L’intellectuel public et la rigueur historique – Lettre ouverte à Viet Thanh Nguyen

            En lisant certaines de vos prises de position publiques les plus récentes, nous n’avons pu réprimer un soupir qui contenait à la fois du découragement, de l’exaspération et aussi, une forme de colère, tant elles nous semblaient simplistes et réductrices, alors que nous sommes attachés à présenter les Vietnamiens et les diasporas dans toute la complexité de leur histoire, de leur littérature, de leurs arts, de leurs cultures. Ces sentiments à l’égard d’un écrivain, de la part de lecteurs anonymes, sont d’ordinaires tus. On se contente de ne pas acheter le prochain livre, la personnalité des auteurs étant souvent moins intéressante que leurs œuvres. Mais, cher Viet Thanh Nguyen, vous êtes devenu un symbole, et c’est en cela que nous souhaitons vous adresser cette lettre ouverte aujourd’hui.

L’intérêt que la revue les Cahiers du Nem porte à vos travaux remonte à plusieurs années, plus précisément à 2015, soit avant que vous ne receviez le prix Pulitzer et accédiez ainsi à une notoriété internationale. Le Sympathisant, votre roman, venait juste d’être publié, et c’est par nos réseaux universitaires et amicaux, bien informés sur l’actualité intellectuelle en lien avec le Viêt Nam, que nous en avions entendu parler. Nous avons eu le livre entre les mains avant ce mois d’avril 2016 où vous avez reçu le premier des nombreux prix prestigieux qui vous ont été attribués depuis. La lecture de ce roman, novateur sur bien des aspects, féroce, drôle et intelligent, nous a émus : nous avons eu de l’admiration pour l’effort littéraire de l’auteur qui voulait replacer les Vietnamiens au centre de leur histoire.

Pour cette raison, nous avons consacré plusieurs articles à votre travail. Ainsi du long entretien mené par Quang Pham lors d’un de vos séjours parisiens, de la recension par Henri Copin de votre recueil de nouvelles Les Réfugiés, et des citations de vous, nombreuses, qui ont émaillé nos articles. Enfin, nous lisons avec intérêt le site DiaCritics, car il existe des parallèles entre nos efforts éditoriaux respectifs. Pour une revue associative dont les contributeurs sont bénévoles et libres du choix de leur sujet, une telle attention accordée à un auteur souligne à quel point nous trouvons votre œuvre littéraire symbolique et représentative du renversement de perspectives que nous appelons de nos vœux.

Dans le cadre de l’élection présidentielle américaine de 2020, vous avez choisi de vous mobiliser et d’utiliser à cette fin la formidable tribune qui est devenue la vôtre grâce à votre succès littéraire. Vu de France, nous comprenons pourquoi les Américains ont voulu chasser Donald Trump de la Maison Blanche et, après les nombreux rebondissements dont nous avons été témoins, nous nous réjouissons de la confirmation du résultat des élections du 3 novembre 2020, c’est à dire de la victoire de Joseph Biden. Ce n’est pas votre engagement, ni celui de l’association PIVOT, que nous souhaitons remettre en question. Ce sont les modalités intellectuelles selon lesquelles vous vous adressez à la communauté vietnamienne des États-Unis, et tout particulièrement l’usage que vous faites de l’histoire du Viêt Nam à cette fin.

Dans un texte publié le 23 novembre 2020 sur votre page Facebook d’auteur, qui compte 92 000 abonnés, vous écriviez que « pour comprendre le communauté vietnamienne des États-Unis qui soutient M. Trump, il faut en revenir aux racines de l’anti-communisme nationaliste qui existait dans le Sud Viêt Nam », et prétendez « connecter les points ». Outre l’usage de concepts douteux comme celui du « féminisme fasciste » de Madame Nhu, ou l’interprétation encore plus discutable selon laquelle l’expression « Avril Noir » pour parler du mois d’avril 1975, serait liée au racisme des Blancs contre les Afro-Américains aux États-Unis et à la complaisance des Vietnamiens quant à celui-ci alors qu’il ne s’agit que de la traduction de « Tháng Tư Đen », vous proposez une analyse du régime du Sud-Viêt Nam qui occulte le renouveau de l’historiographie internationale à ce sujet depuis une vingtaine d’années.

Écrire, comme vous le faites, que « Diệm a été installé par les Américains », c’est ignorer par exemple les conclusions des travaux les plus récents [1]: si Diệm a pu accéder au pouvoir, par sa nomination par l’empereur Bảo Đại au poste de Premier ministre en 1954, c’est en raison de son crédit politique et non d’un quelconque complot des services américains. De plus, ce serait occulter ce qu’il s’est passé au Palais de l’Indépendance à Saïgon le 29 avril 1955, lorsque ce même Diệm a réussi à se jouer des différents partis politiques qui existaient à cette époque. Dans le « Comité Populaire Révolutionnaire » convoqué ce jour-là au palais pour discuter du « cas » Bảo Đại, alors en exil à Cannes en France, il y avait des représentants des Hòa Hảo, des Cao Đài, du Front nationaliste de Résistance du Viêt Nam, du Mouvement de lutte pour la liberté, etc. Au-delà de l’influence évidente de la CIA dans ces années charnières, et du soutien de cette agence à Diệm, vous méconnaissez (volontairement ?) la complexité du jeu de pouvoir ENTRE Vietnamiens, ce qui est paradoxal pour un auteur qui, justement, revendique de les remettre au centre du récit.

De la même manière, écrire que le régime du Sud-Viêt Nam était fasciste, sans définir au préalable cette notion, relève du manque de culture historique. Le fascisme, dans son acception d’origine, renvoie aux régimes mis en place par Mussolini en Italie et Franco en Espagne. C’est une doctrine politique qui associe populisme, nationalisme et totalitarisme au nom d’un idéal collectif suprême. Si nous nous accordons tout à fait à dire que le Sud-Viêt Nam était corrompu et autoritaire et qu’il y était fait appel très régulièrement à la geste nationaliste, il manque précisément la dimension totalitaire, soit la manière dont l’idéal collectif suprême va happer tous les individus sans exception. Comment comprendre, sinon, le dynamisme culturel et intellectuel de ces années-là, de 1955 à 1975, à Saigon ? La « musique jaune » (Nhạc vàng), l’émergence de figures intellectuelles telle que le philosophe Nguyễn Văn Trung, l’historien Nguyễn Thế Anh, ou de figures d’opposition aux militaires telles que le fondateur du journal Đối Diện, Nguyễn Ngọc Lan, ou son complice le père Chân Tín ? Et c’est sans compter sur les écrivains, les poètes, et les « cadres intermédiaires » du régime, dont la diversité d’opinions était grande.

Le Nord a gagné la guerre le 30 avril 1975 et, outre la question de l’aide militaire des pays frères comme l’URSS et la Chine, les raisons de cette victoire sont que la République Démocratique du Viêt Nam avait réussi à mobiliser et à fédérer les masses autour d’un projet politique « supérieur », en éliminant au passage les opposants dès 1945, tout en édifiant très habilement son image à l’international. Or, s’il y a un moment où il faut prendre en considération la dimension totalitaire, c’est bien là. Depuis la réforme agraire mise en place entre 1953 et 1957, et les Cent Fleurs Vietnamiennes avec l’affaire des revues Humanisme et Belles Œuvres (Nhân Văn/Giai Phẩm), ce qui éclot relève fondamentalement d’un régime de contrôle à tous les étages, dans lequel les espaces d’expression pour l’individu se réduisent comme peau de chagrin. Ces analyses sont présentes, notamment, dans les travaux récents d’historiens comme Lien Hang Nguyen, Olga Dror, François Guillemot, Edward Miller, Christopher Goscha, Keith W. Taylor, Nguyễn Ngọc Châu ou Pierre Asselin. Il est regrettable que vous ne les ayez pas prises en compte avant de prononcer des conclusions aussi rapides.

Au-delà de ce texte du 23 novembre, vous placez au centre de votre analyse de ce qu’est la communauté vietnamienne aux États-Unis la notion de traumatisme chez les réfugiés, et la nostalgie qui lui est souvent afférente. C’est un thème que vous développez brillamment dans votre œuvre littéraire, et nous vous sommes reconnaissants de l’éclairage humaniste que vous apportez à ce sujet. Mais lorsqu’il s’agit de politique, de militantisme, vous ne prenez plus garde à faire preuve de cette empathie qui fait la qualité du recueil Les Réfugiés. Ou plutôt, vous la distribuez avec parcimonie, seulement à ceux qui ne sont pas vos « ennemis » politiques ou qui vous « likent » aveuglément, et vous vous contentez sur votre page Facebook d’un registre qui n’est pas loin d’être celui de l’anathème. Bref, tout le travail patient d’observation, de compréhension et d’élaboration de la nuance qui fait le chercheur ou l’écrivain que vous êtes, a soudain disparu.

Dans votre prochain roman, The Committed, qui sortira en 2021, vous promettez de vous attaquer à la France, à ses ambiguïtés, à ses hypocrisies, à sa communauté vietnamienne et à ses intellectuels « engagés », au premier rang desquels Jean-Paul Sartre. Tant mieux, nous lirons ce livre avec un très grand intérêt. Mais vous êtes devenu vous-même bien plus qu’un simple écrivain et vous jouez aujourd’hui les intellectuels engagés, comme ce même Jean-Paul Sartre que vous promettez d’égratigner. S’il vous plaît, ne reproduisez pas ses erreurs et ses étroitesses, lorsqu’il déclarait en 1965 que « Tout anticommuniste est un chien » ou fermait les yeux à dessein sur le goulag soviétique et les crimes de guerre des camps qu’il défendait. Vous êtes un excellent écrivain et vous avez aujourd’hui beaucoup de pouvoir. En jouant les intellectuels engagés, ne devenez pas la caricature de certains personnages de votre œuvre. Ne devenez pas « l’Auteur », tel le Francis Ford Coppola que vous dépeignez. Ne devenez pas, s’il vous plaît, le Jean-Paul Sartre des Viêt-Kiều, même si ce dernier, prompt à donner des leçons politiques dans les années 1960, s’est engagé en faveur de l’accueil des réfugiés vietnamiens à la fin des années 1970.

La rédaction des Cahiers du Nem


[1] Edward Miller, Misalliance: Ngo Dinh Diem, the United States, and the Fate of South Vietnam, Harvard, Harvard University Press, 2013

Texte publié le 23 novembre 2020 par Viet Thanh Nguyen

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