Eric Blair est devenu George Orwell en Birmanie

 «  Quand un Blanc se met à aller à la pagode anglaise, c’est pour ainsi dire le commencement de la fin ». George Orwell, Une histoire birmane, p.153.

Sur le pont du SS Herefordshire longeant les côtes indiennes, un matin de l’automne 1922, se tient un jeune homme dégingandé de 19 ans. Il n’a pas encore la fine moustache caractéristique de sa figure d’écrivain. Il y a au contraire quelque chose de posh, de snobinard, dans son attitude. Il faut dire qu’il sort tout juste de la très prestigieuse public school d’Eton en Angleterre, où on l’a nourri de latin et de grec. Plutôt que d’intégrer l’université d’Oxford, ce qui aurait pesé sur le budget de sa famille issue de la « frange inférieure de la classe moyenne supérieure britannique », il a choisi de s’engager dans la police coloniale en Birmanie. Sans doute a-t-il déjà lu Rudyard Kipling et Joseph Conrad, mais le jeune Eric Arthur Blair ne s’engage pas par goût de l’exotisme. Né aux Indes dans une famille d’administrateurs coloniaux, c’est tout naturellement qu’il y retourne.

Eric Arthur Blair est le véritable nom de George Orwell [1903-1950], écrivain anglais passé à la postérité pour son roman dystopique 1984 ainsi que pour La Ferme des Animaux, fable sur le totalitarisme écrite à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Les lecteurs français savent souvent moins de choses sur ses premiers travaux, chroniques acérées de la société industrielle française et anglaise des années 1930, Dans la Dèche à Paris et à Londres et Le Quai de Wigan, ou encore de son témoignage sur la guerre d’Espagne, Hommage à la Catalogne.

Bien sûr, il y a depuis une vingtaine d’années un nouvel engouement en France pour le « premier » Orwell, celui des années 1930. Le philosophe montpelliérain Jean-Claude Michéa lui a consacré une biographie politique et plus récemment, le journaliste Kévin Boucaud-Victoire un essai. Mais, à l’exception d’Emma Larkin qui a écrit un ouvrage en anglais sur le sujet en 2006, on ne prend que rarement en considération l’expérience asiatique d’Orwell pour comprendre son œuvre. Et pourtant, on peut se poser la question : si c’était au constat de la réalité du colonialisme en Asie du Sud-Est que l’auteur avait trouvé l’origine de sa critique de l’autoritarisme ?

En apparence, il n’y a que trois textes d’Orwell qui traitent de son expérience birmane. Deux articles ; Une pendaison (1931), Comment j’ai tué un éléphant (1936) ; et un roman, Une histoire birmane (1934). Mais peut-être que finalement, tous ses livres l’y ramènent : l’injustice et l’oppression qu’il combat sont le miroir de celles qu’il a connues entre 1922 et 1927.

L’écrivain et sa révolte intérieure

Rangoun, la capitale birmane, connaît une certaine effervescence culturelle et économique au milieu des années 1920. Son port est devenu un lieu d’émigration pour les travailleurs indiens et chinois, en partance pour l’Europe ou l’Amérique. Les bateaux européens y font halte avant Singapour et le passage du détroit de Malacca, où les attaques des pirates sont encore fréquentes. Mais Eric Arthur Blair n’a guère le temps de s’y attarder. Il lui faut déjà partir pour Mandalay, dans les plaines sèches du centre du pays, afin d’être formé au commandement de la police coloniale. La formation durera un an, et il y apprendra quelques rudiments de Birman et d’Hindustani, ainsi que le code de conduite du « Pukka Sahib », du parfait gentleman de l’Empire britannique.

Il devient officiellement policier en novembre 1923, à l’âge de 20 ans, pour être envoyé à Maymyo (aujourd’hui Pyin U Lwin) puis à Moulmein, ville portuaire du sud du pays, dans l’État Môn. C’est là que l’expérience du jeune homme a nourri l’écrivain, puisque, comme il l’écrit au début de Comment j’ai tué un éléphant, « c’est l’unique période de [sa] vie où [il] a été suffisamment important pour susciter la détestation de bien des gens. »

Eric Blair a été un rouage du système impérialiste britannique. A partir du moment où il s’est rendu compte de la réalité de la domination coloniale, il s’est retrouvé face à cette interrogation : pourquoi continuer de servir une cause contraire à ses valeurs politiques et humaines, qu’il trouvait injuste ? Il a ressenti une irritation nerveuse à l’endroit des « indigènes » birmans, en raison de l’incompréhension culturelle, de la méfiance qu’inspirait à leurs yeux son métier de policier, et de la distance entre les Blancs et les « indigènes » (Birmans, Indiens ou Chinois) du fait du racisme du système colonial. De la même manière, il a dû passer bien des soirées en compagnie de colons anglais qu’il n’appréciait guère, jusqu’à prendre peur, peut-être, de finir par leur ressembler.

Ce qui fait la différence entre Orwell et d’autres écrivains qui ont pu s’intéresser à la question de la colonisation en Asie du Sud-Est (André Malraux, par exemple), c’est qu’il n’a pas seulement été un observateur, il en a été un acteur à part entière. Malraux, avec une certaine morgue, disait s’être rendu compte de l’injustice de la colonisation lorsqu’il était en résidence surveillée à Phnom Penh pour avoir volé des statues dans le temple du Banteay Srei, au nord de la cité d’Angkor. Eric Arthur Blair, lui, s’est levé à l’aube pour hisser le drapeau et il a entendu le son des clairons. Il a mis des coups de trique à des prisonniers et participé au maintien de l’ordre. Il s’est ennuyé pendant des semaines. Surtout, pendant plus de cinq ans, il a obéi. Il a appris ce que cela signifiait, pour un individu, de se plier à des ordres absurdes et de devoir s’y abandonner, parce que « c’est ainsi » et « qu’il n’y a pas le choix » (cette absurdité du système est un thème central dans 1984).

Dans une certaine mesure, les deux articles essais, Une pendaison (1931) et Comment j’ai tué un éléphant (1936) sont le récit rétrospectif de la prise de conscience de l’auteur : il y dépeint un colonialisme crépusculaire où la mort (celle d’un éléphant ou celle d’un condamné) est un acte anodin, qui se « doit » d’être. Aussi, en 1927, lorsqu’il retourne définitivement en Angleterre en arguant de raisons de santé (il était tuberculeux), Blair peut enfin devenir Orwell : il n’est plus croyant depuis l’adolescence et ses années de pensionnat, mais il n’en a pas moins un péché à laver. Et celui-ci est politique.

Une féroce description des mœurs coloniales

Une histoire birmane met en scène John Flory, colon anglais d’une petite ville de Birmanie, employé d’une société de bois, aux prises avec d’un côté les Européens qui l’entourent et de l’autre sa propre lâcheté, ses propres renoncements. Flory est un personnage rongé par la solitude et le manque de stimulation intellectuelle. Lorsque débarque dans la petite ville une jeune femme d’une vingtaine d’années, Elizabeth Lackersteen, la nièce d’un couple de colons, il espère pouvoir enfin échapper à sa condition et se marier. Mais la romance ne sera que de très courte durée.

Au-delà du décor et de la moiteur ambiante, l’auteur échappe à la tentation de l’exotisme et s’attaque de front au système colonial. Il y a bien quelques scènes de descriptions de la vie indigène ainsi qu’une longue scène de chasse dans la jungle, mais elles sont finalement secondaires dans la trame du livre. Il montre bien en revanche les vexations que les colons font subir aux indigènes, le racisme « systémique » et les agressions physiques. Européens et « indigènes » ne se parlent pas et ne se comprennent pas ; d’ailleurs, une partie de l’intrigue concerne l’admission d’un membre non-européen dans le club local. Seul Flory a un ami non-Européen : le docteur Veraswami, médecin indien et directeur de la prison locale. Le langage est cru : dans la bouche des Anglais, les indigènes sont des « nègres » et de la « vermine ». Mais le portrait qu’Orwell fait de ces colons racistes est sans pitié : ils sont laids, ridicules, alcooliques, méchants, vains et prétentieux. A-t-il exagéré les traits pour autant ? Pas tant que ça, affirmera-t-il dans une lettre écrite en 1946, douze ans après la publication du roman : « Je crois que c’est grossier et imprécis dans certains détails, mais la plupart du temps il ne s’agit guère que de la retranscription de ce que j’ai vu. »

Le personnage d’U Po Kyin, magistrat sous-divisionnaire birman dont toute l’intelligence est portée vers la capacité à fomenter des intrigues et des complots, rompt avec la représentation du colonisé comme victime. U Po Kyin fait plus que de s’accommoder du système, il en profite. Orwell touche ici un élément sensible de l’histoire de la colonisation de l’Asie du Sud-Est : il y avait une élite locale qui trouvait un intérêt dans la domination des Européens et se montrait parfois plus royaliste que le roi. L’auteur retranscrit, à travers U Po Kyin et son entourage, les « stratégies » des Birmans. Il leur prête en cela un « agenda » politique : il n’en fait pas un portrait figé.

Un autre thème qui est abordé est celui de la médiocrité qui fait son nid dans les microcosmes et dans le temps qui se dilate, en raison de l’alcool et de la chaleur. Dans une certaine mesure, Orwell décrit ce qu’il aurait pu devenir s’il n’était pas rentré en Angleterre. Il dresse également, sans le savoir, un tableau acide de ce qu’est parfois la vie de certains Occidentaux en Asie du Sud-Est ; colons hier, expatriés aujourd’hui. Sous ces tropiques où le sexe et l’illusion de la séduction amoureuse sont plus accessibles que dans leur pays d’origine, d’aucuns s’abandonnent à une forme de facilité. Il y a quelque chose de troublant à reconnaître certains comportements du XXIème siècle dans un roman qui s’inscrit dans la période coloniale. Les préjugés et le sentiment de supériorité continuent, hélas, d’avoir une actualité.

La genèse d’un écrivain

Évidemment, Une histoire birmane a des défauts. Le style est parfois approximatif, même s’il faut noter le très bon travail de traduction de Claude Noël en français pour les éditions Ivrea. On sent qu’Orwell hésite entre le naturalisme des auteurs qu’il lisait adolescent et l’écriture sèche et efficace, « comme le carreau d’une fenêtre », qu’il développera par la suite dans ses livres-reportages.

Ses débuts d’écrivain furent difficiles : il a fallu plusieurs années pour achever la rédaction d’Une histoire birmane, qui ne fut publié pour la première fois qu’en 1934. Il aurait commencé à y travailler à Paris, vers 1928, et il fit paraître un an avant, en 1933, Dans la dèche à Paris et à Londres, son enquête à la première personne sur les bas-fonds des capitales britannique et française. Plus encore, Victor Gollancz, l’éditeur de ce premier livre, refusa initialement le manuscrit de peur des représailles ; il voulait s’assurer qu’aucune personne réelle ne pût se reconnaître dans le portrait des colons anglais en Birmanie. Ce fut donc aux États-Unis que parut le roman, aux éditions Harper, à 2000 exemplaires. Il ne se vendit initialement que la moitié du tirage et les rares critiques furent négatives. Seul l’anthropologue Geoffrey Gorer [1905-1985] lui fit parvenir une lettre pour lui dire son admiration. Gorer et Orwell restèrent amis jusqu’à la mort de ce dernier, en 1950. Gollancz, quant à lui, racheta les droits de publication pour la Grande-Bretagne en 1935, mais Orwell resta un auteur relativement confidentiel jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la publication de La ferme des animaux.

Comment Eric Blair a-t-il donné naissance à George Orwell ? Il lui a fallu un travail acharné, mais sans doute la révolte intérieure de sa jeunesse l’a-t-elle nourri. Un peu comme le jeune Kateb Yacine, témoin impuissant des massacres de Sétif et Guelma en Algérie, en mai 1945.  Eric Blair avait formulé le souhait, à son retour en Europe, de se battre aux côtés des opprimés. Il s’est par la suite rendu compte qu’être du côté des opprimés ne signifiait pas toujours être au service de la vérité (c’est le thème de son témoignage sur la guerre d’Espagne), mais il n’en reste pas moins que la Birmanie a compté dans sa formation.  Après y avoir vu les compromissions des hommes et la manière dont ils peuvent s’accommoder de l’injustice, Orwell a consacré une œuvre entière à la critique des totalitarismes et à l’importance de la décence ordinaire.

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