Entretien avec Mme Nguyen-Ton Nu Hoàng Mai, professeure de vietnamien

Entretien réalisé par Louis Raymond

            Mme Nguyen – Ton Nu Hoang Mai est professeure de Français Langue Etrangère au Lycée Jean de la Fontaine (16ème arrondissement de Paris), où elle a enseigné le vietnamien pendant quelques années après 20 ans d’enseignement du Vietnamien au Lycée Louis le Grand, et de Vietnamien au Lycée Emilie Brontë (Lognes, Seine et Marne). Elle est également présidente de l’association Ecole Sauvage, créée en 1994. Elle est à l’origine d’une pétition demandant la révision des modalités d’inscription pour les candidats au BAC dans les langues rares, pétition qui recueillait 2375 signatures le 17 juin 2020. Nous nous sommes entretenus avec elle pour parler de l’enseignement du Vietnamien en France, de l’importance du bilinguisme et de la transmission de l’identité culturelle à travers la langue dans les diasporas.

Pourquoi cette pétition ? Quelles sont les dispositions de la réforme du BAC dite réforme Blanquer, prévue pour 2021,  qui sont préjudiciables à l’enseignement des langues rares ?

Cette pétition porte sur les modalités d’inscription au BAC, et non sur l’enseignement des langues rares. Plus précisément, il s’agit de permettre aux candidats optant pour les langues rares (comme le Vietnamien, le Cambodgien ou le Turc, par exemple) de pouvoir passer cette matière en tant qu’épreuve obligatoire au BAC, c’est-à-dire comme langue vivante A ou B. J’ai pris connaissance de ces modalités en avril 2019, soit assez tardivement, alors que la réforme était déjà engagée.

L’injustice est que les candidats au BAC ont désormais l’obligation d’être rattachés à un établissement où l’enseignement de la langue en question est dispensé. Or, on constate que certaines langues sont très défavorisées, comme le Cambodgien qui n’est enseigné dans aucun lycée de France métropolitaine. Ainsi, aucun candidat ne peut satisfaire à cette exigence. Le Vietnamien est un peu mieux loti. A Paris, il y a deux centres où l’on peut apprendre le Vietnamien en LVA ou LVB, soit comme matière obligatoire : au lycée Jean De la Fontaine (Paris 16ème) et au Lycée Louis Le Grand (Paris 5ème). C’est ce dernier lycée qui regroupe tous les élèves  qui veulent suivre des cours de vietnamien, mais à condition qu’ils soient scolarisés dans un lycée parisien. Par conséquent, tous les élèves de province et de banlieue qui voudraient s’inscrire en Vietnamien au BAC ne le peuvent plus, alors que jusqu’à présent, il était possible de le faire en candidat libre.

Les candidats en province sont par exemple des Vietnamiens natifs, venant d’arriver du Vietnam. Le fait de pouvoir prendre le Vietnamien en tant que langue obligatoire, avec un coefficient 5, c’est donc un avantage pour eux. Avec cette réforme, on ferme la porte à cette possibilité.

Depuis quand votre pétition est-elle en ligne ?

Depuis mai 2019. J’avais envoyé des réclamations au ministère de l’éducation nationale, auprès de la sous-direction chargée de l’enseignement dans les lycées. On m’avait rétorqué que, de toutes les façons, les candidats étaient très peu nombreux et qu’ils avaient toujours la possibilité de prendre la langue rare comme LVC (3ème langue, en option). Or, ce n’était pas du tout ce que je réclamais. Le problème, c’est que seuls les bacheliers des filières générales (actuellement S, ES et L) peuvent prendre une 3ème langue, c’est impossible pour les filières technologiques. Moi, je me bats pour que tous les candidats aient les mêmes droits.

La pétition recueille aujourd’hui environ 2300 signatures.  Où en sommes-nous aujourd’hui, en ce qui concerne la mobilisation autour de celle-ci ?

Malheureusement, nous n’avons pas beaucoup avancé depuis l’année dernière. La communauté vietnamienne a plus ou moins suivi, il faut le dire. C’est lié au fait qu’au sein de la diaspora, dans  certaines familles, si le Vietnamien est la langue d’origine, la deuxième génération ne le pratique plus vraiment. Ainsi, peut-être qu’ils ne voient pas l’utilité qu’il y a à en défendre l’enseignement. Il y a un autre aspect également. Supposons que nous gagnions cette bataille, cela reviendrait à réclamer que l’enseignement du Vietnamien (et de toutes les autres langues rares) se fasse de manière plus homogène sur le territoire, ou bien continuer d’accepter les candidats libres qui feraient leur choix en terminale. Il y a donc une critique qui émerge chez certains professeurs, qui considèrent que ce serait-là favoriser des candidats étrangers. Pour ma part, je ne vois pas cela comme un privilège. Un anglophone natif passant le BAC français peut avoir 20/20 en langue vivante obligatoire. Pourquoi ce ne serait pas le cas pour un vietnamophone ou un arabophone ?

Est-ce que vos revendications rejoignent une contestation plus large de cette réforme, à savoir qu’elle risquerait d’accentuer les disparités territoriales, entre les établissements « riches » et les établissements « pauvres » ? Il est prévu que les lycées pourront proposer toute une myriade d’options à leurs élèves, mais le lycée Louis Le Grand a toutes les chances de pouvoir offrir plus d’options qu’un lycée situé en Seine Saint-Denis ou dans un territoire rural.

Tout à fait. Le risque de disparité est énorme. De manière assez habituelle, Paris sera largement favorisé par rapport aux autres territoires, aussi bien en ce qui concerne l’enseignement des langues rares que pour les autres spécialités.

Qui sont-ils, ces élèves qui apprennent le Vietnamien en LVA ou LVB ?

D’après ce que j’ai pu voir à travers la correction des copies des années précédentes, beaucoup sont des provinciaux, et ont le Vietnamien pour langue maternelle. Ils sont une quarantaine environ, répartis dans toute la France. Peut-être que si les lycées explicitaient davantage cette possibilité, ils seraient plus nombreux. Mais généralement, lors de l’inscription au BAC, le candidat se retrouve seul avec son conseiller principal d’éducation (CPE) qui le presse de faire son choix et les professeurs de langue vivante, italien, espagnol ou allemand, n’aiment pas trop qu’on abandonne leur matière.

Très concrètement, si on imagine la situation d’un couple mixte franco-vietnamien qui a grandi au Vietnam et qui est bilingue, mais dont les parents s’installent en France au moment où leur enfant entre au lycée,  cela veut dire qu’on lui met des bâtons dans les roues ?

Tout à fait. En province, il n’y a aucune structure de rattachement pour l’enseignement du Vietnamien, ni centre de langues ni enseignement à distance avec le CNED.

 cours avec les Prépa Bac

Qu’en est-il de l’épreuve du BAC en langue vietnamienne ?

C’est là le deuxième écueil. Il y a des jeunes d’origine vietnamienne nés en France qui pourraient prétendre à passer cette épreuve au BAC, mais leur niveau n’est naturellement pas le même que celui des natifs.  Cependant, quand ils regardent les sujets, qui ont été concoctés par une équipe universitaire, ils se disent que c’est inabordable, pour la bonne raison qu’ils ont été conçus pour un candidat natif.

Ce n’est pas comme en anglais, où les sujets sont conçus, avec toute la pédagogie nécessaire, pour des élèves français de 17 ou 18 ans ?

Exactement. Quand je compare le sujet de Vietnamien avec celui de Chinois, d’Arabe ou de Japonais, c’est très frappant. Dans toutes les autres langues, on favorise le candidat, notamment en lui donnant des aides pour le vocabulaire. En Vietnamien, c’est le contraire. Aucun coup de pouce, ce qui n’encourage pas le choix de cette matière…

Qui élabore les sujets ? L’équipe du département de Vietnamien de l’Inalco ?

Oui. Tout cela nous ramène à l’année 1994. François Bayrou était alors ministre de l’éducation nationale. Il avait eu l’idée de faire le ménage dans les langues rares enseignées en France, soi-disant parce qu’il y en avait trop, alors que je considère qu’il s’agit d’une richesse française. Il avait donc tout simplement supprimé des langues, dont le Vietnamien, le Cambodgien, le Laotien et le Turc. Quand j’ai appris cela, je me suis mobilisée avec mes élèves du lycée Louis Le Grand, et nous avons gagné la partie, car les Turcs nous avaient beaucoup soutenu, tout comme les Cambodgiens. Au mois de juillet 1994, l’éducation nationale a fait marche arrière et m’a demandé de calmer la communauté vietnamienne, qui était en émoi car le Vietnamien avait été supprimé aussi bien en tant que langue obligatoire que langue facultative. Le Vietnamien a donc été réintégré, et l’est toujours jusqu’à présent.

Nous avions obtenu gain de cause, mais il n’y avait pas eu beaucoup de soutien dans la communauté enseignante et universitaire. On me soupçonnait de vouloir favoriser mes propres élèves (120 à l’époque), ce qui avait été signalé au ministère de l’éducation nationale. L’élaboration des sujets avait donc été confiée à la chaire de Vietnamien de l’Inalco. Le problème, c’est que la commission qui devait élaborer la continuité pédagogique entre le niveau secondaire et le niveau universitaire n’a jamais eu lieu.

Quel est, selon vous, l’intérêt d’apprendre une langue rare au lycée ? Est-ce qu’on parle d’identité ? De transmission culturelle ?

Si l’on parle du point de vue d’une diaspora, la préservation de la langue d’origine est toujours une richesse culturelle, pour cette communauté comme pour l’individu qui la pratique. On a beau maîtriser le Français et se sentir français dans l’âme, il y a toujours une petite différence liée à l’éducation qui nous a été donnée. Il y a une part de nous-même qui est irréductible, et qui fait que nous ne sommes pas comparables à une personne dont les deux parents sont français. Autant utiliser cette différence, petite ou grande, comme un atout. Je plaide pour la double culture en ce que je crois qu’elle est un enrichissement. Un enfant qui est bilingue aura un comportement et un développement individuel différents.

En 1994, au moment de la première mobilisation pour le maintien des langues rares, j’avais invité une psychologue spécialisée dans le bilinguisme à faire une conférence, Mme Geneviève Vermès. Elle avait commencé son exposé par un exemple très simple que je résume ici. Imaginons un test avec deux groupes d’enfants : les uns bilingues, les autres n’ayant qu’une seule langue maternelle. On leur présente des objets de couleur et de forme différentes, en leur demandant de les classer. Tous les enfants des deux groupes se sont mis à les classer selon un code donné, soit par forme, soit par couleur. Puis, on leur a demandé d’imaginer une autre méthode de classement. Seuls les enfants bilingues ont réussi à défaire ce qu’ils avaient déjà fait afin de proposer une alternative. Je crois que cette expérience démontre l’intérêt du bilinguisme.

Au-delà du bénéfice évident pour le développement des facultés cognitives, quel est votre avis en ce qui concerne la question de l’identité ? A titre personnel, j’avais un peu l’impression d’être « fragilisé » dans mon identité par le fait de ne pas parler vietnamien pendant mon adolescence.

J’ai commencé mon enseignement à Louis Le Grand avec des adolescents. J’ai traversé avec eux toute cette période difficile de l’après-guerre, après 1975. Désormais, avec mon enseignement associatif dans le 13ème arrondissement de Paris avec l’association Ecole Sauvage, je côtoie beaucoup de personnes ayant des origines vietnamiennes, plus ou moins métissées, qui sont à la recherche de leur identité.  Cette recherche-là peut survenir à n’importe quel moment d’une vie, le plus souvent en lien avec un événement important dans une existence. Je vois même de temps en temps des conséquences terribles à ce questionnement : certaines personnes sont tellement bousculées par cette crise identitaire qu’elles plaquent tout pour aller refaire leur vie en cherchant cette chose qui leur manquait, parfois à 30 ou 35 ans. Mon expérience d’enseignante me montre donc que, de toute façon, on ne peut pas se couper totalement de ses origines. A un moment, elles ressurgissent.

L’enjeu, c’est donc d’accompagner cette recherche d’identité, de faire en sorte qu’elle soit progressive. Il faut pouvoir donner à l’enfant son identité puis, en grandissant, il en fera ce qu’il voudra. Le but, c’est d’éviter que l’adulte soit « en manque ». De cette manière, on évite les regrets ou alors, s’il y en a, ils relèvent juste du mea culpa, en ce sens que la responsabilité repose alors sur chaque individu de disposer de son identité comme il le souhaite. J’entends beaucoup d’enfants, devenus adultes, qui reprochent à leurs parents de les avoir privés de la possibilité de parler Vietnamien. Ils se posent la question : « Mais de quel droit ? »

La transmission ou l’intérêt pour la langue, cela a également quelque chose de très étonnant. Il arrive qu’on « saute » une génération, puis que l’envie reprenne avec fureur dans la génération d’après ! Mes élèves (du cours associatif) témoignent ainsi du fait que l’apprentissage de la langue ou de la culture leur permet de renouer avec leurs parents ou avec le passé de leur famille.

projection du film « Poussières de vie » de Rachid Bouchareb d’après « la colline de Fanta de Duyên Anh »

Quel est le statut des enseignants de Vietnamien en France dans le secondaire ? A ma connaissance, il n’y a pas de concours, ni CAPES, ni agrégation en vietnamien, alors que ces concours existent pour le Chinois.

C’est là notre faiblesse. Vous n’êtes pas sans savoir que la communauté vietnamienne est divisée, pour des raisons politiques. Par conséquent, il y a une suspicion à l’égard du rôle que pourrait jouer l’Ambassade du Vietnam dans le financement de l’enseignement de la langue. Même si théoriquement elles n’en ont pas le droit, les Ambassades étrangères pèsent comme elles le peuvent en faveur des langues rares. Dans le cas du Japonais, l’Ambassade du Japon va même jusqu’à payer le salaire de certains enseignants du lycée La Fontaine (Paris 16), pour les classes optionnelles. En ce qui concerne la Chine, certains professeurs maintiennent historiquement un lien avec l’Ambassade, cette dernière pouvant même aller jusqu’à leur donner des consignes. Comme la diaspora vietnamienne est encore, en général, plutôt hostile au régime actuel, on considère que l’influence de l’Ambassade ne peut être que néfaste.

Est-ce que, très concrètement, il pourrait y avoir une influence sur les corpus de texte à étudier, ou sur la répartition entre les écrivains du Sud et du Nord ? En somme, est-ce que l’Histoire pourrait venir pointer le bout de son nez ?

Certainement. Quand j’ai commencé à enseigner dans les années 1980, j’ai opté pour des textes des auteurs du Sud, car ce que je lisais des auteurs du Nord ne me semblait pas convenir à la liberté d’expression. Chez les auteurs du Sud entre 1954 et 1975, il y a une très grande diversité, avec même des textes appelant à déposer les armes, complètement pacifistes.

Et depuis, est-ce que vous en avez intégré ? Il y a des écrivains du Nord qui ont fait preuve d’une grande sincérité dans leurs écrits. Je pense bien sûr, en premier lieu, à Bao Ninh et Nguyên Huy Thiêp.

J’ai essayé de créer des corpus nouveaux, mais il faut que cela réponde à d’autres critères encore. L’un de ces critères, c’est qu’il faut que les textes puissent être étudiés avec le « filtre » de l’analyse  à la française. C’est-à-dire que je veux démontrer à nos jeunes la beauté et la profondeur de la littérature vietnamienne. Je dois dire que malheureusement, dans les écrits du Nord d’aujourd’hui, relativement peu de textes répondent de ces critères.

Vous êtes par ailleurs la présidente de l’association Ecole Sauvage. Quelles sont les activités de cette association, en France et au Vietnam ?

Les activités culturelles que nous menons en France sont faites pour financer nos actions humanitaires au Vietnam, où nous avons ouvert notre première classe en 1994.

J’enseignais, et j’enseigne toujours, l’histoire et la culture du Vietnam. En 1992, je me souviens qu’un élève m’avait demandé : « Mais si la situation est si dramatique, pourquoi les Vietnamiens ne se sont-ils pas révoltés pour changer leur avenir ? » Silence. Puis, je lui réponds qu’on ne peut pas recommencer une guerre quelques années à peine après en avoir terminé une. En revanche, s’il y a des choses qu’on peut changer, si on peut avoir un levier d’action, c’est à travers l’éducation. Dans les années 1990 au Vietnam, il y avait beaucoup de jeunes analphabètes. J’ai demandé à mes élèves et à mes amis de l’époque s’ils voulaient marcher en ce sens, et c’était parti. Nous nous sommes lancés dans l’alphabétisation des enfants de la rue à Nha Trang, qui est ma ville natale.

L’Ecole Sauvage donne aussi des cours associatifs de Vietnamien, de tous niveaux, dans le 13ème arrondissement. En fait, il s’agit du « public » d’élèves que j’avais lorsque j’enseignais au lycée Louis Le Grand. Le but, comme je le disais tout à l’heure, c’est de leur donner des clés à travers la langue, de leur donner le maximum de culture vietnamienne en complément de la culture familiale. Les cours ont lieu le samedi, toute la journée.

Si je devais résumer en un mot notre entretien, je dirais que vous êtes une passeuse de la langue et de la culture vietnamienne en France. Êtes-vous d’accord avec cela ?

Oui, passeuse, mais avant tout parce que je suis amoureuse de cette langue !

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