Henri Copin, professeur et écrivain, est décédé le jeudi 29 octobre 2026 à l’âge de 81 ans. Il était l’un des plus fidèles contributeurs de notre revue et un membre de son comité de rédaction. Pour lui rendre hommage, nous avons décidé d’une double publication. Le texte ci-dessous est signé par Louis Raymond, et il retrace à grands traits la vie de ce passeur de livres entre l’Asie et l’Europe. En parallèle, nous publions une série d’hommages signés par ses collègues et amis.
Mon cher Henri,
Il y a une anecdote sur ton enfance que j’aime beaucoup, plus encore que ton titre adolescent de champion du Cambodge de monoski sur le Mékong. A l’âge de dix ans, en 1955, tu vivais à Saïgon et un de tes voisins, vieux bonhomme revenu de tout, ne cessait de se plaindre du bruit de tes jeux dans la cour de l’immeuble. Ce voisin, c’était Louis Malleret, immense savant qui dirigeait alors l’Ecole française d’Extrême-Orient.
Louis Malleret avait publié une étude en 1934, L’exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, qui déjà problématisait la question du regard sur l’Autre dans les romans, posant les fondations, plus de quarante ans avant Edward Saïd et L’Orientalisme (1978), de ce qu’on finirait par appeler la théorie littéraire postcoloniale. Le savant bougon pouvait-il se douter que l’enfant qu’il grondait allait un jour poursuivre et approfondir cette recherche, à travers sa thèse, puis en rééditant et préfaçant ses travaux ?
Problématiser le regard sur l’Autre et l’Ailleurs a été le grand sujet de ta vie de chercheur. Réfléchir au « point de vue », interrogation si centrale dans les sciences humaines et sociales, te passionnait. Mais ce n’était pas seulement un défi intellectuel. Cela venait d’un humanisme sincère et attentif : tu appréciais apprendre à connaître l’Autre au fil des livres, et plus encore, tu en venais à les aimer, ces Autres, avec cette générosité communicative qui te caractérisait et qui forçait l’admiration de celles et ceux qui te connaissaient. Etait-ce parce que le rapport à l’altérité a été si central dans ton enfance ?
Tu es né à Paris, en 1945, mais très vite tes parents, Claude et Jacqueline, sont partis pour l’Indochine. Ton père, diplômé de ce qu’on n’appelait plus « la Colo » mais l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, fut nommé chef de poste dans la plaine des Joncs, c’est-à-dire ce qui est aujourd’hui les environs de Hoc Môn et Cu Chi dans la grande banlieue de Hô Chi Minh-Ville. Ta mère Jacqueline, que j’avais interviewée pour un documentaire sur la guerre d’Indochine, disait que si le jour, ton père et ses soldats vietnamiens avaient à peu près le contrôle, la nuit appartenait au Viêt-Minh. Ainsi fut le décor de ta petite enfance, l’arrière-fond d’un reportage de Lucien Bodard, qui d’ailleurs, avait parlé de ton père dans un de ses articles. L’intensité de l’existence de ces années-là était telle que ta mère disait que cela avait été les plus belles années de sa vie.

Puis, Saïgon, donc. A l’école primaire, en 1952, tu chantais « Mon pays c’est le Viêt Nam, mon président c’est Nguyên Van Tâm ». Le sort de la guerre d’Indochine était couru d’avance, depuis 1950 et la bataille de la RC4, ayant ouvert la voie au soutien de la Chine de Mao Zedong à la République démocratique du Viêt Nam. La « jaunisation » du conflit, terme officiel pour qualifier le transfert progressif des responsabilités militaires aux représentants des Etats associés, n’y pourrait rien. La France allait quitter l’Indochine, le Viêt Nam (bien que séparé en deux), le Cambodge et le Laos allaient devenir indépendants. Qu’en ont pensé tes parents, qui sont restés liés toute leur vie à leurs amis de l’époque ? Ta mère enseignait au lycée Marie Curie, et ton père était un de ces fonctionnaires du Haut-Commissariat de France, qui ont fermé la boutique sous la direction d’Henri Hoppenot, faisant de Saïgon une ambassade comme les autres.
En cette fin des années 1950, ton père a été intégré au ministère des affaires étrangères et nommé diplomate à l’ambassade de France à Phnom Penh. Te voilà donc, collégien puis lycéen au lycée Descartes de cette capitale d’un Cambodge en pleine mutation, où Norodom Sihanouk règne en despote éclairé, où Vann Molyvann redessine le plan de la ville. Tu ne te contentes pas de la compétition de monoski où, du reste, il n’y avait pas beaucoup de concurrents, selon mes sources. Tu te fais des amis, dans la démographie bigarrée des établissements scolaires français à l’étranger. Un de tes copains deviendra un grand nom du domaine de la communication à Paris. D’autres, dont tu me parlais quelques fois, ont traversé les remous de l’histoire de l’Asie du sud-est dans les années 1960 et 1970, ces guerres et ces violences à n’en plus finir, jusqu’à reconstruire une vie de réfugiés aux Etats-Unis.
Le retour en France, au milieu du lycée, n’est pas facile. A Paris, personne ne comprend vraiment ce qu’a été ta jeunesse « là-bas », qu’on qualifie de « coloniale », ce dont tu te défends. Tu as le sentiment d’avoir vécu avec les Vietnamiens et les Cambodgiens à égalité, mais ces années qui précèdent mai 1968 n’aiment pas la nuance. Cela te blesse, d’autant que ce sont des années où tu te cherches. Aussi, dès la fin de tes études de lettres, une fois l’agrégation obtenue, tu as pris de la distance avec la France.
Ou plutôt, avec Christine, vous avez pris de la distance. Direction le Sénégal, où tu as enseigné et animé une radio scolaire. De ces années sénégalaises où tes filles ont grandi, tu as gardé toute ta vie un très vif intérêt pour les littératures d’Afrique francophone. Je nous revois d’ailleurs un jour assis côte à côte à écouter religieusement une conférence du philosophe Souleymane Bachir Diagne. Il y avait un autre Ailleurs pour toi que celui de ton enfance sud-est asiatique, et tu as toujours cherché à conjuguer ces géographies multiples, convaincu qu’il est possible d’être un et plusieurs à la fois.

C’est à Nantes que vous posez vos bagages en famille, à Nantes que tu écriras ta thèse en parallèle de ton poste à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM), renouant avec cette Indochine de ton enfance qui ne t’avait jamais vraiment quittée. D’ailleurs, le 30 avril 1975, jour de la fin de la guerre du Viêt Nam, tu avais été bouleversé, et tu avais voulu te souvenir de ton émotion ce jour-là en essayant de restituer, dans un article pour notre revue, les sentiments de celles et ceux qui avaient vécu cette journée, de près ou de loin. Dans celui-ci – tu ne m’en voudras pas que je le dise désormais – tu avais glissé ton propre témoignage, ta propre émotion.
George Groslier, Henri Fauconnier, Eugène Pujarniscle, Claude Farrère, sans compter l’incontournable Jean Hougron… Nous étions au début des années 1990 et ces auteurs de la première moitié du XXème siècle avaient pris la poussière. C’est toi qui as soufflé dessus, mettant en perspective ce corpus riche, et plus complexe qu’il n’y paraît, des auteurs coloniaux ayant écrit sur l’Indochine. Cela a été l’ossature de ta thèse de doctorat, soutenue en 1994 à la Sorbonne, puis a donné l’élan de ta vie de chercheur, dans les années 1990 et 2000. Publications, colloques, conférences, commissariat d’expositions, il serait trop long d’en faire la liste. Les hommages de tes collègues et amis expriment cependant tout ce qu’il faut savoir de l’être humain derrière le chercheur, et tous ces témoignages mis bout à bout sont plus éloquents que je ne saurais l’être.
Henri,
Une vie se résume si mal, on n’en dit jamais assez, ou alors beaucoup trop. J’ai déjà trop joué au journaliste retraçant l’itinéraire d’un intellectuel dans son siècle, alors qu’avant tout, tu étais pour moi un ami, un mentor et un compagnon de route. Ta disparition est si soudaine que je ne sais plus comment repayer ma dette à ton égard. Et tu sais bien sûr ce que l’on dit, en Asie, de ceux qui ne paient par leurs dettes…
Notre première rencontre date du mois de janvier 2013. J’étais étudiant en master, et c’est Laurence, ta fille, qui nous a mis en relation. Laurence avait été ma professeure de français, puis de théâtre, au lycée, et déjà, à l’époque, voyant bien que le Viêt Nam m’intéressait, elle m’avait parlé de toi. Quelques années passent après le baccalauréat et me voilà chez toi, dans ton bureau, à parler de Louis Malleret, de Jean Lacouture ou du Coup du 9 mars 1945. Je suis reparti de notre entretien avec un livre, Un pont d’oiseaux d’Antoine Audouard. C’est le premier des si nombreux livres que tu m’as prêtés depuis, et il faut que je vérifie dans ma bibliothèque, car je n’ai pas la certitude de te les avoir tous rendus.
Lorsque je me suis installé à Nantes, au début de l’année 2018, nous nous sommes retrouvés. J’étais un jeune écrivain qui doutait, avec un manuscrit qui ne trouvait pas preneur, et un journaliste en tout début de carrière, qui écrivait des discours pour gagner sa vie. Dans cette année de retour en France, tu m’as soutenu et surtout, j’ai toujours eu le sentiment que tu croyais en moi.
Au fond, c’était cela ta plus grande qualité, Henri. Tu croyais en les Autres, même quand ils pouvaient douter d’eux-mêmes, et en regardant en arrière, je n’ai aucun doute sur le fait que cela a fait une différence.
A compter de cette année-là, il y a près de dix ans maintenant, nous avons noué une amitié et un compagnonnage, à raison de bières de fin d’après-midi prises dans un restaurant des bords de Loire et d’appels téléphoniques où nous avions tant à nous dire. Ces dernières années, nous nous retrouvions souvent dans la petite cour au fond d’un bar situé rue du château, à Nantes. Là encore, conversations à n’en plus finir sur les sujets que nous avions en commun.
Lorsque je t’ai proposé de te joindre à l’aventure des Cahiers du Nem, tu as immédiatement dit oui. Le site web existait déjà, il avait été créé par Quang Pham quelques années auparavant, et je lui envoyais des articles. Mais à partir de 2017-2018, nous avons décidé de mener ce projet plus sérieusement, en créant une association, un comité de rédaction, en invitant des contributeurs extérieurs et en ayant un projet éditorial plus ambitieux. Dès que cela s’est structuré, tu t’es joins à nous, participant à nos réunions du samedi matin en visioconférence, relisant les propositions de contributions et rédigeant 26 articles pour nous depuis huit ans.
A nos lecteurs, tu auras donné le goût de la lecture des autrices d’origine asiatique en France, en partageant ton enthousiasme pour les livres d’Anna Moï, Kim Thuy, Hoai Huong Nguyen ou plus récemment Jeanne Pham Tran. Tu as fait sentir les années de misère du début des années 1980 au Viêt Nam en relisant Nguyên Huy Thiêp, tu nous as invités à réexaminer l’œuvre de Duong Thu Huong ou encore, tu signais un magnifique portrait de Kim Lefèvre, en métisse puissante, dans le dossier que nous lui avions consacré. Ton dernier article, en juin dernier, est une recension de l’ouvrage de la chercheuse Soko Phay, sur l’art face à l’extrême au Cambodge, et tu avais fait venir à Nantes cette chercheuse dont les travaux t’avaient impressionné.
Et puis, Henri, tu as également soutenu, avec une énergie qui emportait tout avec elle, mon propre livre, Loin du Mékong. Tu l’as porté auprès de tes amis, de tes étudiants, et même des libraires et médiathécaires de Nantes et de ses environs. En avril dernier, nous avons même fait une conférence commune, que tu avais facétieusement intitulée « Loin du Mékong, près de la Loire », où nous avons présenté quelques réflexions sur l’imaginaire du fleuve qu’on appelle la Mère des Eaux dans la littérature. Voilà la dette impossible à repayer : tu m’as soutenu de manière désintéressée, simplement parce que tu croyais dans ce livre, comme tu as cru en tant d’autres. Alors voilà, un seul mot, Henri : merci.
Tu pars aujourd’hui en laissant derrière toi un vide immense. Tout le monde l’a dit, et écrit, dans les témoignages que nous publions en parallèle de ce texte : il y avait le chercheur, mais ce qui est le plus touchant est de découvrir que nous sommes si nombreux, nous autres que tu as aidés, soutenus et encouragés pour aller au bout de nos projets de thèse, d’ouvrage ou de retour aux origines.
Nous tâcherons d’être à la hauteur de cet amour que tu avais pour les livres, et pour les Autres, tous les Autres, en continuant cette œuvre collective, ouverte, avec l’espoir que quelque chose continue de se tisser entre l’Asie et l’Europe. Depuis ce nouvel Ailleurs où tu es désormais, j’espère que tu veilleras sur nous.








