Les mains rêches et calleuses

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Illustration : Quentin Raymond

Il y a quelques jours, une de mes tantes vietnamiennes est décédée. Elle était née en 1940 ou 1941, au Cambodge, dans une époque où l’acte administratif correspondait mal avec la venue réelle au monde. Cela avait donné à sa génération une sorte d’incertitude devant l’écoulement des années. Pour elle, ce n’avait jamais vraiment été le nombre qui faisait l’âge mais l’amoncellement des épreuves subies. Plus tard, à mesure que les vieux jours lui faisaient perdre la mémoire, la distance qui la séparait des événements tragiques de sa vie me donnait l’impression qu’elle pouvait être centenaire.

Elle s’était mariée à un homme qui avait eu la réputation d’être brillant. Il était, paraît-il, traducteur entre le Vietnamien et le Chinois. Il était, cela est plus certain, alcoolique et violent. Il est mort depuis longtemps et je ne connais pas le nom de celui qui a été mon oncle. Elle a eu six enfants. Trois ont atteint l’âge adulte, deux lui survivent.

En 1970, après le coup d’Etat du général Lon Nol et le renversement de Norodom Sihanouk au Cambodge, la famille, comme  tous les Vietnamiens qui s’étaient établis dans ce pays, a connu l’exode. Il a fallu rentrer dans le Sud-Vietnam en guerre.  Pendant de longs mois, plusieurs milliers de personnes, soit la plupart de la communauté vietnamienne résidant alors à Phnom Penh et dans ses environs, ont attendu dans la chaleur et la poussière de ce que l’on appelle aujourd’hui un « camp d’exilés », les papiers et les moyens de transport nécessaires au voyage. Les enfants de ma tante étaient en bas-âge. Je ne sais pas si c’est cela qui les a tués, mais le printemps 1970 avait au moins eu pour effet de pousser définitivement ma grand-mère, que ma tante secondait jusque-là, dans les bras de la mélancolie.

Bientôt, après 1975, certains ont voulu repartir. Le Vietnam réunifié n’était pas une terre promise pour les catholiques. J’ai entendu dire que ma grand-mère avait eu une autre fille du même lit que ma tante, et que celle-ci était morte en mer avec ses enfants, au naufrage d’une embarcation de fortune, à la fin des années 1970. Une fois, j’ai demandé à ma tante de me raconter. Elle m’avait répondu « Cô không nhớ » (Je ne me souviens plus), puis elle avait souri de toute sa bouche édentée. J’avais compris qu’elle préférait ne pas se souvenir.

Ma tante avait les mains rêches et calleuses. Elle sentait le baume du tigre, avait le dos courbé mais pouvait rester accroupie pendant des heures pour cuisiner. A vrai dire, elle passait l’essentiel de son temps dans la pièce qui servait à cela, et qui était en fait un auvent de bambou donnant sur des bananiers et une rivière polluée en contrebas. Parfois, une autre vieille du village lui rendait visite. Elles discutaient alors de leurs sujets favoris : les mariages, les allers-retours des jeunes à la ville, la vie et son reflux entre le grand lac et la route de Da Lat.

Viet Thanh Nguyen a écrit récemment que l’essentiel de l’expérience émotionnelle de l’identité vietnamienne tenait peut-être dans une seule question : « Con ăn cơm chưa ? » (Enfant, as-tu déjà mangé le riz ?). Ces quelques mots concentrent toutes ces autres choses que l’on omet souvent de dire : l’amour, le sentiment d’être d’une même famille, la piété filiale, l’affection.

Ces mots-là, ma tante me les a dits. Souvent, elle restait en retrait quand nous mangions, mon cousin, son épouse et moi. Elle préférait avaler en vitesse un bol de riz dans la cuisine, pour ne pas montrer qu’elle peinait de plus en plus à s’alimenter. Après, elle venait vers nous et posait cette question si simple, « Con ăn cơm chưa ? » avant de pencher la tête en arrière et d’éclater d’un grand rire sonore qui faisait plisser ses joues.

Je suis si loin du Vietnam désormais. De la sépulture, je n’ai reçu que quelques photographies que mon cousin a bien voulu m’envoyer. Comme beaucoup d’enfants dont les parents sont nés dans un autre pays, la construction de mon identité a consisté pour beaucoup en la tentative de reconstituer une histoire qui, parfois, voulait rester à distance. Ma tante est décédée la semaine dernière, et j’ai peur que le récit ponctué de silences que je tente depuis des années de recueillir reste à jamais incomplet.

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