Une exposition qui, par son projet, fera date dans l’histoire de la communauté vietnamienne : trois curatrices, Eléonore Hải Vân Tran, Camille Minh-Lan Gouin et Magot Huynh Mai Nguyen, rassemblent 25 artistes d’origine vietnamienne, du 26 février au 22 mars 2026 à l’espace Saint-Rémi à Bordeaux. Elles nous ont accordé un entretien.
Afin de mener à bien ce projet d’exposition, nous vous invitons à participer à la cagnotte sur Ulule : https://fr.ulule.com/doan-tu/
Comment est né ce projet d’exposition et qui en est à l’origine ?
C’est Pierre-Antoine Irasque, curateur indépendant, qui a d’abord réuni un important corpus d’artistes d’origine vietnamienne autour d’un premier projet d’exposition collective. Ce travail a été lauréat de l’appel à projet de l’espace Saint-Rémi à Bordeaux, une ancienne église réhabilitée en espace d’exposition depuis le début des années 2000. Sur l’invitation de plusieurs artistes de l’exposition, nous avons très récemment hérité de ce projet que nous avons entièrement restructuré autour de la notion de réunion. Nous avons pensé les diverses générations de vietnamiens et vietnamiennes en France comme des membres éloignés d’une même famille diasporique, soucieux de partager leur histoire, de les voir entrer en résonance avec d’autres, complémentaires ou contraires, et de tisser des liens avec une communauté éclatée aux quatre coins de la France – voire au-delà. Du projet initial, porté par P-A Irasque, vingt-cinq artistes demeurent. Un designer graphique, Tèo Nguyen, s’est ajouté à cette programmation officielle. Très engagé sur l’exposition, il en a produit tous les supports visuels dans un temps assez court. Nous travaillons en étroite collaboration avec chacun et chacune d’entre eux, le but de cette exposition étant de faire et penser ensemble ce qui a trait à notre Vietnamité ; c’est à dire ce qui compose notre Vietnam, le souvenir dont on en hérite ou l’image que l’on s’en fait. Aussi le choix des œuvres a-t-il été laissé aux artistes eux-mêmes, chacun nous communiquant sa manière d’interroger ou de percevoir le Vietnam depuis la diaspora.
Qui sont les 25 artistes que vous avez sélectionnés ?
Les vingt-cinq artistes exposés appartiennent à des générations différentes. Beaucoup d’entre eux ont travaillé l’histoire des rapatriés d’Indochine, en passant notamment par le CAFI, dont la proximité géographique avec Bordeaux, lieu de l’exposition, est un bon point de départ. C’est le cas d’Alix Douart Sinnouretty, dont le très beau podcast Vietnam sur Lot (2023) avait présenté à un large public l’histoire de la communauté vietnamienne de Sainte-Livrade-sur-Lot, à travers sa propre histoire familiale. L’exposition sera l’occasion de découvrir sa nouvelle création sonore La vie ces dur mais ici on s’en remet, tentative derestituer par le son les formes tangibles et multiples d’un lieu de vie effacé. De même, Matthias Pasquet enquête sur ce qui se transmet au sein de ces espaces d’entre-deux que sont les centres de rapatriés. Depuis la peau (2022) révèle la part d’histoire dont les générations suivantes héritent à leur insu, qui innerve tout leur être, non pas comme mémoire immédiate, active mais post-mémoire, une notion développée par la chercheuse Marianne Hirsch.

La question de la mémoire est centrale dans l’exposition. Elle touche évidemment à l’après-guerre du Vietnam : à la question de l’exil mais aussi des crimes de guerre et des traces qu’ils laissent aussi bien dans le paysage que dans la chair des Vietnamiens et Vietnamiennes. Certains artistes, comme Kim Doan Quoc, enquêtent sur l’agent orange, symbole d’une guerre qui se joue encore au plus profond de nos sols, polluant les terres et entravant la pousse de relations nouvelles, dénuées de toutes rancœurs passées. Une artiste vietnamienne, Quỳnh Lâm, se joint ainsi à ce corpus diasporique. Son point de vue est celui de celles et ceux qui sont restés au Vietnam, depuis lequel elle part enquêter sur le devenir des personnes qui sont parties sans laisser de trace. Artiste nomade, sa pratique s’élabore principalement autour de la mémoire des guerres civiles ayant eu lieu dans les nombreux pays où elle se rend. C’est par le détour qu’elle interroge les scissions et les dynamiques mémorielles du Vietnam. Faire un ou des crochets par d’autre pays, pour interroger l’histoire du Vietnam, n’est pas dénué de sens, bien au contraire. À vrai dire, l’exil depuis le Vietnam est fait de mouvements si nombreux que tous les artistes de l’exposition ne pourraient, seuls, les cartographier. En exposant de multiples objets du quotidien, des fragments épars et des techniques artisanales, Gil Lekh nous révèle une trajectoire autre que celle des foyers de diasporas français, pourtant intrinsèquement liée à la colonisation française : celle des communautés vietnamiennes marocaines.
Cette exposition présente des générations affranchies de toute allégeance ou loyauté envers un régime quelconque, propre à l’époque de leurs parents et aïeux. Elles produisent des œuvres pouvant contenir des mouvements contraires, où histoire du Nord, histoire du Sud se mêlent et s’imbriquent. Le sentiment d’appartenance des artistes présentés va au Vietnam dans son entièreté, un pays dont ils héritent malgré tout et avec lequel ils tentent de faire lien, selon leurs propres termes, savoirs et croyances. Aussi, la mémoire familiale, partielle et soumise aux distorsions nostalgiques des générations précédentes, est amplement explorée et interrogée. D’une manière assez détournée, les vues de France-Lan Lê Vu élaborent des pistes de réflexion sur le voir, les biais qui teintent notre regard vers l’extérieur et le lointain, depuis l’endroit d’où nous nous situons.
Dans ce vaste parcours, les visiteurs seront invités à déambuler et penser ce qui fait famille entre les portraits de famille réelle ou choisie. De Nicole Tran Ba Vang à Kianuë Tran Kiêu en passant par Flora Nguyen et Manon Ficuciello ou cát nguyên, la famille se pense de manière élargie. En diaspora, les frontières temporelles et géographiques se troublent et se mêlent. Conséquemment, la part forte, il faut le dire, est faite à la spiritualité. Les fantômes occupant une très grande place dans la vie sociale au Vietnam (et plus largement l’Asie du Sud-Est), nombreuses sont les œuvres honorant, communiquant avec l’au-delà par des modes singuliers, usant de motifs abstraits (Mathias Bensimon), des gestes chorégraphiques hérités (Pauline Payen), ou de références à la technologie moderne (Prune Phi). L’idée de cette exposition étant de se montrer, d’être vue comme communauté, au-delà du mythe de la minorité modèle. Aussi certaines pièces présentées ont recours à des stratégies d’humour et de détournement, comme les panneaux lumineux de Clément Lê tandis que Lê Hoàng Nguyen ou Thiên Ngoc Ngô-Rioufol adoptent des perspectives radicalement critiques à travers leurs œuvres réalisées in situ. Enfin, c’est le groupe comme entité sociale symbolique et culturelle qui est exploré à travers l’exposition, comme dans le film de Camille Nguyễn Vân Thanh ou dans le travail de Ti Nguyen.
Pouvez-vous expliquer le titre de l’exposition, « đoàn tụ » ? Est-ce à partir de cette idée de se rassembler que vous avez travaillé en tant que curatrices ?
Cette idée de « retrouvailles » nous est venue presque performativement, un jour alors que nous nous retrouvions toutes les trois pour discuter du titre de l’exposition et de l’idée générale qui la structurerait. L’une d’entre-nous a « retrouvé » une de ses amies d’enfance qu’elle n’avait pas vue depuis sept ans, sous nos yeux. Nous avons instantanément saisi l’émotion de ce qui se jouait et nous avons compris l’enjeu de ce qui nous réunissait. Ces retrouvailles symboliques sont une sorte de chemin de retour vers nos mémoires, nos identités plurielles – qui n’engagent pas toujours un face à face Vietnam/France d’ailleurs, comme dans le cas de Liên Hoàng-Xuân pour qui le face à face se joue par exemple entre le Vietnam et la Tunisie – et constitue une première étape symbolique de reconnaissance personnelle. Nous espérons que cette première étape nous permettra de nous resituer dans l’histoire postcoloniale, de nous y articuler, de proposer des subjectivités en lien avec celle-ci, mais aussi de nous relier à d’autres histoires en écho aux nôtres.

© Photo Louïse Lett
Pour nous, đoàn tụ s’est imposé comme le terme parfait pour un corpus d’artistes assez hétéroclites, liés par une Vietnamité qu’ils éprouvent toutes et tous différemment. On a pensé que ce lieu immense – une église ! Ce qui est assez chargé symboliquement en termes d’histoire française au Vietnam et de manière de percevoir celui-ci – serait l’occasion de se réunir. De manière solennelle mais aussi très festive, đoàn tụ c’est comme ce moment où l’on retourne auprès de nos familles éloignées, au Vietnam. On sait qu’on est liés les uns aux autres, on est heureux de se voir mais une certaine tristesse, une gêne peut-être, persiste. Nous sommes une famille d’étrangers, des membres éclatés d’un même noyau, dispersés aux quatre coins du monde et, une fois par an ou moins, nous nous retrouvons. Ces moments sont très chargés émotionnellement. Ils sont l’occasion de prier, ensemble, ceux qui nous relient. C’est aussi l’occasion de partager des nouvelles, mimées ou baragouinées dans un vietnamien tellement imparfait qu’on lui préfère l’anglais, ou de se montrer des photos, quand la parole vient à manquer. Đoàn tụ dans ce contexte d’exposition c’est se réunir comme une sorte de famille, une diaspora elle aussi éclatée, faite de vagues de migrations successives. Nos histoires sont différentes mais nous sommes liés par un point d’origine immuable, le Vietnam. Se réunir à l’occasion de cette exposition c’est partager, ensemble nos récits, nos imaginaires, nos recherches. C’est mettre en commun ce que l’on a glané au cours de ces dernières années, c’est se guider les uns les autres sur des sentiers parallèles aux nôtres, jusqu’alors non-empruntés. L’exposition se veut ainsi comme un lieu, où se construit un Vietnam composite, avec ses édifices, ses habitants et ses fantômes. Il n’a pas vocation à dresser le portrait juste ou réel du Vietnam (et que serait, d’ailleurs, une telle image ?) mais plutôt à proposer le reflet mouvant d’une origine qui se vit ailleurs que dans les frontières circonscrites du pays, et autrement que dans les souvenirs de ceux qui nous l’ont légué. Il appartient à chacun et chacune de déambuler dans cet espace librement, de s’y familiariser et de rejoindre cette réunion de famille élargie.
Est-ce qu’il existe des similitudes entre les artistes diasporiques d’origine vietnamienne, et ceux d’autres diasporas, asiatiques notamment ? Si oui, lesquelles ?

On peut constater que le sujet des généalogies et des liens aux ancêtres est par exemple un sujet important pour les artistes vietnamiens diasporiques autant que pour celles et ceux issus d’autres diasporas. Quand quelque chose a été brisé et fracturé dans l’ancrage, l’habitat, la lignée, par les guerres, le colonialisme et l’exil, il peut sembler logique que la recherche artistique conduise vers ces fantômes, ces manques, ces zones d’oublis et ces non-dits. Réparer ces trous c’est arriver à se ressaisir de nos histoires et les mettre en résonance avec d’autres récits, c’est se rendre compte que nous sommes en écho. Au cours de la préparation de l’exposition, nous avons par exemple rencontré une réalisatrice béninoise qui réalise actuellement un film sur les traces de sa grand-mère à moitié vietnamienne ayant quitté le Vietnam pour le Bénin à l’âge de trois ans. Ce moment très émouvant nous a permis d’éprouver en acte les liens très forts qui unissent nos histoires. On parle peu des dizaines de milliers de tirailleurs – algériens, sénégalais ou encore béninois (comme l’arrière-grand-père de cette réalisatrice) qui sont passés par l’Indochine et on ne dit pas à quel point ces alliances ont construit le moment de la décolonisation. Elles perdurent dans l’époque post-coloniale et ces histoires minoritaires ou en marge nous touchent aujourd’hui.
En ce qui concerne l’Asie (et plus particulièrement du Sud-Est), beaucoup d’artistes interrogent la période coloniale et, surtout, l’après 1975. De nombreux artistes de la diaspora cambodgienne comme Rithy Panh – pour le plus connu d’entre-eux – tentent de reconstituer les images manquantes du génocide perpétré par les Khmers rouges. On évoquait la notion de récit troué, la démarche des artistes de la diaspora cambodgienne de cette génération s’engouffre complètement dans ces manques et tentent de créer des images pour dénoncer leurs bourreaux et exprimer l’origine de leurs traumatismes. De la génération suivante, Socheata Aing œuvre sur et avec des médiums différents (installations, performances, écriture). Son travail interroge beaucoup la famille, le souvenir et l’oubli. Des réflexions que l’on retrouvait notamment dans sa performance Lâcher prise (2023), où l’artiste lavait les sujets de ses photographies de famille jusqu’à leur effacement, après avoir pris soin de les présenter à son public. On peut aussi mentionner la pratique de Nge Lay, artiste réfugiée birmane, dont la série de photographies de familles estampillées des mentions “cancelled”, “expired”, “departed”, “used” retrace les parcours divers et chaotiques des migrants et réfugiés asiatiques contemporains, ne laissant derrière eux que peu de traces : des tampons dans des relevés administratifs et des photos de familles abandonnées avec le reste de la vie qu’ils ont quitté.
Eléonore Hải Vân Tran est doctorante en histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 8. Sa thèse porte sur l’usage de la photographie comme médium et matériau de mémoire au sein des pratiques artistiques contemporaines de la diaspora vietnamienne. Elle a contribué à plusieurs reprises à notre revue.
Camille Minh-Lan Gouin est commissaire d’exposition, chercheuse et médiatrice-conférencière.
Margot Huynh Mai Nguyen est historienne de l’art, commissaire d’exposition, enseignante et critique d’art basée à Paris.








