Guerres, massacres et autres atrocités accompagnent l’histoire des hommes. Cherchant un sens à l’horreur, l’art permet d’élaborer toute sorte de réponses, sensibles, symboliques, esthétiques, avec des fonctions diverses, témoignage, dénonciation, mémoire. Tel est l’objet de Cambodge, L’art devant l’extrême. Soko Phay, l’auteure, explore la foisonnante complexité de ces rapports sans quitter le fil de son histoire personnelle. Elle apporte ainsi à cette recherche puissamment documentée la dimension d’une quête intime.
Art, histoire, mémoire
Professeure en histoire et théorie de l’art à l’université Paris 8, Soko Phay a dirigé ou codirigé plusieurs ouvrages consacrés aux rapports de l’art et des violences extrêmes de notre histoire récente, au Cambodge, son pays de naissance, et aussi au Rwanda, entre autres. Dans son dernier livre, Cambodge, l’art devant l’extrême, de Rithy Panh à la jeune génération, elle prolonge avec force et acuité les questions qui l’occupent depuis plusieurs années, sur l’horreur, l’art, l’histoire et la mémoire.
La richesse conceptuelle de ce livre est ce qui frappe d’abord. Soko Phay convoque des outils qui traversent plusieurs disciplines, ceux de l’histoire, bien sûr, témoignages et archives, mais aussi de l’anthropologie, de la psychiatrie, de la sociologie, de l’esthétique. Avec les écrits et concepts d’auteurs reconnus dans ce domaine, qu’il serait trop long d’énumérer ici, elle élabore une représentation proliférante de ces problématiques. Elle l’appuie sur la parole recueillie des témoins les plus impliqués dans les événements évoqués (massacres, procès), comme de ceux de la génération d’après, auteurs eux aussi de récits et témoignages. Elle ouvre des lignes de convergence éclairantes avec les événements du Rwanda ou le système d’extermination mis en place par les nazis. Enfin, rassemblant une très riche iconographie, elle donne à voir des documents, des photos, des œuvres qui soit témoignent directement de ce qui advint, soit en proposent une interprétation créative élaborée après coup. L’iconographie pourrait justifier un volume à elle seule, mais elle vient d’abord compléter et nourrir de sa touche cet ensemble remarquable.

Les 430 pages de cette véritable somme donnent ainsi au lecteur une sensation presque vertigineuse de richesse, de profusion, de perspectives. De variations d’approches et de diversité d’échelle, également, tantôt au cœur direct de l’événement, tantôt au contraire avec diverses prises de distance.
On est tenté de parler d’une approche globale, comme on parle d’histoire globale, celle qui multiplie les angles, les rapports à la chronologie, à l’espace. Autant de moyens de cerner une réalité qui constamment excède ce que l’on croit en comprendre, ce que l’on peut en penser. S’ouvrent alors des perspectives inédites et puissantes.
Kamtech, effacer les traces
Cette proliférante réflexion est totalement orientée par la démarche de Soko Phay. Il s’agit d’identifier les relations entre histoire, art et mémoire, dans leurs formes multiples. Son point de départ est en effet le constat terrible que l’Angkar, plus encore que d‘autres systèmes de destruction, a minutieusement tout organisé pour que la moindre trace des exactions disparaisse, totalement. Ce qui est rendu possible par un effacement méthodique de toutes les traces historiques, par une réduction des êtres photographiés à de simples marques statistiques ou archivistiques. Par un travail aussi d’élimination de toute culture de l’au-delà, vouant les esprits des victimes à une éternelle errance, qui est une double peine, sans fin. Tuer les vivants ne suffit pas, il faut tuer les morts. Et donc, parce que la mémoire aussi – et peut-être d’abord – fait partie de ce qu’il faut détruire, l’enjeu majeur est de lui redonner une place.

C’est l’objet de la première partie, intitulée Kamtech. On peut traduire ce mot par Détruire. Mais écoutons Duch, cité ainsi :
Kamtech des Khmers rouges a son sens propre. Ce n’est pas seulement tuer. C’est tuer puis effacer toute trace, réduire en poussière, afin qu’il ne reste plus rien. Quand on tue, on n’informe pas la famille. On efface les traces. Même le cadavre, on ne le rend pas à la famille pour une cérémonie. Il n’y a pas de deuil, on ne dit pas de quoi il est coupable, c’est le néant. Alors Kamtech c’est détruire le nom, l’image, le corps tout. On ne respecte pas la civilisation, la culture, les traditions. On détruit l’ancien monde pour en construire un nouveau.
Soko Phay rappelle que « le rituel le plus respecté au Cambodge est le culte rendu aux morts pour les aider à se réincarner dans une vie meilleure ».
Restaurer les témoignages, aller vers la postmémoire
Une deuxième partie est donc consacrée à recueillir les témoignages directs de Van Nath, le peintre rescapé de S21, de Rithy Pahn, artisan de la reconstruction des mémoires visuelles, et parfois corporelles comme le montrent ses témoins tortionnaires qui incapables de dire ce qu’ils faisaient se mettent à mimer leurs actes. Et enfin de Séra Ing, qui met en dessin son récit de témoin de la génération suivante. Trois degrés de proximité et d’éloignement des témoins avec ce qu’ils restituent, trois profondeurs de champs, trois reliefs qui se mettent en place pour restaurer une mémoire et produire ce que l’auteure appelle un « art testimonial ».

Ainsi, témoignages, récits, dénonciations, fictions, convergent tous vers une même absolue finalité : la transmission aux générations qui, sinon, resteraient ignorantes, comme en une victoire ultime des tortionnaires. On sait que les rescapés des camps ne racontaient pas, ou peu.
Une dernière partie relate la mise en place de véritables ateliers de la mémoire, et s’appuie sur le concept de postmémoire, que Soko Phay emprunte à Marianne Hirsch, et qu’elle approfondit dans ses dimensions individuelles autant que collectives. Elle va jusqu’à formuler l’extraordinaire objectif d’aller vers « une hospitalité des fantômes… ».
Les récits partagés de l’enfant
Avec sa famille, Soko Phay a elle-même vécu enfant la fuite devant les Khmers rouges, puis l’exil et la construction d’une autre vie, ailleurs. Cette expérience lointaine, intime, et durable, est au départ et au cœur de toute son entreprise, pour penser la totalité des rapports entre l’individu, l’expérience de l’extrême et l’art. La force singulière de cet ouvrage, qui vise à être une totalité, vient de sa construction. Elle fait place à un retour régulier de récits personnels, intimes, fondés sur des émotions, des sensations, des bribes, partagés et retrouvés avec les parents, la famille proche. Ces « retours » sur le moment premier, sur les lieux eux-mêmes, donnent la mesure concrète et vécue de la façon dont cette mémoire peut se remettre en fonctionnement, dans le partage.
Avec sa structure en trois temps, de Kamtech à l’art testimonial, puis la postmémoire, le livre ménage à ses récits personnels et intimes une place fondamentale. Ils reviennent, en fin de chaque partie, comme autant de récitatifs, et ramènent les analyses à leur première dimension, celle de besoin vital, au sens propre.
Je ne connais pas d’autre exemple d’une tentative en ce domaine aussi ambitieuse, aussi complexe, aussi novatrice par les dimensions qu’elle explore, et qui reste en même temps aussi bouleversante par sa dimension profondément intime. La seule sans doute à pouvoir, comme l’écrit en conclusion Soko Phay, « symboliser la fin d’un cycle et le commencement d’une renaissance ».








