La Tonkinoise de l’île de Groix : Dominique Rolland aux prises avec le métissage

Le métissage, en situation coloniale, est une question politique. A quel monde appartient-on quand on est pris entre deux cultures ? Celui du père, ou celui de la mère ? Et surtout, dans quel camp se trouve-t-on ? Dans La Tonkinoise de l’île de Groix, spectacle issu en partie d’un livre intitulé Passeport pour Hué (Editions Elytis, 2011), Dominique Rolland interroge la condition des enfants nés d’une mère Annamite [le nom donné aux Vietnamiens jusqu’au milieu du 20ème siècle] et d’un père Français, à travers l’histoire vraie et émouvante d’une femme, née en Annam et qui en vint à finir ses jours dans un couvent breton au milieu du XIXème siècle.

Laurent Barisy était officier de la Compagnie des Indes, comme la plupart des mandarins français majoritairement bretons, qui furent au XIXe siècle au service de l’empereur d’Annam.
Ami d’enfance de Jean-Baptiste Chaigneau qu’il avait connu à Lorient, tous deux s’étaient retrouvés en Cochinchine et avaient combattu pour l’empereur Gia Long. Barizy n’avait plus qu’une fille métisse, Hélène, lorsqu’il mourut. L’éducation d’Hélène fut confiée à Chaigneau, qui par la suite, devenu veuf, l’épousa. De retour en France, l’humiliation fut grande pour la jeune femme, qui ne fut guère acceptée à Groix, dans la famille de son père. Elle quitta l’île pour s’installer à Lorient et le couple vécut alors chichement jusqu’à leur mort, dans un monde qu’ils ne connaissaient plus.

Les choix de mise en scène sont soignés et aident à faire sentir le drame intime vécu par le personnage d’Hélène. Dominique Rolland est accompagnée par deux musiciens. L’ethnomusicologue Tran Quang Hai joue avec virtuosité de ses percussions asiatiques traditionnelles et Rémy Gastambide, à la vielle à roue, fait résonner dans la salle une Marseillaise troublante. Enfin, l’auteur de bandes dessinées et romans graphiques Clément Baloup illustre en direct le récit, à l’aide d’une encre bleue qui évoque autant l’Extrême-Orient que le Morbihan.

Si l’Indochine n’est plus une colonie française depuis plus de 65 ans et si le métissage apparaît aujourd’hui comme étant davantage « réconcilié » avec lui-même, tout est écrit pour faire écho à certaines questions brûlantes de la France contemporaine. Anthropologue de métier, Dominique Rolland mène depuis plusieurs décennies une réflexion sur l’identité dans ses différents ouvrages, notamment ceux, passionnants, sur les camps de rapatriés d’Indochine. Elle en tire un sens de la formule évident, comme lorsqu’elle rappelle le qualificatif donné à la couleur de peau d’un de ses aïeux métis : « bistre ». Comme la couleur des Vélibs, ajoute-t-elle dans un sarcasme délicieux.

Dominique Rolland revient de loin. Elle fait allusion, au cours du spectacle, aux graves ennuis de santé dont elle a souffert, et on est admiratif devant son courage pour remonter sur scène. Son écriture et sa diction font souvent mouche, tout comme le choix de documents, lettres de soldats français lus par un autre narrateur qui édifient le spectateur quant à la violence symbolique du commerce amoureux entre colons et colonisé(e)s. Il est néanmoins à regretter les digressions un peu trop nombreuses sur des questions d’actualité. On préférerait en savoir plus sur Hélène afin de recevoir son histoire comme une suggestion, plutôt qu’une leçon, pour nourrir une réflexion sur l’identité, le métissage, l’intégration et sur les nombreux autres thèmes importants soulevés par cette Tonkinoise de l’île de Groix.

Louis Raymond (avec la rédaction des Cahiers du Nem)

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