Dans ce texte très personnel rédigé il y a deux ans à la demande de l’AFRASE, pour une journée d’étude consacrée aux « Récits de famille en Asie du Sud-Est », Louis Raymond raconte quelques éléments de l’histoire de sa famille et de son propre cheminement mémoriel. En 2018, il avait déjà publié sur notre site un premier texte sur ce thème, en hommage à l’une de ses tantes, qui venait de mourir. En filigrane de ce récit, on comprend aussi l’effort collectif de la rédaction des Cahiers du Nem : soutenir le droit au récit et rappeler la complexité des identités individuelles entre la France et l’Asie.

Un des plus grands succès au théâtre en France ces dernières années a été la pièce de Caroline Guiela Nguyen et de la compagnie Les Hommes Approximatifs, intitulée « SAIGON ». En 2h30 de scènes partagées entre la salle d’un restaurant vietnamien de Paris dans les années 1990 et les dancings de Saïgon dans les années 1950, il est question des déchirements de l’histoire du Viêt Nam au 20ème siècle, de la transmission des récits familiaux dans le contexte de l’exil et du difficile retour au pays. Elle se termine par cette phrase : « C’est ainsi que se racontent les histoires au Viêt Nam, avec beaucoup de larmes ». J’avais attendu longtemps de voir ce spectacle, car il me semblait raconter une histoire qui était la mienne, ou plutôt, celle de ma famille. Mais je suis ressorti de la salle dans un état de perplexité. Non, ces histoires ne se racontent pas avec des larmes. S’il arrivait parfois que dans ma famille nous abordions le sujet du passé, il n’y avait jamais rien de mélodramatique : c’était toujours avec de la pudeur, des ellipses narratives et de l’amnésie.

L’identité déracinée

Je viens d’une famille de « rapatriés » d’Indochine. Mon grand-père, enfant métis abandonné, recueilli par la Fédération des Œuvres pour l’Enfance française de l’Indochine (FOEFI) dans les années 1920, a été supplétif dans l’armée française au début de la guerre d’Indochine et prisonnier des Japonais en 1945, mais à part ce passé militaire, je ne sais rien de lui. Il est mort jeune, à l’âge de 40 ans, à Phnom Penh, en 1963. Ce que je sais en revanche, c’est qu’il avait été naturalisé et qu’il s’était marié deux fois, avait eu cinq enfants dont mon père, et que ses deux épouses étaient des Vietnamiennes du Cambodge. À sa mort, ma grand-mère, Linh, a dû signer un formulaire indiquant qu’elle « donnait tous pouvoirs, sans exception aucune » à la FOEFI concernant ses enfants, notamment le « droit d’envoyer [son] enfant à l’étranger »[1].

Ma grand-mère, Nguyen Thi Linh, et ses trois plus jeunes enfants. Mon père est à tout à gauche.

Même après la fin de la colonisation, il y a eu une persistance du projet de celle-ci : il fallait que ces enfants, Français de papier, soient éduqués dans la « bonne » culture et non abandonnés à leur « asiatisme ». C’est la froideur administrative qui exprime le mieux ce projet : « L’influence des hérédités est incontestable aussi bien au physique qu’au moral. Et notre tâche est avant tout de former des caractères […]. En étant maîtres absolus de ce modelage, rien n’empêche en principe que, par une atrophie insensible de l’asiatisme, nous ne développions le côté blanc de ces natures encore vierges de penchants et d’habitudes invétérées. Faire des « âmes françaises », tout le programme est là. »[2]

Mon père a donc été « rapatrié » en 1968 à l’âge de dix ans, avec un frère et une sœur. Il a grandi dans un orphelinat catholique, près de Poitiers car un de mes oncles y était scolarisé après son propre rapatriement intervenu plus tôt. Il n’a plus jamais revu ma grand-mère, qui est morte en 1973. Pour lui, le déracinement a été un choc psychologique. Il m’a confié avoir mis des années à s’en remettre, et estime que cette assimilation à marche forcée (il n’y avait pas de cours aménagés, alors qu’il ne parlait pas français à son arrivée) a beaucoup joué dans le fait qu’il n’a pas fait d’études après le niveau secondaire. Il n’a eu que très peu d’informations sur ce qu’il est advenu de sa famille et de ses demi-sœurs restées sur place après le décès de ma grand-mère. En 1970, après le coup d’État du général Lon Nol au Cambodge, toute la famille est rentrée au Viêt Nam pour s’installer dans la province de Dong Nai, sur la route de Da Lat. Avant le premier retour d’un de mes oncles à Saïgon au début des années 1990, c’était à peu près tout ce qu’il savait. Surtout, mon père a perdu sa langue maternelle, le vietnamien. Il me l’a exprimé récemment : « Quelque chose m’a été arraché à ce moment-là, et pour m’adapter je l’ai occulté dans ma mémoire ».

Dans ma famille, nous ressemblons physiquement à des Asiatiques. Nous allions au Viêt Nam en vacances depuis la fin des années 1990. Mon père cuisinait des nems pour la fête de l’école primaire et il y avait à la maison des artefacts de culture vietnamienne, tel ce vieil exemplaire de l’Histoire de Kiêu (le grand classique de la littérature vietnamienne en vers) acheté dans une librairie à Saïgon puis perdu après avoir été prêté à des amis, ce qui a généré un micro-drame familial[3]. Mais nous n’étions pas vraiment vietnamiens. Quelque chose – la grande Histoire – nous avait empêchés de l’être, et dans l’éducation que mon père m’a transmise, il y avait la nostalgie jamais exprimée d’un pays perdu.

Retrouver le pays

Mon propre questionnement quant à mes origines est venu entre la fin de mes études secondaires et le début de mes études supérieures. Jusque-là, j’avais été un Français aux yeux bridés, aussi vaguement vietnamien que d’autres, dans ma classe de terminale, étaient portugais ou espagnols. Le seul signe distinctif que j’arborais était un maillot de l’équipe de football du Viêt Nam, acheté à Hanoï lors d’un séjour avec mes parents ; pendant les heures de sport, cette référence à nos identités nous semblait naturelle, à mes camarades et à moi, dans un lycée public d’une petite ville de province vaguement métissée. Ce n’est que pendant ma deuxième année d’études supérieures qu’est venue une inquiétude : en étant uniquement Français, je connaissais un conflit de loyauté intérieur. J’avais le sentiment de trahir une identité qui, pourtant, m’était absente.

Lorsque j’ai décidé d’aller vivre au Viêt Nam à 20 ans, en profitant de l’opportunité de séjour à l’étranger qu’offrent les études de sciences politiques, il m’a néanmoins fallu me rendre rapidement à l’évidence. Je désirais être Vietnamien car mon père n’avait pas pu l’être, mais cela ne signifiait pas qu’on m’en donnait le droit. La première année que j’ai passée s’est faite en immersion quasi-totale, à Vinh, petite ville du centre nord du pays connue pour son conservatisme. Dans cet environnement, tout m’était nouveau, et outre le difficile apprentissage de la langue, j’ai souvent eu le sentiment d’un rejet de la part des Vietnamiens. Je n’étais qu’un « Tây » (Occidental) à leurs yeux, et s’il y avait à mon égard une curiosité bon enfant, on ne s’embarrassait guère de dire à un « Tây » les choses qui ne se disent « qu’entre Vietnamiens ». Après un an, ma maîtrise relative de la langue m’avait cependant permis de nouer des liens plus étroits avec ma famille et de ne plus avoir un rapport d’étrangeté avec la culture vietnamienne. L’exotique était devenu quotidien, pour paraphraser le titre d’un livre de Georges Condominas[4].

En étant capable d’avoir de vraies conversations, j’ai pu commencer à remettre en place les pièces du puzzle qui était le mien depuis l’adolescence. Et je me suis rendu compte à quel point celles qui manquaient étaient nombreuses. Malgré les questions que je posais, la vie de mon grand-père restait assez mystérieuse, même à celles et ceux qui l’avaient connu. De la même manière, les trois demi-sœurs de mon père qui n’avaient pas été rapatriées ont connu des destins très différents, dont je peinais à saisir les enjeux historiques. L’une, issue du premier mariage de mon grand-père, s’est engagée dans le Front National de Libération (FNL) à l’âge de 16 ans en 1968, et a passé près de dix ans dans l’armée. Selon la culture du Sud du Viêt Nam où l’on donne des numéros à nos proches, je l’appelle « Cô ba » (Tante trois). Les deux autres étaient des filles du premier mariage de ma grand-mère. L’aînée était née au début des années 1940, alors que ma grand-mère était adolescente. Elle a en partie élevé mon père, avant de se marier et d’avoir des enfants. Catholique, elle gardait une mémoire particulièrement traumatique des années qui ont suivi la Réunification du pays. Elle est décédée en 2018. Je l’appelais « Cô hai » (Tante deux). La cadette était la deuxième fille de ma grand-mère. Elle est morte en tentant de fuir le pays par bateau à la fin des années 1970, avec ses enfants en bas âge. J’aurais dû l’appeler également « Cô ba », si je l’avais connue. Une fois, j’ai demandé à ma Tante deux si elle voulait bien me parler d’elle. Elle m’avait répondu : « Cô không nhớ » (Je ne me souviens pas). J’avais compris qu’elle préférait ne pas se souvenir.

Combler les silences

Combler ces silences m’a demandé beaucoup de temps. Je vais bientôt avoir trente ans, et je me rends compte que l’essentiel des choses que j’ai faites ces dix dernières années étaient plus ou moins orientées vers cet objectif. Si la connaissance de l’histoire de la colonisation française en Indochine et du Viêt Nam au 20ème siècle a été un jalon nécessaire, en me permettant de comprendre un contexte général, je me suis vite rendu compte que je n’arrivais pas à me satisfaire d’une approche purement intellectuelle. L’histoire de ma famille relevait pour moi à la fois de la présence absente, ce concept que l’on utilise pour qualifier la hantise, notre relation aux fantômes, et de l’absence présente : la première idée renvoie à la matérialité de mon passé familial et la seconde à ses inconnues multiples. Le fait est qu’il fallait que je règle mes comptes avec lui ; j’avais besoin d’en avoir une approche émotionnelle.

Marcelino Truong est un auteur et illustrateur né en 1957. Fils d’un diplomate vietnamien et d’une mère française, il a raconté son enfance à Saïgon dans un très beau roman graphique intitulé Une si jolie petite guerre. Je me souviens d’avoir offert ce livre à mon père pour Noël à sa sortie en 2012. Marcelino et mon père ont peu ou prou le même âge. S’ils ont grandi dans des conditions très différentes – mon père au Cambodge dans une famille assez modeste, avec une mère veuve qui exerçait le métier d’infirmière, Marcelino Truong à Saïgon dans un milieu plus aisé -, je crois que je demandais ainsi inconsciemment à mon père : « Est-ce que ça ressemblait à ça, l’enfance dont tu ne parles jamais ? ».

Bảo Vuong est lui aussi un artiste français d’origine vietnamienne né à la fin des années 1970 dans le delta du Mékong. Quand il avait un an, sa famille a fui le pays par bateau, car son père avait été militaire dans l’armée du Sud. Il a grandi en France, où il a fait des études d’art. Après être retourné au Viêt Nam pour y vivre au milieu des années 2010, il s’est lancé dans un projet intitulé « The Crossing » (La traversée) dans le cadre duquel il peint de grandes toiles noires qui représentent la mer ; une mer pleine d’angoisse, celle qu’il y a à risquer sa vie dans l’espoir de connaître ailleurs dans le monde une existence un peu meilleure. En voyant ses tableaux, je pense à ma Tante trois,celledont personne n’a jamais pu rien me dire. J’en tire la sensation, douloureuse, de comprendre un peu mieux ce qu’a été cette fuite tragique qui l’a menée, avec ses enfants et son mari, à sa perte.

Mon père et ma tante Lan, devant la maison de celle-ci, en 2006.

Les écrivains et les artistes de la deuxième génération qui se sont emparés de cette thématique du drame « originel » sont aujourd’hui nombreux. Tout en reconnaissant leurs qualités esthétiques propres, je reçois ces œuvres avec la sensibilité de celui qui est en quête de la part manquante, comme si les récits des uns comblaient les silences des autres. Toute l’importance de leur travail est là. L’éclairage émotionnel que ces œuvres apportent m’aide à réduire la part de projection, de fantasme, dans le rapport que j’entretiens avec mon identité vietnamienne, et m’encourage à construire un récit plus solide.

Si les trous dans mon histoire familiale sont aujourd’hui moins nombreux, je le dois aussi d’avoir accepté de la « confier » à des personnes tierces. Il y a deux ans, j’ai été mis en contact avec Sabrina Rouillé, une journaliste qui a vécu au Viêt Nam et souhaitait faire des portraits de femmes vietnamiennes. Elle cherchait une ancienne combattante, et je lui ai donc parlé de mon autre Tante trois, celle qui a passé dix ans dans le FNL à partir de la fin des années 1960. La rencontre entre Sabrina Rouillé, Dao Thanh Huyên – la journaliste vietnamienne qui faisait la traduction, et ma tante, a donné un document qui a pour moi une grande valeur. J’avais déjà parlé avec ma Tante trois de ses années de guerre, mais jamais dans les détails. Sabrina Rouillé a réussi à se mettre « à hauteur de femme » afin de restituer son vécu d’une façon dont je n’aurais peut-être pas été moi-même capable. De la même manière, une historienne qui fait une thèse sur la relation bilatérale entre la France et le Cambodge après l’indépendance en 1953, Magali Bigaud, a mené des entretiens avec mon père, mes oncles et ma tante, en France, afin de resituer les « rapatriements » d’enfants depuis le Cambodge dans une perspective post-coloniale. En faisant cela, elle a réussi à débloquer quelque chose chez mon père, qui recouvre aujourd’hui peu à peu, ou plutôt accepte de recouvrir, la mémoire de son enfance. Peu de temps après ses échanges avec Magali Bigaud, il m’a raconté un souvenir : celui de ses adieux avec sa famille, dans une maison sur pilotis, au Cambodge, quelques jours avant de prendre l’avion pour la France.

La place du récit

Retrouver le pays perdu après un exil, une migration, un déracinement, voilà un enjeu d’actualité pour les enfants de la deuxième ou de la troisième génération dans une France qui s’interroge sur leur identité. En faisant part de mon expérience personnelle, j’ai voulu souligner l’importance du récit et des moyens détournés qui peuvent servir à sa transmission. C’est en cela que la conclusion de la pièce Saïgon me semble insuffisante. Davantage que des larmes, qu’un traumatisme qu’on accueillerait de but en blanc, j’ai le sentiment que nous ne faisons jamais que de recueillir des fragments, et que le long cheminement nécessaire à leur retrouver un ordre est déjà un baume que l’on passe sur nos blessures.

Ce texte a été écrit en 2020 et avait fait l’objet d’une communication dans le cadre des Journées de l’Association française pour la recherche sur l’Asie du Sud-Est, puis avait été publié dans la Lettre n°97 de cette association (2021). Nous le republions ici, avec l’aimable autorisation du bureau de l’AFRASE.


[1] Ce sont les mots qui figuraient sur les formulaires d’engagement de la FOEFI, tel que celui consulté par l’auteur, daté du 15 juillet 1964 et signé par le Vice-consul de France à Saïgon.

[2]« Note sur la société de protection de l’enfance au Cambodge, 20/01/1917 », v. Emmanuelle Saada, Les enfants de la Colonie, les métis dans l’Empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007, p. 92, cité par Magali Bigaud, « Rapatrier les enfants métis du Cambodge », Revue d’Histoire de l’Enfance « Irrégulière », n°22/2020 [disponible en 2022], p. 71.

[3] Nguyễn Du (1765-1820), Truyện Kiều (Histoire de Kiêu) ou Kim-Vân-Kiêu, v. Xuân-Phuc et Xuân-Viêt (trad.), Paris, Gallimard, 2003.

[4] Georges Condominas, L’exotique est quotidien, Sar-Luk, Vietnam central (1965), Paris, Plon, 2006.

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Louis Raymond est un journaliste indépendant qui s'intéresse aux questions sociales, politiques et historiques en Asie du Sud-Est et en Europe.

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