Dans ses poèmes, ses nouvelles, ses articles, et à présent, dans ce premier roman, intitulé « La couleur qui vous plaira », Souvankham Thammavongsa écrit depuis le cœur de sa propre expérience, dépeignant des destins issus d’une longue migration – mais toujours d’une façon discrètement provocante, doucement subversive. L’autrice lao-canadienne possède la faculté de déjouer les attentes, comme si, au fil des pages, aucune chose, aucun mot ne devaient posséder une unique signification.

Ning, la narratrice de cette histoire qui se déroule sur une seule journée, est une guide précieuse afin de décrypter le petit monde dans lequel elle évolue : un salon de manucure qu’elle gère depuis de longues années, situé au cœur d’une ville anonyme du continent américain. C’est Ning, semble-t-il, qui a édicté les règles régissant le comportement et la tenue de ses employées : toutes les jeunes femmes, dotées d’une chevelure noire coiffée de la même manière, doivent se présenter vêtues d’une tenue sombre. Leurs badges arborent tous le même prénom : Susan. Derrière cette identité unique, se cachent Mai, la fidèle assistante ; Noi, la petite nouvelle qui fait sa première journée. Nok, autre fidèle employée, est remplacée par une certaine Annie, qui a du mal à trouver sa place dans l’univers codé du salon de manucure.

Parler sa propre langue

Comme dans nombre de ses nouvelles (Le K ne se prononce pas, Mémoire d’encrier, 2021), l’autrice installe son récit dans un cadre minimalement ethnique, en refusant tout marqueur précis, toute notation pittoresque. Au salon de beauté, les filles bavardent entre elles dans une langue autre que l’anglais. L’autrice préfère ne pas nommer cette langue. En lisant plusieurs mots cités, on peut détecter qu’il s’agit du laotien, avec ses tonalités particulières. Dans un entretien donné au New Yorker (22 mars 2026), Souvankham Thammavongsa nous prie de croire à la musique mystérieuse des moqueries qui fusent entre les filles au sujet de leurs clients :

« C’est un livre qui nous demande de faire semblant que la langue anglaise, juste devant nous, ne s’y trouve pas. »

Au-delà de l’invisibilité

Dans le petit théâtre du salon de manucure, le rôle des jeunes femmes au prénom interchangeable est d’effectuer, contre la maigre somme de 10 dollars, le plus de « manucures-pédicures » bien senties. En prêtant une oreille compatissante aux confidences de leurs clientes, elles font aussi office de thérapeutes improvisées. Dénuées d’un vrai prénom, pas dignes d’être regardées. On saisit vite, à un premier niveau de lecture, que Souvankham Thammavongsa entend offrir une voix légitime, personnelle, à ces jeunes femmes « invisibilisées », issues d’une discrète immigration, négligées par l’ordre dominant. Ning, Mai, Nok, Noi et Annie évoluent au bas de l’échelle sociale. Aucune d’entre elles ne semble mariée. Certaines ont connu l’amertume du statut de « femme de rechange », auprès d’hommes blancs affublés d’épouses devenues à leurs yeux insipides. Souvankham Thammavongsa dote ses personnages d’une acuité de la conscience, d’un sens de l’humour partagé qui constitue une forme d’« agentivité ». Tout commence par le regard enjoué, le don de la perspective dont font montre les esthéticiennes, comme dans cette remarque :

« Nous éclatons de rire, parce que son père est aussi vieux qu’un raisin sec égaré sous un frigo depuis quatre-vingts ans. »

Cependant, l’autrice ne semble pas vouloir se limiter au champ socio-littéraire du roman de la migration, des minorités survivant au cœur d’un monde américain mi-indifférent, mi-cruel. Dans ces pages dynamiques, Ning, la narratrice âgée de 42 ans, ne s’exprime pas au nom d’une communauté. Lorsque s’ouvre le récit, elle déclare d’emblée :

« Je suis seule parce que je l’ai choisi. (…) je ne suis pas mariée. Et je n’ai pas d’enfants. Je suis une famille à moi seule. C’est possible, vous savez. »

Sa vision de la maternité ? « Un stage à vie. »

Ning n’est pas une femme tout à fait ordinaire. Sa fermeté existentielle repose sur une longue pratique de la boxe. L’une de ses mains exhibe une particularité qui, comme une sorte de non-dit révélateur, ne sera jamais expliquée tout au long du récit :

« Je contemple le doigt que je n’ai pas. En fait, j’en suis assez fière et j’ai envie de l’afficher chaque fois que quelqu’un s’assoit face à moi. Si mon corps a un endroit premium, c’est ce vide à l’endroit où, avant, il y avait quelque chose. »

Le roman, jouant sur le contraste entre la dureté des situations et le sens inné de la dérision des « Susan » d’origine laotienne, se clôt sur une note de douceur, une micro révélation qui illumine le cœur de Ning.

L’art du détail

La méthode de travail de la patronne de l’onglerie, telle qu’elle est expliquée ici, pourrait être celle d’une écrivaine à l’œuvre :

« Mon boulot, il est dans le détail de leurs mains, de leurs orteils, de leur visage. Pas dans leur nom ni dans leurs mots. Je peux mettre tellement de concentration dans un détail, dans ce qui se trouve devant moi, entre mes doigts, que tout le reste autour devient flou. Hors de cette zone, le monde disparaît. »

De quoi est composé l’art littéraire de Souvankham Thammavongsa ? Ce roman, plein de dialogues où s’expriment des sentiments forts, n’est pas un récit « poétique », mais l’autrice possède une manière d’employer les mots qui découle sans doute, en partie, de sa longue pratique du poème (quatre recueils de poésie publiés, dont un traduit en français, uniquement au Canada : La maison de ma mère, Mémoire d’encrier, 2023). Dans un entretien donné à la San Miguel Writers’ Conference (Mexique, 2026), l’autrice confirme cette impression de lecture :

« Je pense que la poésie reste très vivante dans mon travail. (…) Quand je me concentre sur un détail, tout ce que j’ai fait en poésie intervient comme un outil créatif. »

Une écriture de l’absence

Dans un autre entretien (The New Yorker, 6 juin 2022), l’autrice fournit une deuxième clé fondamentale de son écriture :

« Je veux faire ce qu’Agnes Martin fait dans ses tableaux. La chose stupéfiante est ce qui est proche du néant, tout en n’étant pas cela. Ce qui peut être construit avec le minimum de ressources possible. »

La référence à Agnes Martin, peintre américaine d’origine canadienne (1912-2004), semble suggérer la volonté de pratiquer un art du minimalisme, du presque rien, à la limite de l’abstraction. Souvankham Thammavongsa se place dans la grande lignée américaine de l’écriture sobre, économe, mais au service d’un univers très personnel. Dans une brève interview pour Publishers Weekly (25 juillet 2025), elle va plus loin :

« Je suis une écrivaine de l’absence. Les lecteurs et lectrices de mon œuvre peuvent ressentir toutes les choses qui ne figurent pas sur la page. »

Une écriture de l’absence, visant à faire ressentir tout ce qui se trouve dans le hors champ. Dans l’horizon de ce sentiment d’absence, on pressent le long cheminement existentiel qu’ont effectué les exilés depuis leur pays d’origine, la fragilité de celles et ceux qui revendiquent une identité culturelle multiple. C’est ainsi qu’une journée passée dans le salon de manucure géré par Ning, décor d’une comédie sociale « américaine », douce-amère, active avec subtilité plusieurs registres littéraires – sans que l’on puisse coller une étiquette unique à ce roman aux multiples richesses.

Souvankham Thammavongsa. La couleur qui vous plaira, traduit de l’anglais (Canada) par Nathalie Bru, La Croisée, août 2026, 181 p.

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