Une si jolie petite guerre de Marcelino Truong

« L’Histoire  ancienne se raconte tronquée » se prononcerait paraît-il l’homme de la rue d’Ho Chi Minh ville , l’ex Saigon à propos du récit officiel qui en est fait par le gouvernement du Vietnam. En particulier la narration de la Guerre du Vietnam a subit une véritable amputation mémorielle de la part de l’Etat vietnamien -mais aussi de l’occident assez curieusement -: au Vietnam comme dans les pays de l’Ouest, la guerre du Vietnam est décrite comme l’affrontement binaire du peuple vietnamien uni contre l’agresseur impérialiste américain.

Cette lecture s’avère en réalité très réductrice car le conflit vietnamien fut aussi une guerre civile –dimension taboue au Vietnam- opposant le nord, la République Démocratique du Vietnam, Etat communiste soutenu par le bloc de l’Est ,au sud avec la République du Vietnam, un régime allié aux Etats Unis. Les sud-vietnamiens sont les grands oubliés de la guerre, malgré leur contribution déterminante durant ce conflit : les pertes de L’Armée de la République du Vietnam s’élèvent à 1,2 million de blessés et 220000 morts  soit cinq fois plus que celles subies par leurs alliés américains (d’après James Dunnigan’s Dirty Little Secrets of the Vietnam War).

 

Évoquer la mémoire du Sud-Vietnam, pays effacé de l’Histoire, c’est le propos du magnifique roman graphique de Marcelino Truong, une si jolie petite guerre. L’ouvrage est avant tout autobiographique et relate l’histoire de la famille de Marcelino dans le Saigon du début des années soixante. Son père Trương Bửu Khánh est un diplomate de la République du Vietnam (donc du Sud vietnam) basé à Washington. Rappelé à Saigon il deviendra l’interprète personnel du président Ngô Đình Diệm de 1961 à 1963.

C’est par le prisme de ses souvenirs d’enfance que Marcelino Truong décrit cette période mouvementée qui voit le conflit vietnamien s’installer et les américains imprimer de plus en plus leur marque sur le pays. La guerre est vécue comme un amusement  pour le jeune Marcelino dans une époque où les Gi contre les « commies » remplace les indiens et les cowboys dans les jeux d’enfants. Malgré la peur, les attentats et les tentatives de coup d’Etat qui ponctuent le quotidien des sud-vietnamiens, Marcelino goûte aux plaisirs de l’enfance et brosse un portrait particulièrement coloré de Saigon.

Si une si jolie petite guerre raconte une histoire familiale, son auteur s’attache à la relier à la grande Histoire. Régulièrement, Marcelino Truong s’écarte du récit de son intimité pour resituer  le contexte de la guerre du Vietnam et ses enjeux. Un portrait équilibré est réalisé de tous les belligérants qu’ils soient nord, sud vietnamiens ou américains. Tortures, assassinats ou dommages collatéraux commis par chaque côté sont dénoncés sans équivoque. L’autoritarisme de Diệm, l’épandage de l’agent orange, l’ « usage obscène de la violence » par les américano-sud vietnamiens sont abordés avec  honnêteté.

Mais le roman révèle  une valeur historique  encore plus convaincante quand le vécu de la famille de Marcelino résonne avec les évènements marquants de cette époque et livre un descriptif vivant du déroulement de la guerre.  Par la fenêtre de son appartement, Marcelino voit se dérouler  sous ses yeux le  bombardement du palais présidentiel, spectaculaire attentat contre le président Diệm commis en 1962 . Sa mère perturbée par des crises bipolaires est victime sans doute d’un choc post traumatique, syndrome courant en temps guerre chez les militaires mais aussi chez les civils pris dans les combats.

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Mais c’est bien sûr le père de Marcelino de part sa position dans le gouvernement Diệm qui offre le témoignage le plus complet sur  la vie politique du gouvernement sud-vietnamien. Il illustre notamment la relation mal aisée entre le gouvernement de Diệm obligé parfois de mener  une sale guerre et le corps de la presse américaine prompt à dénoncer les écarts du  régime. La rencontre de  Trương Bửu Khánh   avec Neil Shehaan, un reporter de l’UPI récompensé par un prix pullitzer pour ses travaux sur le vietnam,est à ce titre édifiante. Comprenant l’importance des médias dans cette guerre le diplomate avait déclaré au journaliste « Ne nous jugez pas trop vite notre cause  est juste nous n’avons pas le beau rôle dans ce conflit ».

Ses craintes furent fondées : il est aujourd’hui documenté que le jugement de la presse et au premier titre celui de Sheehan, en dépeignant le régime sud vietnamien en une dictature cruelle, changea le cours de la guerre en contribuant fortement au coup d’Etat qui renversa Diệm en 1963  ainsi que l’a expliqué l’historien Mark Moyar : « […] Sheehan, [..] would play crucial roles in events that fomented the coup that removed Diệm on Nov. 1, 1963. Their anti-Diệm information, much of it from ill-informed or agenda-driven sources, gave Diệm’s opponents in the US government the reasons they needed to remove what they considered to be an ineffective allied government.« 

Pourtant bien que le dirigeant sud vietnamien faisait preuve assurément d’autoritarisme, il n’était pas selon Marcelino Truong le dirigeant d’une dictature  totalitaire : Si le régime de diem recelait de bien des aspects autoritaires voire dictatoriaux » la république de Sud Vietnam était une pagaille » dit-il mais « une joyeuse pagaille ».

Une si jolie petite guerre touche au devoir de mémoire quand il évoque la visite de l’auteur au cimetière de Biên Hòa, lieu de  sépulture de 16000 soldats de l’ARVN. Complètement à l’abandon, le cimetière dont on a laissé le sol se joncher d’ordures  a été vandalisé. A la fin de la guerre ceux qui soutenaient le régime de Saigon devinrent les « tristes détritus d’une cause perdue » selon une expression de l’historien Lewis Sorley.

Thuong Tiec, the mourning soldier , monument aux morts du cimetière de bien hoa détruit après 1975

Même la tombe du soldat inconnu a été profanée, son corps retiré du caveau .Ce dernier est  couvert de graffiti insultant le souvenir du soldat : « mỹ ngụy»« Tay sai »  , fantoche, laquais est il écrit .Si l’injure Việt gian (traître) est parfois employée,  les communistes rechignent  en général à utiliser le terme vietnamien pour désigner les soldats de l’ARVN( dans l’appellation la moins péjorative on les nomme la clique de Ngô Đình Diệm, ou les hommes de Thiệu)  .Même dans l’insulte il fallait nier le caractère fratricide de la guerre du Vietnam.  Par le portrait sincère de la famille de Marcelino, Une si jolie petite guerre  contribue sans doute à redonner un peu  de « vietnamité » voir d’humanité aux sud-vietnamiens.

Photomaton-Marcelino-TRUONG-pour-LIBERATION-Magazine-6-oct-2012

Le jeune marcelino

Une si jolie petite guerre entend aussi examiner les causes de la défaite de la perspective des vaincus. Le roman retranscrit les dialogues instructifs de l’auteur avec son père sur le sujet : « Nous aurions dû nous débrouiller seuls avec les armes américaines, mais sans leurs hommes comme le faisait les communistes. » jugent-ils . Diệm lui-même ne fit pas une analyse différente lorsqu’il s’adressa en ces termes à l’ambassadeur américain au Vietnam en 1961: “If we cannot win this struggle ourselves, with the invaluable help you are giving, then we deserve to lose, and will lose.”( Frederick Nolting, From Trust to Tragedy (New York: Praeger, 1988), 39, 53.)

En alternant anecdote familiale  et grande histoire, une si jolie petite guerre a trouvé un équilibre narratif parfait pour raconter une période très peu connue de la guerre du Vietnam en France , le Saigon des années Diệm. Un sujet aussi complexe qu’austère que l’auteur a su pour autant rendre vivant, les 270 pages du roman se lisent d’une traite. Le dessin de l’auteur est agréable, réalisé au pinceau et à la gouache. Les amateurs de littérature vietnamienne se souviendront avoir apprécié ailleurs le trait de Marcelino Truong : illustrateur de métier, il a réalisé entre autres de nombreuses couvertures d’ouvrage d’écrivain vietnamien.

Marcelino Truong indique vouloir donner une suite à Une si jolie petite guerre, en décrivant cette fois la période 1963-1975, qu’il a vécu de l’étranger. On attend ce second tome avec impatience.

 

Deuxieme partie du billet : discussion sur le contexte historique

Retour sur la Grande Histoire de la guerre du Vietnam racontée dans une si jolie petite guerre

Le roman de  Marcelino Truong évoque de manière bienvenue  l’Histoire avec un grand H de la guerre du Vietnam. Revenons et explorons davantage encore  le contexte de certains évènements historiques cités dans le livre.

 

 

L’exode des nord vietnamiens de 1954

Page 38 « Dès 1954 un million d’habitants du nord vietnam en majorité catholique fuirent vers le sud. On le sait maintenant  pour encourager cet exode des agents de la CIA attisait la peur des rouges »

Selon une théorie longtemps dominante au sein de la communauté des historiens et des journalistes américains,  l’exode des nord vietnamiens à l’issue de la guerre d’indochine en 1954 aurait été provoqué par une opération guerre psychologique menée par la CIA : de fait   « Leaflets were dropped from planes, astrologers were asked to prepare calendars predicting dire fates for the communist leadership and those under them, and frightening rumors about Viet Minh plans were spread. » explique Peter Hansen.

Cette affirmation est  désormais aujourd’hui complètement réfutée, voire qualifiée même  de mythe  à l’aune des dernières recherches historiographiques sur le sujet. Dans son article  Bắc Đi Cú: Catholic Refugees from the North of Vietnam, and Their Role in the Southern Republic, 1954–1959, Peter Hansen a en effet démontré que s’il y a bien eu une campagne de propagande au Nord Vietnam par la CIA, celle-ci s’avéra complètement inefficace car la plupart des exilés n’eurent pas connaissance des rumeurs propagées par les américains.

Les Nord vietnamiens n’eurent pas à être manipulés pour décider de leur exil : en 1954 se mettaient en déjà en place les mesures totalitaires qui devaient fonder un état d’inspiration stalinienne au nord vietnam.  Ce sont les agissements du parti communiste, le lancement dès 1953 de la réforme agraire, la campagne anticapitaliste, la purge des classes moyennes du parti qui poussèrent les nordistes au départ.

 

La bataille d’Ấp Bắc : réévaluer l’  « after action report » du Lieutenant Colonel Vann

It was a miserable damn performance, just like it always is. These people won’t listen. They make the same mistake over and over again in the same way

—Lieutenant Colonel Vann, A Bright Shining Lie: John Paul Vann and America in Vietnam.

Une si jolie guerre revient longuement sur un engagement militaire emblématique de la guerre du Vietnam, la bataille d’ap bac. Le roman rapporte les propos du Lieutenant Colonel John Paul Vann, alors conseiller militaire auprès de l’armée du sud vietnam, recueillis par le reporter Neil Sheehan peu après la bataille. Pour Vann la bataille fut une débâcle dont la responsabilité repose entièrement sur les épaules de l’ARVN.

L’évaluation très négative de Vann sur l’action de l’ARVN eut un impact durable sur le jugement que les américains porteront sur les performances de leurs alliés : le manque d’agressivité des soldats sud vietnamiens et leur propension à refuser le combat deviendra alors une image d’Epinal de la guerre.

Ap Bac fut une défaite pour le Sud-vietnam et les manquements des soldats  sud vietnamiens furent à juste titre soulignés. Pourtant la narration qui en a été faite par Neil sheehan et Vann est  aujourd’hui en partie contestée ,en particulier leur portrait exagérément négatif d’une ARVN incompétente et couarde.

L’objectivité de Neil Sheehan a été remise en question par l’historien  Mark moyar ,compte tenu des  positions anti Diệmiste  du reporter qui iront au delà de  la neutralité journalistique.( The Vietnam history you haven’t heard http://www.csmonitor.com/2007/0122/p09s01-coop.html)

Le major Kenvin R Kilbride  dans sa thèse  MILITARY ASSISTANCE ADVISORY GROUP–VIETNAM (1954-1963): THE BATTLE OF AP BAC reproche à Sheehan une  retranscription de la bataille un peu trop facilement orientée à l’encontre de l’ARVN  : “. The Sheehan narrative of the battle of Ap Bac provides a compelling argument for the shortcomings of ARVN officers.[cependant] The willingness to place responsibility for the outcome of the battle on ARVN and flawed MACV directives fits too nicely into the author’s larger narrative about the failures of Vietnam” indique t-il.

Par ailleurs Kilbride a  aussi souligné les limites méthodologiques de l’analyse de Vann.  Pour le major, “US advisors used the ARVN officers to cover their errors”. De fait selon Mark Moyar, le LTC Vann fut responsable d’une erreur décisive  durant cette bataille en désignant pour les troupes héliportées une landing zone  située en plein milieu du champ de tir ennemi « […]Vann lied about the helicopter fiasco was that he himself bore full responsibility. Although Vann adroitly conned the younger newsmen, he admitted[..]he had made the decision to put the helicopters so close to the tree line, the most costly mistake anyone made during the battle”.(Triumph Forsaken)

Plus encore, l’importance donnée à la bataille d’Ap Bac sanctifiant l’incompétence et la lâcheté des sud vietnamiens  conduisit à obérer le fait que dans les mois précédents l’ARVN avait aussi remporté  victoires significatives contre l’insurrection VC:

The Battle of Ap Bac came to signify all the shortcomings of the GVN, President Diệm, and the ARVN. This compelling narrative minimizes the progress that the ARVN had made as they increased their offensive operations in pursuit of the VC. The year leading up to the Battle of Ap Bac, the ARVN conducted numerous successful operations against the VC as part of the larger pacification campaign “explique le major Kilbride.

Au moment de la bataille d’ap bac en février 1963, la progression de l’ARVN sera sensible et la guerilla vietcong subira un net recul perdant le contrôle de près d’1 millions de paysans

En effet, la situation militaire du sud Vietnam en 1963 était sans doute moins  dégradée que ne laissait le supposer le LTC Vann. Dans Vietnam’s Forgotten Army, Andrew Wiest indique que malgré les revers subis  par l’ARVN à Ap Bac et les carences encore importantes de l’ARVN« The successes of 1962 and 1963 demonstrated that the ARVN was resurgent and that there was little danger that the Viet Cong would shatter the ARVN or overthrow the Diệm government.”

En definitive, pour Moyar, Vann et Sheehan furent partiaux dans leur description de la bataille d’Ap Bac et surtout des Sud-vietnamiens:”The South Vietnamese forces did not perform well at Ap Bac, but neither did they display gross ineptitude or cowardice. [..]Vann succeeded in misleading the American press corps, and hence the world, about the events at Ap Bac by exaggerating the faults of the South Vietnamese and hiding his own.”(triumph forsaken)

Pour le major Kildbride, l’analyse de Vann était sans doute trop simpliste:” Laying the outcome of the Battle of Ap Bac at the feet of ARVN officers based on lack of aggressiveness is a veiled cultural prejudice and demonstrates the failure of US advisors to recognize that it is a complex and time-consuming process to build an army and government in the midst of a war. “

Parachutistes sud-vietnamiens brandissant des drapeaux capturés à l’ennemi

La vietnamisation

P 262 «  En 1972 le president Nixon  normalisa les relations avec la chine de mao  ce coup de théâtre permis d’opérer le retrait  des Gi’s . On passait la mains aux sud vietnamiens  cela s’appelait la « vietnamisation »

En 1969 dans un discours à Guam, Richard Nixon formula les principes qui devaient désormais servir de cadre à la politique étrangère de son pays, la doctrine Nixon : le président annonça sa volonté de réduire l’engagement militaire américain dans le monde. Les pays victimes d’agression pouvaient compter sur une assistance économique et militaire des Etats unis mais  plus sur un engagement direct de l’armée américaine.

Pour le Vietnam cette politique porta un nom , la vietnamisation. Dès 1969 , les troupes américaines purent entamer leur retrait tandis que dans le même temps les effectifs de l’ARVN étaient considérablement augmentés. C’est ainsi que en 1972 il ne restait plus que 24200 GI au Vietnam tandis que l’ARVN alignait  alors plus d’1 million d’hommes.

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En savoir plus

Sur Diệm et son régime

http://lescahiersdunem.fr/50-eme-anniversaire-de-lassassinat-de-ngo-dinh-diem-13-la-route-vers-le-pouvoir/

Cet article fut initialement publié sur le site saigonciné

Remerciements à Marcelino Truong pour les crayonnés et les photographies intégrés à ce billet.

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