Crédits Thomas Riondet

En réaction aux propos controversés d’Emmanuel Macron sur Taïwan lors de sa visite en Chine en mai dernier, un collectif de traducteurs a publié une pétition dans Libération contre le projet d’homogénéisation culturelle imposé par le Parti communiste chinois. Les Cahiers du Nem ont interrogé les initiateurs de cette tribune pour lesquels la défense de la démocratie taïwanaise s’inscrit dans un combat plus vaste pour faire entendre les voix plurielles du monde sinophone. Entretien avec Gwennaël Gaffric, traducteur littéraire et responsable de la collection « Taiwan Fiction » à l’Asiathèque, Pierre-Mong Lim, docteur en études chinoises transculturelles, et Emmanuelle Péchenart, traductrice de littérature de Chine et de Taïwan.

Pourriez-vous présenter les auteurs de cette tribune ?

Gwennaël Gaffric : Nous sommes des traductrices et traducteurs littéraires professionnels, travaillant, pour l’immense majorité d’entre nous, depuis le chinois vers la langue française. Nous avons toutes et tous été amenés à traduire des auteurs et autrices publiés à Taïwan, quelle que soit d’ailleurs leur origine géographique ou ethnique.

Nous sommes donc particulièrement sensibles à la diversité des littératures sinophones, et des voix qu’elles permettent d’exprimer. Plusieurs d’entre nous sommes traducteurs et traductrices à plein temps, tandis que d’autres partagent leur activité avec l’enseignement et/ou la recherche.

Nous avons souhaité associer dans notre démarche des traductrices et traducteurs, éditeurs et éditrices, chercheurs et chercheuses, connaissant bien le sujet qui nous préoccupe, mais nous avons aussi été rejoints par des actrices et des acteurs de la traduction littéraire en France qui partagent avec nous une vision commune de ce que peut et doit être la traduction.

A son retour de voyage en Chine, Emmanuel Macron s’est interrogé sur l’intérêt pour les Européens « d’une accélération sur le sujet de Taïwan », estimant que « la pire des choses serait que les Européens soient suivistes et doivent s’adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise ». Pourquoi votre tribune s’oppose-t-elle à cette position du chef de l’Etat ?

Pierre-Mong Lim : La position diplomatique française, prisonnière de la reconnaissance du principe « une seule Chine », louvoie généralement assez pudiquement sur la question, mais il nous a semblé que jamais auparavant, la soumission de la France à la vision de Pékin sur Taïwan n’avait été aussi clairement déclarée (ce serait une affaire qui ne regarde que la Chine, celle-ci ne ferait que « réagir » à des provocations américaines et défendre son « intégrité territoriale »). La conclusion d’Emmanuel Macron : « les Européens ne doivent pas se retrouver entraînés dans des crises qui ne sont pas les nôtres », était inacceptable à nos yeux. En l’absence d’une véritable troisième voie européenne – hormis les intérêts économiques de quelques-uns, qui ont été l’alpha et l’omega de cette visite, cette « troisième voie » est politiquement, culturellement et militairement une coquille vide –  cette position revient à abandonner la démocratie taïwanaise à elle-même face à la menace et à l’agression constante de la dictature chinoise, comme si la démocratie et la liberté étaient bonnes pour les Européens, mais pas pour les autres, non-Européens.

Pour des traducteurs et traductrices de « chinois », qui défendons la pluralité des littératures sinophones, l’idée même « d’une seule Chine » ne fait pas grand sens, nous travaillons nécessairement contre : factuellement, parce qu’il existe des littératures en mandarin qui ne sont pas réductibles à cette entité monolithique ; éthiquement, parce que cela signifierait adhérer à l’idéologie d’un régime totalitaire (pour des traducteurs, adhérer à cette position officielle de la France reviendrait à se mettre au service de la propagande chinoise, faire comme si cette diversité de littératures sinophones, et en particulier celle de Taïwan, que nous avons traduites, et que nous voulons continuer à traduire, n’existait pas).

En outre, si les déclarations d’Emmanuel Macron ont suscité un grand nombre de réactions politiques, il nous a semblé que le monde de la culture, de l’éducation et de la recherche étaient restés relativement silencieux, alors même que, par exemple, les problèmes que pose la censure chinoise sont bien réels en France dans ces domaines. C’était donc aussi une façon pour nous, à travers la traduction littéraire, de nous demander ce que la culture peut proposer d’autre que ce qui a été déclaré (ce qui ressort du volet « culture » et « enseignement » de la visite officielle de Macron sonne très creux).

Gwennaël Gaffric : J’ajoute, pour aller dans le sens de Pierre-Mong, que l’essence même de la littérature (et de la traduction littéraire) est de bousculer cette chaîne d’équivalences imaginaires entre langue, culture et nation. En tant que traductrices et traducteurs, nous éprouvons constamment les failles et les limites de ce genre de discours.

Là où la géopolitique prétend penser le rapport au monde selon des intérêts « nationaux », qui sont plus souvent ceux d’un État que d’un peuple, il est de notre devoir de rappeler la présence d’autres voies et d’autres voix, qu’elles soient d’ailleurs ou non porteuses d’un contre-discours.

C‘est ainsi que – nous reprenons la phrase de la déclaration conjointe – nous pourrons être « soucieux de la protection et de la promotion de la diversité des expressions culturelles dans le monde ».

Existe-t-il une guerre de réunification culturelle contre Taïwan en parallèle à la menace militaire ? Depuis 2014 et le mouvement des Tournesols[1], avez-vous noté un recul de l’influence du Parti communiste chinois (PCC) dans le milieu culturel et médiatique taïwanais, ou à l’inverse une réaction de résistance dans la culture taïwanaise ?

Pierre-Mong Lim : On peut probablement identifier des jalons depuis 2014 : avec l’élection de Tsai Ing-wen qui a suivi deux ans plus tard, c’est sans doute moins une influence directe du PCC que le très net recul du Kuomintang, favorable au rapprochement avec la Chine, qui a marqué la scène politique. Un autre de ces jalons a été la réélection de Tsai, en 2020, après un revirement électoral spectaculaire en réaction à la répression très dure qui se déroulait à Hong Kong simultanément. Dans les universités taïwanaises, par exemple, on a vu des Lennon Walls couverts de post-it de soutien aux manifestants hongkongais, avec l’idée que ce qui se passait à Hong Kong était l’image de ce qui arriverait à Taïwan si l’île passait sous contrôle chinois (avec quelques épisodes anecdotiques, mais symptomatiques de la fracture, de « touristes » venus du continent saccageant lesdits Lennon Walls…). C’est une réaction de résistance, notamment de la part de la jeunesse, à partir d’une identification aux luttes contre les autoritarismes de tous ordres, qui n’est peut-être pas tant l’expression d’une « culture taïwanaise » que d’une aspiration politique de fond : on l’a vu avec la « Milk Tea Alliance » qui réunissait aussi bien la jeunesse de Taïwan et Hong Kong que celle de Thaïlande et du Myanmar contre les dictatures militaires, et récemment, au-delà de cette zone géographique, le soutien à l’Ukraine face à l’invasion russe. Un autre jalon qui marque la séparation avec le continent a sans doute été la pandémie de Covid, où Taïwan a été isolé sur la scène internationale, réduit au silence à l’OMS, entravé par la Chine dans l’acquisition des vaccins.

Gwennaël Gaffric : D’un point de vue culturel, les collaborations sont aujourd’hui bien moins actives entre la Chine et Taïwan qu’elles ne l’étaient encore au début des années 2010. L’année 2014 peut en effet être considérée comme un tournant important, mais aussi les manifestations de Hong Kong en 2019. S’il existe encore quelques rares coproductions (pour le cinéma, ou l’industrie audio-visuelle en général), elles sont parfois boudées ou critiquées par la critique ou le public à Taïwan, pour leur manque d’audace ou leur zèle excessif à l’égard du PCC.

Il est difficile de « mesurer » la résistance culturelle ou artistique taïwanaise mais, en m’appuyant sur mes propres observations, je dirais qu’elle n’est pas forcément très vindicative à l’égard du voisin, mais plutôt dans une logique de mise en valeur de la diversité linguistique, ethnique, religieuse… locale, ce qui souligne par contraste les différences avec la République populaire de Chine (RPC), en jouant parfois la caricature. C’est une démarche soutenue par la politique culturelle du parti au pouvoir (le Parti démocrate progressiste).

Sur le lien que vous posez entre vie démocratique et vie culturelle, quels sont les dangers venant de la Chine qui pèsent sur Taïwan ?

Pierre-Mong Lim : Outre la censure, qui ne manquerait pas de s’abattre sur toute la création culturelle, et l’annulation pure et simple des 35 dernières années du processus de démocratisation taïwanaise, l’obsession de la « réunification » voulue par la RPC apparaît comme une funeste réduction de l’histoire de Taïwan au dernier épisode inachevé de la guerre menée par le PCC contre les nationalistes de Chang Kai Shek. En réduisant l’histoire de Taïwan à cette sorte de téléologie, elle la replace dans un rapport unidimensionnel, comme si Taïwan devait « revenir » à la Chine, alors que son histoire ne se résume nullement à ses rapports avec le continent, que ce soient les empires ou l’État-nation moderne, et encore moins avec le PCC avec lequel elle n’en a aucun (si ce n’est donc la guerre avec les nationalistes du Kuomintang). En fait, il est possible de comprendre le processus de démocratisation de Taïwan comme un mouvement « sinocentrifuge », et la possibilité pour l’île de s’imaginer dans la singularité de son histoire, et sa pleine diversité. En effet, la reconnaissance des peuples premiers sur son territoire (par exemple, la désignation de Kolas Yotaka du groupe des Amis comme porte-parole de Tsai Ing-wen en est un symbole), et ainsi son inscription dans l’histoire de l’Asie du Sud-Est comme le propose la théoricienne des études sinophones Shih Shu-mei, son histoire moderne et ses rapports complexes avec le colonisateur japonais, l’apparition d’une conscience taïwanaise, etc., en sont des indicateurs.

D’un certain point de vue, toute une partie de la littérature se développe avec le processus démocratique taïwanais, en commençant par l’attention portée au local, « taïwano-taïwanais » en quelque sorte, pour accompagner ensuite les mutations d’une société toujours plus intégrée au monde au fil des décennies, cette littérature va finir par écrire une littérature mondiale, abordant des thématiques communes à tous, précisément en écrivant une littérature toujours plus taïwanaise (c’est aussi ce que l’on voulait dire dans la tribune). L’un des exemples concrets de la manière dont la littérature accompagne, et parfois même préfigure le processus démocratique, peut être lu dans le recueil Formosana : histoires de démocratie à Taïwan, dirigé par Gwennaël Gaffric, et auquel ont participé plusieurs des rédactrices et rédacteurs de la tribune.

En quoi l’imposition d’un narratif ou d’une histoire officielle par le PCC menace-t-il les œuvres littéraires ?

Pierre-Mong Lim : On pourrait dire que la réécriture constante et acharnée de l’Histoire par la RPC (repensons à la fabuleuse réinvention du narratif de la pandémie) est en elle-même une entreprise de fiction assez incroyable. Il suffirait donc de suivre le narratif imposé par le PCC pour faire une œuvre romanesque totale – avec ses péripéties, ses rebondissements, ses absurdités, ses héros, ses méchants, etc…

Plus sérieusement, nous n’avons pas connaissance d’exemple d’une littérature digne de ce nom qui ait été le ventriloque d’un régime totalitaire.

Gwennaël Gaffric : Pour compléter le propos de Pierre-Mong, on pourrait toujours trouver le cas d’écrivaines ou d’écrivains zélés, qui recracheraient de façon grotesque le credo du régime. Mais le principal enjeu est celui de l’auto-censure. Les conditions imposées au monde artistique et culturel en RPC sont telles que beaucoup de créateurs choisissent de ne pas aborder certains sujets, de changer de voie, ou de se taire… Or, il ne s’agit pas de censure sur des productions déjà conçues, mais d’une réduction au silence, ou au mutisme, si l’on veut. Hors de la RPC, ce phénomène est plus diffus, et notamment dans la littérature, car en réalité, les écrivaines et écrivains taïwanais ne tirent pas ou très peu de revenus de la vente de leurs livres en Chine (c’est très différent pour le cinéma, par exemple).

Crédits Thomas Riondet

Emmanuelle Péchenart : En fait, il ne s’agit pas seulement de l’imposition d’un narratif, mais aussi d’un poids pesant sur la langue elle-même, peut-être moins visible et plus insidieux. D’abord, ce qui est tout à fait visible et aucunement insidieux, c’est que la langue écrite a été simplifiée dans les années 1950 en RPC et que celle de Taïwan a conservé les caractères dans leur forme d’origine. Les livres ont également conservé la mise en page en lignes verticales, lisibles de droite à gauche et non comme celle que nous connaissons ici et qui est utilisée en RPC. C’est une pratique de lecture autre qui mérite peut-être d’être mentionnée et examinée dans ses effets et dans sa différence. Non que la simplification des caractères, en Chine, n’ait pas été intelligemment menée et n’ait pas son utilité, non qu’il faille toujours être conservateur en matière linguistique, mais il y a là un écart qu’il importe peut-être de rappeler et de questionner.

D’autre part, le style des auteurs, en RPC, a souvent été marqué par un carcan grammatical, assez perceptible, qui correspond à une langue fortement influencée par les textes et exemples qui ont servi pour l’enseigner, et l’utilisation qui en a été faite. Certes, le processus de transformation de la langue actuelle remonte à plus longtemps et à l’influence des langues occidentales (qui ont été très largement traduites depuis la période moderne et dont les littératures étaient presque un modèle pour les milieux de gauche). Les structures grammaticales ont parfois été reprises en chinois, ainsi certains opérateurs (du type « non seulement… mais encore… ») sont très couramment employés. Les langues des auteurs et autrices de Taïwan sont volontiers plus inventives, moins corsetées, et très marquées par le multilinguisme de l’île. Il faut d’ailleurs signaler que les œuvres occidentales ont souvent des traductions différentes, en RPC et à Taïwan.

Vous appelez de vos vœux la continuation d’une « hospitalité de la traduction » à l’étranger pour faire exister la littérature taïwanaise. Comment, concrètement, doit-elle se réaliser ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics sur cet aspect ?

Pierre-Mong Lim : L’hospitalité de la traduction est un mouvement d’accueil dans la langue qui, nous semble-t-il, prend sens dans une chaîne d’hospitalités diverses et concrètes : hospitalité éditoriale, par le biais de collections dédiées (« Taiwan fiction », par exemple), ou plus matériellement par l’accueil de manuscrits interdits de publication en Chine (les éditions Picquier l’ont fait, par exemple pour l’auteur tibétain Tsering Dondrup ; ou encore, certains romans de Yan Lianke ont été d’abord publiés à Taïwan, puis en France) ; hospitalité institutionnelle, à travers les résidences d’auteurs et/ou de traducteurs qui sont accueillis en France, c’est pour ça qu’il était important de réunir des signataires aussi divers que des éditeurs, des agents littéraires, des associations.

Nos attentes vis-à-vis des pouvoirs publics s’inscrivent dans cette chaîne, c’est-à-dire qu’il faut conserver un espace de liberté assez grand pour accueillir toutes les expressions sinophones, y compris, et surtout, celles que Pékin voudrait faire taire. Dans tous les domaines, nous assistons à l’entrisme agressif de la propagande émanant de la RPC : qu’il s’agisse de la liberté académique des universités (plusieurs d’entre nous ont été témoins directs du fiasco de l’Institut Confucius de Lyon), des ateliers de traduction (la Fabrique des traducteurs chinois/français organisé par ATLAS en partenariat avec le CCTSS[2] a subi une pression constante sur le choix des auteurs à traduire, aucun auteur de Taïwan n’a pu être proposé), ou de l’activité éditoriale (certains éditeurs français, par exemple dans le cadre de programmes de traductions d’ouvrages de sciences sociales en partenariat avec la Chine, ont accepté la censure) ; des amis traducteurs, désireux de traduire des auteurs chinois, nous ont signalé également des manipulations du « droit d’auteur » par le régime chinois, car les éditeurs français sont obligés de l’acquérir (ou demandent à leurs traducteurs de le faire), mais les auteurs chinois eux-mêmes (ou leurs éditeurs) refusent, faisant ainsi taire les tentatives de traduction. En mots clairs, le droit d’auteur est devenu l’allié du PCC qui subvertit tout. Quant aux traducteurs chinois, nombreux sont ceux qui signent un contrat avec le parti consentant à censurer les originaux.

Vous soulignez l’instrumentalisation problématique du mandarin qui peut servir d’outil de domination envers les minorités. Mais le mandarin n’est-il pas également un moyen de contournement de la censure qui frappe les langues des minorités ainsi qu’un moyen d’expression plus large ?

Gwennaël Gaffric : La question est complexe, et il faudrait y répondre longuement, mais pour faire simple : la langue chinoise a permis une plus grande visibilité à des autrices et des auteurs issus de minorités ethniques et linguistiques, à Taïwan (avec l’essor de la littérature autochone/aborigène dans les années 1990), mais aussi en Chine même (jusque dans les années 2000, il existait un grand nombre de revues littéraires, parfois bilingues, où des écrivains issus de minorités ethniques étaient en mesure de publier leurs œuvres). Mais la tentation en Chine actuelle est de restreindre, et surtout de contrôler le contenu de ces productions – l’imposition de la langue chinoise dans la littérature, les séries télévisées ou à l’école va aussi dans ce sens.

De façon intéressante, la littérature contemporaine à Taïwan, Hong Kong et parfois même en Chine, fait un usage plus important des autres langues chinoises (cantonais, taïwanais, teochew, etc.) ou non-chinoises (dans la littérature autochtone à Taïwan) aujourd’hui que ce n’était le cas il y a dix ou vingt ans. C’est aussi révélateur du fait que le choix des langues d’écriture n’est jamais neutre.

Vous dénoncez une idéologie hégémonique de la part du PCC qui s’impose non seulement aux ressortissants de la Chine populaire, mais aussi aux descendants d’origine chinoise. Qu’arrive-t-il à ceux qui ne souscrivent pas à cette vision ? Peut-on qualifier l’idéologie du PCC de racialiste, voire de racisme d’État ? Quel est finalement l’enjeu de cette bataille culturelle pour le monde sinophone, un choix de modèle de société ?

Pierre-Mong Lim : Sur cette question, il s’agit de se demander avant tout ce que signifie « descendants d’origine chinoise », où les mots « origine » et « chinois » sont attirés par deux pôles dangereux qui sont l’« ethnie » et la « nation » ; dangereux quand ils sont mis en rapport avec la Chine actuelle, car ethnie et nation veulent dire ici appartenance raciale et allégeance idéologique. En 2014, Xi Jinping a déclaré devant des représentants d’association de la « diaspora » que les personnes « d’origine chinoise » étaient toutes « membres de la famille chinoise » parce qu’elles appartiennent à une communauté de sang. Dans ce contexte, l’affirmation d’une origine chinoise a clairement ces deux implications liées : politique, être rattaché au régime de la RPC qui incarne cette identité chinoise, et racialiste, où « être chinois » c’est avoir du « sang chinois » (on se demande bien ce que cela veut dire… et dans un domaine tout autre que celui de la traduction, il faudrait se demander à quoi servent les campagnes de collecte massive d’ADN des hommes « han » actuellement en cours ; remplaçons « han » par « aryens » par exemple, nous aurons une idée plus nette de la nature de ce régime et du choix de société qui est devant nous).

Le danger pour les membres de ces communautés identifiées comme telles seraient bien entendu d’être dès lors soumis aux mêmes pressions et menaces que n’importe quel ressortissant de la RPC. En ce sens, la déclaration de Xi est inquiétante, car c’est une évolution dans l’histoire du discours de la RPC qui, après avoir longtemps tergiversé quant à ses rapports avec les « communautés chinoises d’outre-mer », notamment d’Asie du Sud-Est, avait abandonné le principe du jus sanguinis. Aujourd’hui, clairement, ce principe est remis en question. Nous revenons à un concept de diaspora qui en soi est indissociable du nationalisme ethnique chinois né au XIXe (c’est très nouveau ; sous les différents empires, cette notion n’a jamais existé, elle n’est apparue qu’autour de 1870). Et le problème vient également du nationalisme des communautés diasporiques ; on ne peut sous-estimer ce phénomène qui peut s’avérer plus virulent que le nationalisme ethnique « maison ». En France, nous en avons eu une illustration significative dans les manifestations qui prenaient prétexte de protester contre le « racisme anti asiatique », notamment en 2010 : ce que nous avons vu et entendu ce n’était pas une dénonciation du racisme, mais des drapeaux de la RPC et des slogans nationalistes chinois, accompagnés de rixes à caractère racial. A l’heure où dans nos sociétés démocratiques, les replis identitaires de tous ordres se font de plus en plus sentir, et au moment où la « race » fait un retour fracassant dans certains discours antiracistes, ceux-ci jouent pleinement le rôle des idiots utiles à des régimes tels que celui de la RPC – société dans laquelle l’imaginaire racial est celui d’une quasi-homogénéité ethnique, d’une « majorité han » qui représenterait « plus de 90 % ».

Une remarque encore pour la littérature, plus précisément : il est intéressant d’observer l’histoire d’un certain nombre de littératures sinophones d’Asie du Sud-Est : les écrivains sinophones de la première génération écrivant en mandarin étaient en général inscrits dans l’imaginaire diasporique, avec ce nationalisme chinois à distance ; puis les générations suivantes ont cherché à s’émanciper de ce modèle pour raconter leur réalité locale, et trouver « leur » expression sinophone, détachée du continent, voire à endosser le nationalisme local cette fois, dans ce même mouvement « sinocentrifuge » dont on parlait tout à l’heure. Une des tâches que peut se donner la traduction sinophone, c’est aussi de donner de la visibilité à cette histoire littéraire là, montrer à quel point les trajectoires migratoires, les environnements linguistiques, les imaginaires nationaux, communautaires, ont été complexes, se recoupent parfois, parfois non, bref, une sorte de foisonnement irréductible de voix.

Et si je pouvais finir sur un problème de traduction, justement : l’écrivain Ng Kim Chew, réfléchissant à sa position dans la littérature sinophone méditait sur ces deux séries : huawenhuayuhuaren et zhongwen zhongguo yuZhongguo ren. Il essayait, je crois, de montrer le rapport entre les littératures, les langues et les personnes « chinoises » vis-à-vis d’une « Chine » centrale, exprimée par zhong. La première série avec son « hua », même si elle n’est pas exempte d’un contenu ethnique chez Ng, tentait d’exprimer le rapport négatif à ce centre. En français, il faut remarquer que TOUS ces termes peuvent, et sont souvent, traduits par : « chinois – chinois – Chinois » et « chinois – chinois – Chinois ». Il serait temps donc, pour nous, d’essayer d’inventer d’autres vocables pour dire ces nuances, ces incompatibilités, ces rejets, et dans ce sens d’enrichir aussi la langue française.  


[1] Le mouvement des Tournesols est mouvement contestataire de la société civile à Taïwan contre un accord de libre-échange avec la Chine, suspecter d’accroître la mainmise de Pékin sur l’île. Il se traduisit par une occupation du Yuan législatif, le parlement taïwanais par la jeunesse.

[2] Atlas : Association pour la promotion de la traduction littéraire.

CCTSS :  Chinese Culture Translation & Studies Support.

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