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Panorama subjectif de la littérature vietnamienne contemporaine

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Rue des livres à HCMV

Au-delà des auteurs phares de la période post-Đổi Mới, au premier rang desquels on compte Bảo Ninh et son Chagrin de la guerre (éditions Picquier, 1994), Nguyễn Huy Thiệp (dont une partie de l’œuvre a été traduite et publiée aux éditions de l’Aube), Dương Thu Hương (qui publie ses livres essentiellement en France depuis le début des années 1990, aux éditions Sabine Wespieser, Picquier et l’Aube), et de quelques grands anciens comme Bùi Ngọc Tấn (décédé en 2014, certains de ses livres dont Histoire racontée en l’an 2000 ont été publiés aux éditions de l’Aube) la littérature vietnamienne contemporaine semble relativement mal connue en France.

Il est question ici des auteurs de langue vietnamienne, élaborant leur œuvre au Vietnam. Il existe une production très intéressante d’autrices d’origine vietnamienne, qui écrivent et publient en langue française, à l’instar d’Anna Moï, Linda Lê, Kim Lefèvre, Hoai Huong Aubert ou encore Line Papin, mais les critères retenus font qu’elles n’entrent pas en considération dans ce panorama.

Il existe bien une collection d’auteurs vietnamiens contemporains traduits en français chez un éditeur français : celle qui est dirigée par Đoàn Cầm Thi aux éditions Riveneuve. Elle a permis aux francophones de se familiariser avec des auteurs tels que Đỗ Kh., Thuận ou Nguyễn Bình Phương. Mais ce travail remarquable semble isolé et bien mince lorsque l’on regarde le dynamisme actuel du marché du livre au Vietnam. Qu’est-ce qui explique ce relatif désintérêt pour les auteurs vietnamiens d’aujourd’hui, alors même que l’on continue de publier des récits caricaturaux et des visions fantasmées, par des auteurs français, de la colonisation et de la guerre d’Indochine ? Pourquoi, dans les grandes maisons d’édition françaises, celles qui sont capables d’accéder aux médias pour faire la publicité de leurs auteurs, n’y a-t-il pas davantage de traductions ?

Une partie de la réponse réside probablement dans l’incapacité des élites culturelles françaises à faire évoluer leur imaginaire du Vietnam, ou plutôt, dans leur manque criant de volonté pour y parvenir. Le fait est que, contrairement à l’idée qu’ils se font de la Chine, du Japon ou de la Corée du Sud, nombreux sont ceux qui sont restés bloqués longtemps en arrière. On accepte que Tokyo, Shangaï ou Séoul soient modernes, mais pas Saïgon, pas Hanoï. Combien de journalistes ou d’éditeurs français, lorsque vous évoquez devant eux le Vietnam, vous répondent sans penser à mal : « Ah oui, j’aime beaucoup l’œuvre de Marguerite Duras ! » ou encore « Le film avec Catherine Deneuve, c’était très bien ! » ? Cela prêterait volontiers à sourire, si cette anecdote ne se répétait pas continuellement.

Phan Huy Duong, écrivain et traducteur décédé en 2019

Une deuxième raison est que la génération des grands passeurs entre la France et le Vietnam est en train de disparaître, sans que la transition vers la génération suivante des traducteurs, critiques littéraires, chercheurs et journalistes ait été tout à fait achevée. Phan Huy Đường, qui dirigeait la collection de littérature vietnamienne aux éditions Picquier, grand traducteur grâce auquel on a pu lire notamment Bảo Ninh en français, est mort à l’automne 2019. C’est le cas également de Janine Gillon, décédée subitement en 2012. Kim Lefèvre, quant à elle, est née en 1935. Ces traducteurs et traductrices érudits, qui étaient souvent les amis des auteurs dont ils prenaient les textes à bras le corps, laissent un grand vide. Dans la nouvelle génération, en plus de Đoàn Cầm Thi dont le travail a déjà été cité, l’historien Emmanuel Poisson, la chercheuse en littérature Nguyễn Phuong Ngọc ou le linguiste Danh Thành Do-Hurinville sont très actifs, mais les traducteurs, au-delà de quelques publications confidentielles, peinent à trouver des débouchés dans les grandes maisons d’édition françaises.

Le dernier facteur à prendre en compte est la question politique. Le Vietnam est un pays dont les autorités exercent une censure très forte sur la presse et les arts. La question dépasse celle de l’esthétique officielle, du réalisme socialiste ou du roman de guerre « héroïsant » du début des années 1980 (ce dont les écrivains ont su largement se départir depuis le Đổi Mới) : le Parti continue de faire attention à ce qui se lit à l’étranger, dans la mesure de ce qu’il peut contrôler. Les éditeurs, sans qu’ils respectent systématiquement les consignes, sont encore sommés de donner plus ou moins de publicité à tel ou tel auteur dans les salons du livre internationaux et les rencontres professionnelles, selon les vues que celui-ci exprime dans son œuvre et selon son comportement de citoyen au pays. « Tout de même, la littérature est une affaire sérieuse, pour un pays, elle est au bout du compte, son visage » disait Louis Aragon. Voilà une maxime qui pourrait être affichée dans les bureaux de la commission des affaires culturelles du Parti.

Ainsi, l’on prendra en compte l’appartenance à telle association officielle des écrivains (il en existe pour chaque grande ville et chaque province, ainsi qu’au niveau national), quand bien même les scissions en leur sein sont nombreuses. S’ils ne peuvent pas découvrir des plumes à travers les canaux professionnels habituels, cela implique pour les éditeurs et les traducteurs de faire leur propre travail d’investigation pour trouver les bons auteurs, ce qui prend beaucoup de temps. Enfin, il y a des écrivains vietnamiens excellents qui ne peuvent tout simplement pas accéder à la publication, ou dont les textes ne sont publiés que tronqués. Les manuscrits originaux circulent, mais sous le manteau… L’accès à la reconnaissance par ces voies détournées n’est alors pas un long fleuve tranquille, même si certains y parviennent.

Le panorama ci-dessous est subjectif, et ne prétend aucunement à l’exhaustivité. Il s’agit d’une brève présentation, d’une porte d’entrée, pour les lecteurs, les traducteurs, les programmateurs de festivals littéraires et les éditeurs qui voudraient s’emparer du sujet. Il recense des écrivains vietnamiens vivants, qui continuent d’écrire, élaborent leur œuvre en langue vietnamienne et ne sont pas ou peu connus du public français non spécialisé. Ce panorama pourra être enrichi par la suite, et ce de manière collaborative. Tout lecteur vietnamophone des Cahiers du Nem qui voudrait faire connaître un auteur de fiction, un dramaturge ou un poète qu’il juge digne d’apparaître dans cet article peut nous contacter en envoyant un mail à la rédaction.

Nguyễn Quang Lập, mémorialiste des petites gens

Nguyễn Quang Lập est né en 1956 dans la province de Quảng Bình (Centre-Nord du pays). S’il est presque de la même génération que Bảo Ninh (né en 1952) et Nguyễn Huy Thiệp ( né en 1950), son œuvre diffère néanmoins de celle de ses deux aînés. D’une part, parce qu’il n’a pas fait la guerre (il n’a été mobilisé, pour son service militaire, dans le Nord du pays qu’entre 1980 et 1985, soit en période de paix) et d’autre part, parce qu’il ne privilégie pas le roman pour proposer une description de la société vietnamienne. S’il est l’auteur de plusieurs romans, l’essentiel de son œuvre est composée de textes courts, portraits de personnes rencontrées au hasard de sa vie, histoires qu’on raconte le soir, attablé au Bia Hơi (gargote de rue servant de la bière à la pression), en leur donnant une dimension sociologique, voire ethnographique. On y croise des fantômes, des jeunes filles mangeant des mouches appelées à devenir plus tard des reines de beauté, des starlettes à l’époque des tickets de rationnement, des petits cadres infatués de leur importance… Il parle des Vietnamiens et des Vietnamiennes dans leur vie quotidienne, avec humour et tendresse, au point qu’on peut le qualifier de mémorialiste des petites gens, par opposition sans doute aux mémoires épiques de ceux qui ont fait l’histoire, ou qui ont cru la faire.

En décembre 2014, Nguyễn Quang Lập a été arrêté à Ho Chi Minh-Ville et a passé trois mois en prison, pour avoir enfreint l’article 258 du code pénal vietnamien en « publiant et diffusant des contenus déformant la vérité et s’opposant à l’État » sur son blog personnel.

Son roman intitulé Fragments de vie en noir et blanc (Những mảnh đời den trắng, 1989) a été traduit en français par Kim Lefèvre et publié aux éditions Picquier en 1998. Son recueil de textes le plus connu à ce jour est Ký ức vụn (Souvenirs en miette) : deux volumes de ses chroniques de la société vietnamienne.

Nguyễn Ngọc Tư, nouvelle voix du Sud

Née en 1976 dans la province de Cà Mau (Sud), Nguyễn Ngọc Tư a fait une entrée fracassante en littérature à l’âge de 24 ans, en 2000, en publiant La lumière qui ne s’éteint pas (Ngọn đèn không tắt), livre qui a reçu plusieurs prix littéraires à sa parution. Elle poursuit depuis une œuvre de romancière, de nouvelliste et de poétesse qui lui vaut une reconnaissance au niveau continental (en Asie du Sud-Est) et parfois international. Ainsi, son livre le plus connu à son jour, le recueil de nouvelles  Les champs infinis [Cánh đồng bất tận, 2006], a reçu en 2018 le prix littéraire allemand Liberaturpreis Litprom à l’occasion de la Foire aux Livres de Francfort, et a été traduit dans plusieurs langues dont l’anglais, le suédois et le coréen.

Les jurés de ce prix justifiaient ainsi leur choix : « Les histoires racontées par Nguyễn Ngọc Tư sont situées quelque part entre l’eau et la terre. Le delta du Mékong, au sud de Ho Chi Minh-Ville : c’est là que ses personnages se croisent, se marient, divorcent, cherchent à vivre. Le thème central de son travail est le fleuve, qui est à la fois la source du malheur et du bonheur. L’auteur raconte des histoires brûlantes, avec concision et maîtrise. »[1]

Le recueil Cánh đồng bất tận a été traduit par Tây Hà, aux éditions de l’Aube, en 2014, sous le titre Immense comme la mer. C’est pour l’instant la seule œuvre de cette autrice disponible en français.

Hồ Anh Thái : diplomate indianiste, mais surtout écrivain

L’un des premiers romans de Hồ Anh Thái, L’île aux femmes (Người đàn bà trên đảo), avait permis à son auteur d’être considéré comme l’un des auteurs les plus prometteurs de la génération d’après le Đổi Mới, en même temps qu’il avait provoqué une certaine agitation dans les milieux littéraires vietnamiens. En décrivant, sous un jour cru, l’arrivée des hommes dans une coopérative agricole composée uniquement de femmes dans la baie de Ha Long au début des années 1980, il s’attaquait non seulement au socialisme intransigeant de cette époque, mais aussi à la question de la place des femmes dans la société vietnamienne. Janine Gillon, qui avait assuré la traduction de ce court roman, faisait ainsi remarquer dans la préface qu’elle s’était d’abord étonnée de voir les personnages féminins « réduits à leur désir d’enfant », avant de se rendre compte en discutant avec l’auteur, qu’il s’agissait-là d’une métaphore, d’une sorte de conte cruel. Deux ans après L’île aux femmes, il publie Derrière le brouillard rouge (Trong sương hồng hiẹn ra, 1990), une courte fiction satirique qui assoit son importance en tant qu’auteur. Il y imaginait qu’un jeune homme vietnamien des années 1980, après un choc électrique, était ramené 20 ans en arrière, au plus fort des bombardements américains.

Né en 1960 à Hà Nội, Hồ Anh Thái est diplomate de métier et, après un doctorat en études indiennes, il a longtemps travaillé ans les Ambassades vietnamiennes en Iran, en Indonésie et en Inde. Ce dernier pays est d’ailleurs l’un de ses sujets de prédilection, puisqu’il lui a consacré plusieurs livres, dont le plus connu est Le Bouddha, dame Savitri et moi (Đức Phật, nàng Savitri và tôi, 2007). Mais la période de son œuvre la plus intéressante et qui est très mal connue à l’étranger a commencé à partir des années 2000. A partir de la publication de Cõi người rung chuông tận thế (Hôtel Apocalypse) en 2002, il expérimente davantage, développe des structures narratives plus complexes, voire adopte un ton sardonique, qui font de lui un auteur à la fois apprécié et polémique. Il sévit par ailleurs assez régulièrement dans les suppléments du week-end des grands journaux de Saïgon.

Outre L’île aux femmes (éditions de l’Aube, trad. Janine Gillon, 1997), Derrière le brouillard rouge a été traduit en anglais par Nguyễn Quí Đức sous le titre Behind the Red Mist et publié en 1998.

Nguyễn Bình Phương, l’armée en toutes lettres

Nguyễn Bình Phương a le grade de colonel dans l’armée populaire du Vietnam et occupe le poste de rédacteur en chef de la revue littéraire des armées (Văn nghệ Quân đội). Né en 1965 à  Thái Nguyên (Nord) dans un milieu modeste, il s’engage dans l’armée avant d’être envoyé à l’école littéraire Nguyễn Du[2], où il suit des études de lettres. Il commence à publier ses premiers textes à partir du début des années 1990 et connaît très vite le succès avec Vào cõi (Entrer dans une région, 1991), Những đứa trẻ chết già (Les enfants qui meurent vieux, 1994), Người đi vắng (Celui qui marche calmement, 1999), Trí nhớ suy tàn (La mémoire en déclin, 2000).  Vào cõi et  Trí nhớ suy tàn ont été traduits et publiés dans la collection de littérature vietnamienne des éditions Riveneuve, respectivement sous les titres A l’origine et Un autre ciel.

Le journaliste de Libération Arnaud Vaulerin, dans un article publié à l’occasion de la parution en français d’Un autre ciel, interrogeait l’auteur sur sa double vie de militaire et d’écrivain. Il lui avait répondu ainsi : «Quand je suis journaliste, je suis très sérieux. Je sais très bien qu’il y a un plafond au-dessus de ma tête que je ne dois pas dépasser, des règles à respecter. Mais quand je travaille à mes écrits, je laisse libre cours à ma pensée. Je fais ce que je veux. Il n’y a personne pour me dire ce que je dois faire. […] Moi-même, je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi je reste à ce poste. Je ne m’autocensure pas. Les hommes politiques acceptent que l’on aborde les côtés chaotiques de la société si on ne les critique pas.»

Un de ses romans les plus récents, intitulé Mình và họ (Moi et eux, 2014), s’attaque à un sujet sensible dans le pays : le souvenir de la guerre sino-vietnamienne de 1979. Il raconte deux histoires qui s’entrecroisent : son personnage principal,  Hiếu, part sur les traces des batailles auxquelles son grand frère a participé pendant la guerre de la frontière et où il a été capturé par les Chinois. En parallèle, l’histoire de ce grand frère soldat est racontée à travers les lettres qu’il a adressées à son petit frère avant de disparaître. Une telle exploration de la mémoire de la guerre n’est pas sans rappeler la quête du personnage de Kiên, dans le chef d’œuvre de Bảo Ninh, Le chagrin de la guerre.

Nguyễn Bình Phương est aussi poète, sous divers pseudonymes. Il vit à Hanoï.

Ses deux livres publiés en français sont :

  • A l’origine, trad. Danh Thành Do-Hurinville, éd. Riveneuve.
  • Un autre ciel, trad. Emmanuel Poisson, éd. Riveneuve.

Hoàng Minh Tường, invaincu par la censure

J’avais déjà consacré un article à Hoàng Minh Tường au moment de la parution de la traduction du Temps des génies invincibles (Thời của thánh thần) en français, aux éditions de la Frémillerie. Auteur prolifique né en 1948 dans la banlieue de Hanoï, il a été enseignant, journaliste et écrivain, après avoir commencé à publier à la fin des années 1970. Mais son roman qui a fait le plus de bruit est bien ce Temps des génies invincibles, publié en 2006 et qui, malgré le retrait de son autorisation de publication au Vietnam, s’est écoulé à plus de 200 000 exemplaires sous le manteau, si l’on en croit son éditeur français.

Ce roman imposant (600 pages), raconte l’histoire d’un patriarche d’un village du delta du fleuve Rouge. Celui-ci a eu quatre fils : Khôi, Vy, Vong et Quac. Leur destin respectif dans le XXème siècle vietnamien représentent symboliquement le devenir d’un peuple et des groupes sociaux qui le composent : le cadre communiste faisant carrière dans l’appareil, l’écrivain prometteur qui subit l’excommunication du régime, l’ingénieur exilé au Sud puis aux États-Unis rongé par la nostalgie de sa terre natale et le paysan resté au village tentant courageusement, de son seul bras valide, de nourrir famille et ancêtres. C’est bien sûr cette façon de revisiter l’histoire du pays au 20ème siècle qui a posé problème aux autorités vietnamiennes, mais cette censure n’est-elle pas la preuve de la pertinence et de l’importance de cet écrivain ?

Lê Minh Khuê, écrivaine de choc

C’est l’historien François Guillemot qui m’a fait découvrir Lê Minh Khuê pendant mes études. Voici la brève présentation qu’il fait d’elle sur un de ses blogs :

« Née en 1949 dans la province de Thanh Hóa, Lê Minh Khuê est une femme de lettres vietnamienne. Son pays divisé au niveau du 17e parallèle est déchiré par une guerre civile qui oppose le Nord et le Sud. Jeune fille du Nord, elle est mobilisée en 1965 (elle n’a pas encore seize ans) dans les groupements de Jeunesses de choc pour la logistique de guerre. Elle témoigne du conflit dans ses nouvelles et dans ses articles en tant que correspondante de guerre. En particulier, elle écrit en 1972 une nouvelle « Au loin des étoiles » qui expose son vécu de démineuse sous les bombardements américains. Elle est aujourd’hui éditrice et poursuit sa carrière d’écrivaine reconnue. »[3]

Si sa nouvelle Au loin des étoiles est son œuvre la plus connue, elle a publié une quinzaine de livres depuis les années 1970, dont certains ont été traduits en anglais, en allemand, en suédois et en italien. Lauréate de plusieurs prix littéraires au Vietnam et sur le continent asiatique, elle est reconnue par ses pairs comme une autrice majeure de ces cinquante dernières années, et n’aurait pas à rougir si on la comparait à Vassili Grossman. Le recueil dont est issu la nouvelle Au loin des étoiles a été traduit en anglais sous le titre The stars, The Earth, The River en 1996 aux éditions Cubstone Press. Il existe des traductions en français de certains textes de Lê Minh Khuê éditées par les éditions Thế Giới (éditions du Monde) ainsi que par la maison d’éditions en langues étrangères, toutes deux basées à Hanoï.

Phạm Thị Hoài, sur les rivages de Kafka

Phạm Thị Hoài est née en 1960 dans la province de Hải Dương (Nord) où elle a grandi, mais à l’âge de 17 ans, en 1977, elle part pour Berlin Est afin d’y suivre des études à l’Université Humboldt afin de devenir archiviste. Ses études terminées en 1983, elle rentre au Vietnam et exerce ce métier, en même temps qu’elle se met à écrire. C’est en 1988 que paraît son premier roman, intitulé Thiên Sứ (traduit en français sous le titre La messagère de cristal). Livre qu’on devine autobiographique (le personnage principal s’appelle Hoài et a le même âge que l’autrice), il raconte l’histoire d’une famille de Hanoï qui s’entre-déchire et l’introspection d’une jeune femme qui décrit la société vietnamienne de l’époque sans travestissement idéologique : « Je refuse tout uniforme. Ils sont toujours trop étroits ou trop larges pour moi. Qu’on me laisse nue, avec ce corps flétri qui, très tôt, s’est arrêté de grandir. »  Sans doute l’intelligentsia vietnamienne n’était-elle pas prête à accueillir un tel récit ; la critique littéraire lui réserve un accueil glacial et le roman finit par être interdit. Mais entre temps, il a réussi à attirer sur lui l’attention : Thiên Sứ sera traduit en plusieurs langues étrangères et recevra un prix littéraire allemand en 1993.

Depuis, Phạm Thị Hoài partage son temps entre Hanoï et Berlin. Elle continue son œuvre de romancière, en parallèle d’une activité de traductrice et de critique littéraire. C’est elle qui a traduit une grande partie des œuvres de Kafka et de Bertolt Brecht de l’allemand vers le vietnamien. Elle est la fondatrice et rédactrice en chef de la revue Talawas, revue littéraire numérique active entre 2001 et 2010, et s’occupe aujourd’hui du blog Pro & Contra. Par ailleurs, Phạm Thị Hoài est aussi à l’origine de l’édition et de la publication des journaux du poète Trần Dần, grande figure littéraire des années 1950 et l’une des victimes expiatoires de l’affaire Humanisme & Belles œuvres en 1957.

Deux de ses livres ont été publiés en français :

  • La messagère de cristal (Thiên Sứ), éditions des Femmes, trad. Phan Huy Đường, 1991
  • Menu de Dimanche,  (Thực đơn chủ nhật), recueil de nouvelles, trad. Colette Kowalski (depuis l’anglais),  éd. Actes Sud, 1997

Le groupe Mở miệng : savoir l’ouvrir quand il faut

Le groupe Mo Mieng en 2006

Au début des années 2000, quelques étudiants saïgonnais en lettres, lecteurs et amateurs de poésie, se rassemblent et donnent à leur groupe le nom de Mở miệng (ouvrir la bouche, ou la « gueule ») : ils veulent élaborer une réponse à ce qu’ils estiment être la « standardisation décadente » de la littérature vietnamienne, et passer outre les interdits du régime. Ils ont lu les poètes de l’Oulipo aussi bien que les classiques de la littérature anti-totalitaire d’Europe de l’Est, de Soljenitsyne à Vaclav Havel.  Ils sont facétieux, insolents, rieurs, jouent avec la langue, préfèrent la rendre vulgaire qu’ampoulée, et usent d’une symbolique qui ne souffre aucune ambiguïté pour dénoncer la censure et la mainmise du Parti communiste sur le pays. Les quatre membres fondateurs du groupe mở miệng sont Bùi Chát, Lý Đợi, Nguyên Quán et Khúc Duy. Ils sont nés à la fin des années 1970, pour la plupart dans le sud du Vietnam et réussissent d’un coup, en ce début de 21ème siècle, à dépoussiérer la poésie vietnamienne, même si la portée de leur travail reste pour l’instant circonscrite aux milieux littéraires vietnamiens, dans le pays et à l’étranger.

En 2010, une étudiante leur consacre un mémoire de master à l’Université de pédagogie de Hanoï. Cette étudiante s’appelle Đỗ Thị Thoan, et est aussi poétesse sous le pseudonyme de Nhã Thuyên. Mais trois ans après avoir soutenu ce mémoire, son diplôme lui est retiré en 2013 et on l’accuse d’avoir mené une étude « réactionnaire » : la poésie du groupe Mở miệng pose problème, et l’on se rappelle au souvenir de l’affaire Humanisme & Belles œuvres en 1957 quand, après un semblant d’ouverture, le Parti avait sévèrement réprimé les critiques que les artistes et intellectuels avaient exprimé dans les deux revues qui ont donné son nom à l’affaire. En 2013, après une très vive polémique,  Đỗ Thị Thoan se voit attribuer un autre diplôme et est réintégrée dans ses fonctions d’enseignante. Le groupe Mở miệng, quant à lui, est passé à la postérité.

Bùi Chát et Lý Đợi, les deux principaux instigateurs du groupe Mở miệng, continuent aujourd’hui de participer à la vie littéraire. Ils éditent à Ho Chi Minh-Ville des livres de manière indépendante, sous le nom des éditions Giấy vụn (Les éditions des miettes de papier). C’est-à-dire qu’ils ne disposent pas, pour leurs livres, d’autorisation officielle de publication. Lý Đợi est par ailleurs connu en tant qu’historien et critique d’art.

Nguyễn Duy, la patrie dans le viseur

Le poète Nguyễn Duy, de son nom complet Nguyễn Duy Nhuệ, est né en 1948 dans la province de Thanh Hóa (Centre-Nord). Il est l’un des plus importants poètes vietnamiens de la deuxième moitié du 20è siècle et l’auteur d’une œuvre d’un douzaine de recueils de poèmes, d’un roman, de scénarios et de pièces de théâtre. Mobilisé pendant la guerre dite « américaine », il combat notamment dans une unité chargée de défendre le pont Hàm Rồng dans sa province natale, l’une des zones les plus bombardées par l’aviation américaine entre 1965 et 1966, avant de devenir agent de liaison. S’il avait commencé très tôt à écrire de la poésie, il remporte un concours organisé par la revue Văn Nghệ (Lettres) en 1973, à l’âge de 25 ans. Sa carrière est lancée : il est embauché par ce journal et en devient très rapidement le représentant pour la région sud du pays, dans la ville qui s’appelle désormais Ho Chi Minh-Ville.

D’abord formaliste, il a contribué à l’élaboration d’une adaptation moderne de la poésie traditionnelle en « lục bát », c’est-à-dire alternant des vers de six pieds et de huit pieds. Mais il est surtout connu pour avoir exploré, à partir du début des années 1980, des thèmes très politiques : les tourments et l’avenir de son pays, à l’époque du rationnement et des ruines de la guerre. Il le fait sous une forme libre, dans des longs poèmes qui sont composés de vers qui ont tout d’aphorismes, si bien qu’un observateur les a décrits comme des « coups de couteaux dans le cœur ». Son poème le plus connu est rédigé en 1988, à l’occasion d’un voyage en URSS. Dans une nuit de mai à Moscou, il jette sur le papier des pages qu’il intitule : « Nhìn từ xa… Tổ quốc » (En regardant de loin… la Patrie). « Et même s’il nous faut endurer, le pays vit en nous » écrit-il. Poème de la résilience ou de la résignation face au malheur ? C’est en tout cas un texte mythique, qui a connu de nombreuses éditions et traductions, souvent au nez et à la barbe des censeurs. Depuis les années 2000, Nguyễn Duy pratique la poésie calligraphiée, le plus souvent sur du papier « dó », le papier bambou qui sert à faire les estampes traditionnelles, comme celles de Đông Hồ, et contribue à la préservation des arts traditionnels.

Nguyễn Thị Minh Ngọc, une vie sur les planches

Nguyễn Thị Minh Ngọc, née en 1953 à Bà Rịa (Sud), est peut-être la plus grande dramaturge vietnamienne vivante. Pour le moins, elle compte parmi les dramaturges et scénaristes ayant reçu le plus de prix tout au long d’une carrière prolifique. Enseignante en études théâtrales à Ho Chi Minh-Ville, elle a également parcouru le monde entier à la recherche de formes théâtrales nouvelles, de la Tanzanie à la Norvège, en passant par la France et les États-Unis.

Après son diplôme d’actrice obtenu à l’Université des Arts scéniques et du Cinéma à Ho Chi Minh-Ville en 1980, et avoir enseigné le théâtre dans diverses écoles, elle créée, avec d’autres jeunes artistes, le « Club des réalisateurs et metteurs en scène expérimentés » (CLB Đạo Diễn Thể Nghiệm) en 1985, à l’âge de 32 ans. Dès lors, elle écrit, avec une productivité qui force l’admiration : 70 pièces de théâtre (traditionnel et contemporain), 30 scénarios pour le cinéma, un roman, et c’est sans compter ses articles de recherche et les spectacles auxquels elle a participé en tant qu’actrice. Elle a fait l’essentiel de sa carrière à Ho Chi Minh-Ville, mais vit aux États-Unis depuis la fin des années 2000, où elle a d’ailleurs présenté des spectacles à Broadway (New York) en 2011.

Une seule de ses pièces a été traduite en français par Phan Huy Đường, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez : En dehors de la vérité (Nằm ngoài sự Thật).

***

Le marché du livre est en pleine expansion au Vietnam. Il est porté à la fois par le succès d’auteurs américains d’origine vietnamienne comme Viet Thanh Nguyen (prix Pulitzer 2016 pour Le Sympathisant) ou Ocean Vuong, (On Earth We’re Briefly Gorgeous, 2019), mais aussi par l’intelligence de maisons d’éditions qui ont su s’inventer ou se réinventer.

L’exemple le plus marquant est la « rue des livres » à Ho Chi Minh-Ville : en plein centre-ville, à côté de la cathédrale Notre-Dame et de la Poste centrale, une rue piétonne avec des stands permanents des éditeurs de la ville, qui sont autant de petites librairies, avec un espace de conférences, d’exposition, et des cafés pour lire en sirotant un jus de fruit. Mais ce serait sous-estimer le travail sur « l’objet » livre. Il y a dix ans, les livres vietnamiens paraissaient tous austères.  Quel contraste avec le très beau travail graphique qui est fait aujourd’hui, dans des maisons d’éditions comme Nhã Nam, Trẻ ou Phương Nam !

Si la question de la censure des lettres se pose toujours, avec d’autant plus d’évidence qu’il y a eu un durcissement politique très important depuis 2016, la littérature vietnamienne semble bel et bien avoir un avenir devant elle. Et, dans un monde qui change, où les pôles s’inversent et où l’Occident ne dispose plus d’aucun monopole, il est grand temps qu’on s’y intéresse davantage.


[1]https://www.litprom.de/beste-buecher/liberaturpreis/preistraegerin-2018/

[2]Aujourd’hui devenue le département de création littéraire de l’Université de la culture à Hanoï.

[3]https://fanxoa.archivesdelazonemondiale.fr/le-minh-khue-24-heroines-electriques/

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