Le Têt de 1789

La première offensive du Têt

Pour nombre d’occidentaux, le Têt renvoie à l’attaque surprise menée en janvier 1968, le jour du Nouvel An par le FNL et le Nord Vietnam contre le Sud Vietnam et son allié l’armée des Etats-Unis. L’offensive générale contre les villes et les bases a marqué les esprits.  De nombreuses images ont été conservées, du siège de Khe Sanh à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des commandos du FNL. Surprises les armées américaine et sud-vietnamienne reprennent vite le contrôle et infligent une sévère défaite militaire au Nord Vietnam. Mais du point de vue politique, c’est une victoire pour les Nord-Vietnamiens. L’opinion américaine est convaincue que la guerre sera longue et qu’une victoire s’éloigne. Et intervenant en pleine campagne présidentielle américaine, la guerre et sa résolution s’invitent au coeur des débats et consacre la défaite de Johnson et le succès de Nixon partisan de la négociation. Défaite militaire, victoire politique et remarquable opération d’intoxication, le Têt n’est pourtant pas la première fois que les vietnamiens rompant la « trêve » du Nouvel An, chasse l’envahisseur. A presque 200 ans d’intervalle, une opération remarquable a pris place présentant d’étonnantes similitudes dans l’organisation et le déroulement.

De l’indépendance à l’instabilité politique

 La situation du Vietnam en cette fin de XVIII siècle est compliquée et conflictuelle. Après 1000 ans de domination chinoise, l’Etat devient indépendant. Des rois unifient progressivement le pays mais ils doivent composer avec des dynasties locales farouchement indépendantes. Au XVIè siècle, les rois ont perdu tout pouvoir et le pays se déchire. Ainsi au XVIIIè siècle, le Vietnam est divisé en deux principautés séparées schématiquement au niveau du 16è parallèle Nord : les seigneurs Trinh gouvernent le Nord et la famille Nguyen règne dans le Sud au nom d’un roi d’opérette, la dynastie Lê. Un troisième acteur trouble ce jeu, une rébellion paysannes  contre les Nguyen du sud appelée Tay Son, dirigée par trois frères, nommés (par hasard) Nguyen Nhac , Nguyen Lu et Nguyen Hue. La rébellion regroupe des masses paysannes épuisées par la corruption, la pauvreté et des marchands chinois opposées aux lois commerciales restrictives. La campagne des rebelles commence en 1773 après une minutieuse préparation. D’abord vainqueurs, ils sont repoussés par une intervention des seigneurs du Nord qui vite épuisés se retirent. La campagne reprend plus forte. En 1776 la capitale des seigneurs du Sud est prise, un seul prince Nguyen (Nguyen Ahn) échappe au massacre. Réfugié au Siam, il revient avec l’aide des troupes siamoises mais à nouveau écrasés il se réfugie à Bangkok en 1785 (il reviendra à nouveau en 1788 et se fera proclamer roi en 1802). 

statue de l'empereur Quang Trung

statue de l’empereur Quang Trung

Vainqueurs du Sud, les Tay Son, en particulier Nguyen Hue tourne leur regard vers le Nord où la cour des Trinh est en pleine décadence. Sa campagne brillante lui permet de prendre Thăng Long (Hanoï) la capitale des Trinh dont les princes se suicident en 1786. Nguyen Hue fait allégeance au roi Lê Hiển Tông. Mais le décès de celui-ci renverse la situation. Le nouveau roi, Lê Chieu Thong, souhaite restaurer l’autorité de sa dynastie. Il profite alors d’un contexte favorable. Nguyen Hue est reparti dans le Sud combattre Nguyen Ahn et a laissé sur place Nguyen Huu Chinh qui prend fait et cause pour le roi Lê. Les souverains Tay Son envoient une armée mater la rébellion. Mais une fois vainqueur, le général  Vu Van Nham prend le pouvoir pour lui et se proclame roi. Nguyen Hue envoie deux de ses propres généraux châtier le général rebelle puis tente de se rapproche du roi Lê.
L’intervention de la Chine impériale
Mais ce dernier réfugié à  l’extrême nord du Vietnam à Bac Giang dans  a envoyé sa mère et son fils en Chine  demander de l’aide de l’empereur sino-mandchou  pour récupérer son trône. Sun Shi -yi, le vice-roi de Canton et gouverneur du Guangxi et du Guangdong prend le commandement de l’expédition : 200 000 hommes franchissent la frontière en novembre 1788. Une telle initiative n’est pas surprenante lorsque l’on connait à la fois l’appétit chinois pour le Vietnam et la large autonomie dont profite les gouverneurs de province en Chine. A l’échelle de la Chine l’opération est modeste et ne concentre qu’un infime partie de ses ressources. Instruite de ces précédents échecs (les mongols notamment), les troupes chinois comptent profiter du soutien des élites locales et ne pas souffrir des fièvres, du climat de la région.  Le Nord du pays est rapidement conquis, Thai Long est occupée.
Mais les Chinois se comportent non comme des alliés mais comme des occupants. 70 garnisons sont installées, le roi Lê est restauré mais doit s’exprimer au nom de l’empereur de Chine et toujours se référer à l’avis du gouverneur Sun Shi Yi. Le roi Lê mène une répression féroce contre tous les fonctionnaires ayant soutenu les Tay Son. Les mauvais traitements infligés par l’occupant accentuent le sentiment de révolte. Il ne manque qu’une étincelle. L’hiver 1788 est catastrophique : typhons, récoltes catastrophiques. Tous ces signes sont interprétés comme la perte du mandat céleste pour le roi Lê. 
L’offensive surprise
En secret Nguyen Hue qui a pris le nom de Quang Trung regroupe ses forces misant sur la fibre nationale. Il déclare ainsi : 
« Les Qing ont envahi notre pays … Dans l’univers, chaque étoile a sa place particulière, le Nord [ Chine ] et le Sud [ Vietnam ] ont chacun leur propre gouvernement . Les hommes du Nord ne sont pas de notre race, ils ne pensent pas comme nous (…)  Depuis la dynastie des Han, ils nous ont envahi plusieurs fois, massacrant et pillant notre peuple. Nous ne pouvions pas le supporter. Aujourd’hui, les Qing ont envahi à nouveau dans l’espoir de rétablir des  préfectures chinoises, oubliant ce qui est arrivé aux envahisseurs Song, Yuan  et Ming. C’est pourquoi nous devons lever une armée pour les chasser. Vous , les hommes de conscience et de courage, rejoignez-nous dans cette grande entreprise . »
Discours fondateur d’un nationalisme en germes, Quang utilise le ressentiment contre l’envahisseur et la situation de vassalité du petit royaume du Vietnam.  L’opposition Nord contre Sud résonne étrangement 200 ans avant les affrontements de la guerre du Vietnam et semble recouvrir une fracture  géo-culturelle entre le Vietnam  du Nord composé de hauts plateaux, de montagnes  des collines et des plaines du delta du fleuve rouge et le Sud formé des plaines s’enroulant le long du Mékong. 
En secret il masse ses troupes vers le Nord. Ingénieux les hommes se déplacent par trois, deux portant un palanquin sur lequel se repose le troisième et se relaient.  Ceci lui permet de conserver ses troupes fraîches sans éveiller les soupçons. Informé par ses espions il a une idée très claire du dispositif chinois. 35 jours sont consacrés à la préparation et à l’entraînement de ses troupes : chacune reçoit un objectif spécifique. Des troupes spéciales sont formées pour attaquer les camps retranchés chinois. Ses agents diffusent sa propagande parmi la population facilement anti chinoise et préparent le soulèvement national. En même temps il rassure  les Chinois en leur envoyant un émissaire porteur d’une offre de reddition.  Les Chinois ont commis une erreur. Forts de leur succès initial ils se sont arrêtés au lieu de poursuivre les Tay Son. Trop confiants ils attendent l’après Nouvel An pour repartir vers le Sud. La veille du Nouvel An, le 25 janviers, les Vietnamiens passent à l’offensive. Leurs attaques simultanées en 5 colonnes dont une force navale surprennent les chinois incapables de se regrouper malgré leur supériorité numérique. Les assauts nocturnes emportent les défenses chinoises dont les soldats se préparaient à fêter le Nouvel An. L’utilisation d’éléphants de guerre défait complètement la cavalerie chinoise. Le soutien populaire achève de désorganiser l’envahisseur. Au bout de 5 jours de bataille, le gouverneur Sun Shi -yi fuit transformant la retraite en panique. Le pont enjambant la Rivière Rouge s’effondre sous le poids des hommes et d’après les chroniques locales la rivière charria des milliers de corps. Le roi Lê se réfugie en Chine mettant fin à 300 ans de règne.
 

Représentation moderne de la reconquête

Fin stragège, Nguyen Hué envoie une émissaire en Chine leur proposant la paix et de le reconnaître comme roi.  Succès colossal, la première offensive du Têt, nommée aussi la victoire de l’empereur Quang Trung sur le mandchou ou la victoire du printemps 1789 est célébré au Vietnam comme la plus grande réussite militaire du pays.  Dans sa planification, son orchestration, elle a inspiré l’opération de 1968. Paradoxalement son principal artisan n’en profite que peu. Il meurt prématurément en 1792 laissant un fils maladroit qui dix ans plus tard sera chassé par le Nguyen Ahn le dernier survivant de la dynastie du Sud!!

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