En terre ennemie : propagande et stéréotypes de guerre

pow vietnam

LR / 27 novembre 2017

Le préjugé est certainement le pire ennemi de la critique, mais le stéréotype n’en est pas moins celui de la qualité d’un personnage de fiction. En terre ennemie, roman de Lê Lan Anh, traduit du vietnamien par Tây Hà et publié par les éditions L’Harmattan en 2013, avait de quoi décourager au premier abord : sa quatrième de couverture promettait une énième rencontre entre un soldat américain et des civils nord-vietnamiens pendant la guerre dite du Vietnam [1963-1975], faisant en cela un parfait écho à l’iconographie de ce conflit. James McClean, dit « Jim », officier de la marine américaine, est fait prisonnier lorsque son avion est abattu au-dessus du village de Hà. La rencontre avec un père et sa fille, qui vont le garder avant que l’armée ne vienne au village, va changer sa vision du monde. Difficile, donc, de ne pas avoir en tête les photographies de GI désarmés par des maquisardes vietnamiennes mesurant cinquante centimètres de moins qu’eux. Mais, qui sait, le sujet de la confrontation entre les civilisations aurait pu connaître un traitement audacieux. Hélas, trois fois hélas…

Le roman pèche d’abord parce que ses personnages ont quelque chose de profondément caricatural. Jim, qui a naturellement « un corps d’athlète » et correspond à ce que l’auteure appelle « l’idéal masculin », s’accroche à la religion et se rend compte qu’il n’a pas assez aimé ses proches quand il réalise qu’il est devenu vulnérable. Cela donne des phrases convenues et assez navrantes, comme celle que l’on trouve p. 118, après que le personnage, nouvellement prisonnier, se souvient qu’il n’a pas assez souvent emmené sa fille à l’école : « Non, Dieu m’est témoin, s’il m’en donne encore l’occasion, si je peux rentrer chez nous, je serai un père tout à fait différent, tout à fait différent. » À l’évidence, le personnage semblait n’avoir aucune conscience particulière, si ce n’est le désir d’être un bon soldat et de faire honneur à sa famille, jusqu’à ce qu’il se retrouve nez à nez avec les vieillards aux genoux cagneux et les petites filles qui supportent si bien la misère… On nage en plein dans « l’Occidentalisme », miroir exact de l’Orientalisme étudié par Edward Saïd, et qui mériterait lui aussi quelques déconstructions de clichés en bonnes et dues formes.

Les personnages vietnamiens sont un peu mieux réussis. Lê Lan Anh, vietnamienne résidant à Hanoï qui a « voyagé aux Etats-Unis pour se documenter avant d’écrire ce livre », connaît heureusement mieux le Vietnam que l’Amérique. Mais dans les réflexions qu’elle prête à ses personnages au moment de la découverte de l’autre, on éprouve de la gêne. Pas seulement lorsque James, blessé et prisonnier depuis 12 heures, s’étonne des principes du Feng Shui ou de la disposition des portails dans la maison de son gardien (p.138 et 139), mais également dans l’ignorance sur-jouée des personnages vietnamiens : « Oh, mais le visage, comment peut-il être si blanc ? C’est comme une feuille de papier […] et les cheveux sont jaunes comme la barbe des maïs. » (p.109). Certes, la phrase est placée dans la bouche d’une enfant et le Vietnamien est une langue imagée, mais on reste quand même circonspect devant une telle formule.

L’intérêt du livre réside dans les deux ou trois scènes de reconstitution historique que l’on y trouve. La première et la plus intéressante est celle de la réforme agraire, qui arrive après une longue introduction sur la vie du village et l’origine des personnages. Dans la retranscription qu’elle fait des tribunaux populaires et de l’ascension sociale de Bi (le père de famille aux genoux cagneux qui est le gardien de Jim), on hésite à trancher entre une prise de distance volontaire de l’auteure avec le drame qu’elle décrit ou une naïveté involontaire qui donne un effet dérangeant. Beaucoup plus tard, une scène sur les femmes des jeunesses d’assaut qui tentent de construire un pipeline sous les bombardements, rappelle certaines nouvelles de Lê Minh Khuê.

Dans l’ensemble néanmoins, le roman reste extrêmement manichéen et n’est qu’une mise en scène facile de la lutte entre la force technologique inhumaine (le vrombissement des avions Skyhawk qui larguent leurs bombes) et le courage à toutes épreuves de civils qui ne veulent que se défendre (vieillards et femmes dans un décor fleuri). Bien sûr, il faut rappeler l’injustice fondamentale de cette guerre et la décision terrible de conséquences de l’administration Johnson de bombarder pour « ramener le Nord-Vietnam à l’âge de pierre », mais on se demande toutefois si Lê Lan Anh ne s’est pas trop soumise, inconsciemment ou non, aux canons de la propagande littéraire. Ou à la censure. La question nous trotte dans la tête jusqu’à la conclusion, où le doute est évacué définitivement. Jim vient d’être embarqué dans un tank de l’armée nord-vietnamienne, et se dit à lui-même, sidéré devant la désolation du paysage : « [Je suis] sur une terre où l’héroïsme est anonyme et quotidien. […] Ils sont en train de tenir tête à la première superpuissance du monde. […] Ils resteront maîtres de cette terre qui est la leur. » (p.213).

Jim, en l’espace d’une journée, est ainsi passé de la plus grande froideur guerrière au pacifisme. Une poignée d’heures et la grosse brute est déjà pleine de remords. Le lecteur, lui, est passé de la curiosité sincère à la déception, et ferme ce livre sans regrets.

 

En terre ennemie, de Lê Lan Anh, traduit du vietnamien par Tây Hà. L’Harmattan, Paris, 2013, 220 p.

 

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