journaliste, nous raconta son entretien avec André Malraux, bête noire de Groslier, avant de nous faire le récit de l’expédition Garnier au Tonkin. Aux abords de Nantes, enfin, nous déjeunâmes chez Jean Courtois, petit-fils de Saramani, la danseuse cambodgienne dont Roland Meyer a fait l’héroïne et le titre de son roman fiévreux. Jean et sa femme, Roselyne, enchaînèrent les plats sans jamais laisser nos verres se vider.
À mes côtés, démentant joyeusement le portrait niché dans toutes ces préfaces, était assis mon voisin de pages, devenu voisin de table : Henri Copin. Nous sommes-nous serrés la main ? Je ne saurais le dire. Je ne garde que le souvenir d’un homme jovial, merveilleusement jovial. Le sévère spécialiste de l’Indochine que j’attendais passa un bon tiers du repas coiffé d’un turban qu’il avait façonné de ses mains avec nos serviettes en papier.
À l’instar de François et de Jean, Henri semblait m’accueillir dans la grande famille de l’Indochine française, comme si j’étais moi aussi l’un des héritiers de cette mémoire, et non quelque étranger venu de l’autre bout du monde : un Américain né de parents cubains, qui chemine en France d’un pas encore hésitant. Henri nous consacra les deux jours suivants. Il nous promena dans Nantes, sa ville d’adoption, avec une érudition de tous les instants et une drôlerie qui ne le quitta jamais, et nous montra l’université où, bien que retraité, il enseignait encore.
Nous dînâmes aussi chez lui. Il nous présenta Christine, son épouse, aussi raffinée que charmante, qui nous fit les honneurs de leur petit jardin enchanté. À l’étage nous vîmes son bureau douillet, la table où il avait écrit ces préfaces, ses aquarelles d’Angkor Vat et les deux tomes de L’Exotisme indochinois de Louis Malleret.
Tout n’était qu’enthousiasme, esprit, bonhomie, et cette fascination jamais éteinte pour la terre qui l’avait vu naître : l’Indochine. Ce portrait dans nos livres est le seul endroit où j’aie jamais vu Henri sans son sourire.
Pedro Rodríguez
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En tant que la plus jeune, et celle qui a connu Henri assez tardivement, je souhaite exprimer mon affection sincère et mes sentiments les plus profonds envers cet homme remarquable. Un homme dont la grandeur d’âme a pris racine dans mon cœur à un point tel que sa mort m’a bouleversée plus que la perte de n’importe quel être cher.
Je voudrais souligner à quel point la générosité et la grandeur de cet homme étaient exemplaires. Il a tout mis en œuvre pour m’aider et me soutenir, alors qu’au départ, il ne me connaissait pas du tout.
Ses derniers mots, lors d’un appel téléphonique cinq nuits avant son départ, résonnent encore et encore dans mes oreilles : « Je pense toujours à toi et à ta situation, et j’aimerais t’être utile. Il faut garder le moral, et je te verrai en début de semaine pour que nous travaillions ensemble sur la présentation consacrée à Omar Khayyam (son poète, philosophe, mathématicien et astronome iranien préféré) à l’Université permanente de Nantes.
Et maintenant, il ne reste que moi, et ce lundi qui n’est jamais arrivé. Que ton âme repose en paix, grand homme. Tu as laissé une immense empreinte dans le cœur de cette fille kurde.
Sara Jozadeh
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Hommage à Henri
Incarnant l’essence de l’Asie, toujours avec l’esquisse d’un sourire aux lèvres, Henri Copin était un époux, un père, un érudit, un artiste et un professeur dont la vie et les passions ont jeté un pont entre des époques entières de l’histoire. Pour ceux qui ont eu le bonheur de le compter parmi leurs amis, Henri était un compagnon chaleureux, un mentor généreux et un pont vivant vers ces temps et ces lieux qu’il décrivait avec tant d’éloquence comme l’Ailleurs — des idées de réalités à la fois lointaines, et pourtant tenues si près de nos cœurs.
Né et élevé en Indochine française, ce monde disparu coulait dans ses veines comme son droit de naissance même. Pourtant, il n’a jamais gardé ces trésors pour lui seul : il les a partagés. En 2005, j’ai commencé mon voyage dans la littérature coloniale française en tant qu’Américain totalement profane. Quelques années plus tard, Henri a accueilli mon enthousiasme avec la patience et la générosité d’un professeur idéal.
Nos chemins se sont croisés pour la première fois au printemps 2014, animés par une mission commune : restaurer l’héritage de George Groslier, né au Cambodge, qui a lui aussi grandi imprégné des arts et de la culture de sa terre natale d’Asie du Sud-Est. Lorsqu’Henri a appris mon travail avec Nicole, la fille de Groslier, et mon dévouement à la republication des œuvres de son père en anglais, il s’est immédiatement fait le champion de la cause, fasciné par les secrets et le mystère entourant encore la vie de l’auteur.
Il s’est porté volontaire pour rédiger des préfaces saisissant la prose de Groslier d’un point de vue moderne, afin d’en partager la signification vitale avec de nouvelles générations. En définitive, Henri a écrit les préfaces des œuvres les plus marquantes de Groslier : La Route du plus fort, Le Retour à l’argile et Eaux et lumières. Fort de l’expérience de toute une vie, il connaissait l’époque, il connaissait l’homme et il connaissait les lieux. C’est en présentant l’œuvre la plus romantique de Groslier qu’Henri en a magnifiquement saisi l’essence : « Le « retour à l’argile » peut être compris comme un retour à la matière originelle de la vie, à la beauté première d’un univers à l’état de nature. »
Au fil d’années de collaboration, Henri a guidé mes efforts avec une profonde rigueur académique et une bonne humeur inaltérable. Il avait compris que la littérature n’était pas un simple ornement, mais un moyen d’élucider des vérités d’abord perceptibles par les seules émotions. Il a émaillé ses préfaces d’observations fines et perçantes qui ont éclairé les textes pour les lecteurs modernes.
Pour Les Civilisés — la toute première traduction anglaise du roman de Claude Farrère, lauréat du prix Goncourt en 1905 — il s’est penché sur sa subversion anticoloniale controversée, soulignant que « par un renversement sémantique brutal, les protagonistes « civilisés » de Farrère étaient des marginaux… remettant en cause la notion même de supériorité européenne. »
Plus d’un siècle s’est écoulé avant la première réimpression entièrement en couleurs de la romance siamoise Poh-Dèng, de Paul-Louis Rivière, somptueusement illustrée par Joseph de la Nézière. Là, Henri a peint avec des mots pour rappeler aux lecteurs l’évolution du voyageur : « Il faut du temps pour passer de l’extase exotique, séduisante et trompeuse, à la perception ethnographique, qui apprend que les êtres sont façonnés par leur culture. »
Au-delà du brillant érudit, je chérissais en Henri un ami joyeux et plein de vie, avec le souvenir de révisions de manuscrits tard dans la nuit, stimulées par une tête « rafraichie par le vin rosé », de son humour malicieux me taquinant pour que je garde mes dents en or dans ma bouche plutôt qu’à la banque, et de son accueil chaleureux réservé aux « bons américains » qui savaient apprécier un bon vin de Loire.
En mai 2025, Pa et moi avons enfin voyagé en France pour rencontrer Henri et Chris (la grande femme derrière le grand homme !) en personne. La réalité de l’homme a de loin dépassé ses mots sur un écran.
Nous partagions un lien qui transcendait les frontières, les langues et les générations, fondé sur un dévouement mutuel à la préservation des voix du passé.
Relisons une fois de plus les mots d’Henri ouvrant Le Retour à l’argile de Groslier, où il évoquait le pouvoir impérissable de la mémoire : « Réjouis-toi, cher lecteur, de pouvoir à ton tour découvrir ces lieux à jamais disparus mais toujours vivants. » Henri lui-même a maintenant voyagé vers ce monde éternel et disparu, mais la lumière qu’il a projetée sur lui — et sur nous tous qui l’avons aimé et respecté — ne s’éteindra jamais.
Bon voyage, mon ami.
Alors ce soir, et pour de nombreuses nuits à venir, je lève mon verre de vin rouge en ton honneur, Henri — à l’érudit, à l’artiste et au cher ami que je n’oublierai jamais.
Kent Davis

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J’ai eu le plaisir de passer une soirée avec Henri et son épouse Christine à Nantes, au printemps 2024, alors que, journaliste au « Monde », je préparais une série d’articles sur l’Indochine française. Je découvris un homme enthousiaste et à l’abord direct dont la personnalité forçait la sympathie : vaste culture, ouverture d’esprit, lucidité et propos nuancés sur une période douloureuse de l’Histoire de France, voilà le souvenir que j’ai d’Henri. Ses souvenirs d’Indochine me fascinèrent car je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer quelqu’un qui avait vécu au Vietnam durant cette époque. Henri était alors un petit garçon mais il se souvenait parfaitement d’une guerre dont il avait pu observer de très près les dangers. Voici ce que j’avais retenu pour « Le Monde », dans cette deuxième partie d’une série intitulée « Mémoires d’Indochine », de notre longue conversation terminée ce soir-là au bord de la Loire autour d’une douzaine d’huîtres et d’un excellent Muscadet…
Extrait du « Monde » :
Henri Copin, 79 ans, agrégé de lettres, a soutenu une thèse de doctorat intitulée L’Indochine dans la littérature française (L’Harmattan, 1996). Ce retraité de l’éducation nationale apporte, pour sa part, une vision nuancée sur ce que fut, selon lui, l’époque coloniale – du moins celle qu’il a connue. « J’ai quitté le Vietnam en 1958,témoigne-t-il dans son pavillon d’une cité-jardin construite après-guerre pour abriter les survivants des bombardements américains de 1943. Je peux vous dire que, dans les années 1950 en Indochine, rabaisser un Vietnamien en public aurait déclenché un véritable scandale ! » A l’époque, la France croyait encore en l’impossible fiction d’une Indochine autonome, mais toujours « associée » à une hypothétique « Union française » en Extrême-Orient. Ce qui supposait le consentement, sinon la participation des « indigènes ». Paris cherchait une « sortie honorable », obsession des caciques d’un empire en état de déchéance avancée.
Henri Copin, dont le père était administrateur provincial, habitait dans le sud du pays, dans le delta du Mékong. La maison familiale, percée de meurtrières, était située au cœur de la plaine des Joncs. Ils y vivaient sous la protection de supplétifs vietnamiens qui avaient choisi la France plutôt que le communisme. « Quand les Vietminh nous attaquaient, ma mère et moi, on se réfugiait sous le lit de la chambre parentale. » C’était une terrible époque : « Des bandes armées rôdaient en permanence, les Vietminh organisaient des “comités d’assassinats” de notables. Il faut quand même se rappeler que l’on se battait aussi contre des égorgeurs, des gens qui obligeaient leurs concitoyens vietnamiens à soutenir le Parti [communiste] ! »
Bruno Philip
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En hommage à Henri Copin
Le 4 novembre 2026
C’est par mon ami Marcelino Truong que j’ai connu Henri Copin en 2023, alors que j’effectuais des recherches sur l’Indochine des années 1930-1950 pour écrire mon second roman sur l’histoire de ma grand-mère sino-vietnamienne. Aussitôt, Henri m’a envoyé un email avec des liens vers des thèses, des livres, des documents sur cette période. C’était un puits d’érudition, un grand lecteur et un homme au grand cœur. Il participait activement aux Cahiers du Nem, cette revue en ligne qui parle des cultures de l’Asie orientale avec profondeur et sérieux en prenant soin de déconstruire un certain nombre de clichés. Un an plus tard, Henri m’a proposé de contribuer à un dossier des Cahiers sur l’écrivaine vietnamienne Dương Thu Hương. Et en septembre 2026, nous nous sommes enfin rencontrés pour la première fois dans la sublime librairie Coiffard de Nantes où il a très généreusement présenté mon livre « Les ombres de l’exil ». Henri était en pleine forme, joyeux, lumineux et débordant de questions. Stéphanie et Rémy, les libraires de Coiffard, après nous avoir chaleureusement accueillis parmi les livres et les bibliothèques en bois, nous ont ensuite emmené dîner dans un délicieux restaurant de l’autre côté de la Loire. Ce fut une soirée merveilleuse qui m’a permis de mieux connaître Henri et Christine, sa pétillante épouse à qui je veux dire ici toute ma compassion et mon affection. Le début d’une amitié que j’espérais longue et aussi passionnante que cette première rencontre. Nous nous sommes promis de nous revoir bientôt. À Bangkok, à Nantes ou à Saïgon… Le lendemain, nous avons échangé nos photos de la soirée avec Henri et Stéphanie et j’ai reçu ce message adorable d’Henri envoyé de son iPhone : « Jeanne, please, tu nous renverras nos cœurs que tu as emmenés avec toi ??? »
Aujourd’hui, cher Henri, c’est à moi de te demander, please, de nous renvoyer nos cœurs que tu as emmenés avec toi dans le pays de l’au-delà.
Jeanne Pham Tran
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À l’Érudit, au Poète, à l’Homme aux Qualités Multiples, à mon Ami Henri
Henri Copin s’en est allé rejoindre le panthéon des « Asiates », ces femmes et ces hommes dont la rencontre avec l’Asie, ses peuples, ses langues et ses cultures a profondément façonné l’existence, nourri les imaginaires et parfois transformé les appartenances, faisant d’eux autant de passeurs entre les mondes – et pour Henri, entre les générations, tant il savait abolir les distances de l’âge. Ces « Asiates », auxquels il avait consacré de longues nuits et un ouvrage collectif (avec Magali Bigaud et Jean-François Klein, Asiates. Des Européens vers l’Asie, parcours et transferts culturels, Hémisphères, 2025), Henri en était assurément l’un des plus beaux représentants. Il laisse une œuvre foisonnante, un parcours aussi atypique que remarquable et, surtout, le souvenir d’un homme d’une générosité, d’une curiosité et d’une humanité exceptionnelles.
Henri et moi nous sommes d’abord rencontrés en 2017, par courriels interposés, alors que, jeune apprenti historien, je rédigeais mon mémoire de master. Ma question était simple et complexe à la fois, puisqu’il s’agissait de savoir si Tourane (Đà Nẵng) apparaissait ou non dans la littérature coloniale d’Indochine. De fil en aiguille, nos échanges se sont multipliés, une amitié s’est nouée et nous avons découvert, malgré le demi-siècle qui nous séparait, combien nos existences pouvaient se faire écho.
Cela nous a notamment conduits au grand colloque international Du port au monde. Une histoire globale des ports indochinois, organisé à Đà Nẵng à la fin du mois d’octobre 2022, où nous l’invitions à réfléchir à la place des ports dans cette même littérature. Il nous livra son exposé avec la virtuosité qui était la sienne, puis nous le publiâmes dans l’ouvrage collectif éponyme, paru en décembre 2025 (éditions La Geste, collection des Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine). Un livre qui lui doit beaucoup, car il n’aurait jamais abouti sans ses encouragements, ses relectures et ses conseils avisés – y compris dans mes heures les plus vindicatives ! Il en va de même pour mon parcours de thésard, semé d’embûches, au cours duquel Henri a si souvent trouvé les mots justes pour me faire rire, prendre du recul et tenir bon.
Mais au-delà de cet accompagnement précieux, Henri m’a transmis, parfois sans même s’en rendre compte, quelque chose de plus profond : une certaine manière d’être au monde. Cette curiosité insatiable, cet enthousiasme communicatif, cette capacité à s’émerveiller sans cesse de l’Autre et de l’Ailleurs, et à partager sans compter. Il m’a montré, par son exemple, que l’on peut être un homme de savoir sans jamais cesser d’être un homme de cœur. Que l’exigence intellectuelle peut – et doit – se conjuguer avec l’humour, la légèreté et la bienveillance ; que l’on peut prendre les idées au sérieux sans jamais trop se prendre au sérieux soi-même. Et surtout, que le savoir ne prend tout son sens qu’à travers ce que l’on en fait, ce que l’on partage et les liens qu’il permet de tisser. Je ne sais pas encore quel historien je deviendrai, ni où me conduiront les chemins que j’emprunte, mais je sais qu’une part de ce que je suis, et de ce que j’aspire à devenir, comme chercheur et comme homme, lui doit beaucoup.
La distance géographique qui nous séparait n’a jamais entamé cette amitié. Elle rendait nos rencontres « en chair et en os », trop rares, d’autant plus chaleureuses, appréciables et évidentes.
L’une de ses dernières contributions, écrite à six mains avec Nguyễn Phương Ngọc et Nguyễn Giang Hương, sera bientôt publiée dans notre ouvrage De pierres et de papiers. Héritages mémoriels et patrimoniaux franco-vietnamiens (éditions La Geste, collection des Presses universitaires de Nouvelle-Aquitaine), dont il relisait encore l’introduction générale quarante-huit heures seulement avant de m’annoncer son hospitalisation…
Henri était par ailleurs membre actif de l’Association pour l’étude du Centre Vietnam (AECV), depuis sa création en octobre 2023. Il envisageait d’y léguer une partie de sa bibliothèque et nous avions pour projet la publication d’entretiens consacrés à son enfance indochinoise.
Nous échangions sur mille sujets, imaginions de nouveaux projets, et je n’aurais jamais pensé que tout puisse s’interrompre si brutalement…
Un Époux, un Papa, un Grand-Papa, un Ami, un Poète, un Humoriste, un Éternel Enfant, un Professeur, un Mentor, un Académicien au chapeau conique et à l’Épée, un Champion de Ski nautique… Bref, un Homme aux qualités multiples, toujours surprenant, nous quitte brutalement… Son absence creuse en moi un vide intersidéral. Et pourtant, Henri ne laisse pas derrière lui du vide, mais tant de pleins : des œuvres, des souvenirs, des amitiés, des vies enrichies par sa rencontre. L’amitié qu’il m’a offerte et le soutien qu’il m’a apporté comptent parmi les plus beaux cadeaux que la vie m’ait faits. Sa générosité était à la mesure de son intelligence : IMMENSE.
Ma famille et moi te saluons bien bas, ô Grand Maître de la Littérature indochinoise, Duc de Nantes et de No, et adressons nos pensées les plus affectueuses à toute la Cour des Copin depuis les hauteurs de Dalat, ces terres que tu as foulées enfant et où je construis une partie de ma vie d’adulte. Ces terres qui nous relient, par-delà les générations, et qui garderont désormais pour moi quelque chose de ta présence.
Du fond du cœur, merci pour tout, mon cher Henri.
Sunny Le Galloudec








