Mensonges en famille

Le nombril [Bae-Kkob], film réalisé par Park Bo-Sang (Corée du Sud, 2013).

Le film s’ouvre avec le portrait d’une famille banale et apparemment heureuse : un père enseignant à l’université, une mère femme au foyer dévouée, des enfants bien élevés… Une famille modèle, dont les dehors lisses laissent cependant paraître quelques fêlures : le trouble du père face au regard d’une jeune étudiante, le désir paradoxal de la mère, habituellement plutôt effacée, à servir de mannequin pour un photographe, le caractère renfermé du fils… Le père et la mère se laisseront de fait rapidement entraîner dans des aventures amoureuses, dont le résultat est la conception d’un enfant chacun de leur côté. Le père apprendra en même temps que sa maîtresse et sa femme sont enceintes, persuadé d’être le géniteur dans les deux cas, ce qui explique la prise de conscience qui le conduit à rompre avec sa maîtresse. Sur cette intrigue principale, se greffe l’histoire des deux enfants : la fille aînée épouse un médecin tout en ayant une aventure avec un disc-jockey dont elle tombe également enceinte (elle laissera son mari médecin reconnaître l’enfant), tandis que le garçon, amoureux fou de la jeune fille qui est en fait la maîtresse de son père, fera tout pour l’épouser et devient ainsi le père de l’enfant qui est en réalité son demi-frère.

Chassé-croisé en huis-clos un peu tiré par les cheveux mais plutôt drôle, pour présenter un aspect bien réel de la société coréenne en particulier, et asiatique en général. La composition des familles est traditionnellement complexe en Asie du fait des nombreuses relations extra-conjugales des uns et des autres, et ce dans toutes les strates de la société. La polygamie, autrefois communément pratiquée par les hommes qui en avaient les moyens, est simplement passée dans la clandestinité. Elle est à la source de nombreux secrets de famille, notamment en matière de naissances illégitimes. Ce phénomène constitue l’un des thèmes les plus évoqués dans les films et surtout les innombrables séries télévisées asiatiques, notamment hongkongaises et coréennes. L’aspect le moins vraisemblable de l’histoire que Park nous raconte est le fait que les quatre liaisons « illicites » se produisent dans la vie des membres d’une seule et même famille. Ce choix permet probablement de garder une certaine économie au niveau des personnages, et pour préserver une certaine unité de l’action.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux spectateurs ont souligné le caractère amoral de ce film. Les spectateurs asiatiques semblent n’y avoir trouvé qu’une histoire de trahisons sentimentales adultères, et pour cette raison l’ont jugé plutôt quelconque. Ce point de vue est néanmoins un peu réducteur. D’abord le réalisateur n’a pas cherché à faire de son film une fable ou une leçon de morale : il n’y a rien dans le film qui permettrait au spectateur de savoir si le film condamne ou approuve les choix ou le comportement des personnages. Cette sensation de neutralité est renforcée par le caractère mi-figue mi-raisin du dénouement. Le réalisateur s’est simplement mis dans la position de l’observateur d’un fait social. Cela n’empêche que l’histoire puisse avoir une résonance morale per se.

Un déballage spectaculaire des liaisons secrètes ?

L’évolution des relations entre les différents personnages conduit le spectateur à s’attendre à un dénouement tragique. A un moment donné du film, tous les ingrédients de la tragédie sont en effet réunis. L’accumulation des tensions est telle que le spectateur s’attend alors (avec d’ailleurs quelque délectation) au déballage spectaculaire des liaisons restées secrètes de tout un chacun et à ce que la bulle familiale vole en éclat. On pense assister à des scènes de violence et de désespoir entre le père et le fils confrontés à l’amour qu’ils éprouvent pour la même femme, entre le père et la mère confrontés par  l’affadissement de leurs sentiments réciproques, ou entre la fille et son médecin qui aurait découvert l’existence de l’amant qu’elle a vu jusqu’à la veille de son mariage. De même, on s’attend à ce que la famille et les ménages se brisent, que père et fils se brouillent et que les couples se séparent.

A l’inverse, la sincérité avec laquelle les personnages vivent leurs liaisons peut susciter chez les spectateurs les plus « fleur bleue » l’espoir, à l’encontre de toute vraisemblance, d’un « happy end » romantique. On peut en effet imaginer qu’après le cataclysme familial, pendant lequel chaque membre aurait dit la vérité sur ses sentiments et avoué ses amours « coupables », une recomposition du paysage verrait les couples des vrais amoureux (l’enseignant et son étudiante, le photographe et son modèle, la jeune cadre et son DJ, le jeune homme et son amie d’enfance) vivre légitimement leur amour ensemble. Ce ne serait pas amoral puisque le père et la mère, ou la fille et son fiancé, n’éprouvent que de l’affection l’un pour l’autre, alors que les sentiments suscités par leur nouveau partenaire respectif sont réciproques et sincères. Un tel dénouement serait trop provocateur.

Mais Park Bo-San ne répond à aucune de ces attentes. Il a sans doute voulu ménager la sensibilité d’une société restée finalement conservatrice et pudibonde malgré la modernisation rapide qu’a connue la Corée du Sud. Les innombrables séries télévisées sud-coréennes, destinées à un public familial de classe moyenne resté intimement attaché aux traditions, rappellent constamment ce souci. Les cinéastes peuvent raconter les histoires les plus abracadabrantes, à condition de rappeler, quelque part, que la bienséance est sauve. Park a par exemple expliqué l’inclinaison de la jeune fille pour son professeur par une scène où elle indique ne pas avoir connu son père. La relation amoureuse entre la jeune fille et un homme vieillissant devenait ainsi plus acceptable. Park souligne aussi que malgré les trahisons dont ses personnages sont coupables et leur fragilité face à la tentation, chacun garde un fonds de conscience et de moralité, tel le père qui met fin à sa liaison dès qu’il apprend que sa femme est enceinte. Ici le réalisateur a donné dans la facilité et utilisé un cliché, qui constitue l’une des rares « fautes » du film, en matérialisant la souffrance du père par une cuite monumentale. Dans quasiment tous les films asiatiques, les chagrins d’amour se noient obligatoirement dans l’alcool.

Le dénouement ne correspond néanmoins à aucune des deux hypothèses évoquées plus haut, ni déballage spectaculaire ni rééquilibrage moral. Et c’est là sans doute l’élément le plus intéressant du film : le réalisateur a ménagé une fin douce-amère toute en nuances plutôt qu’une fin franchement tragique ou qu’un « happy-end » de bluette. Au moment crucial donc de l’histoire, Park a concocté un petit « anti-climax » très habile : toutes les tensions menées au paroxysme tombent dans le vide, mais le spectateur reste tenu en haleine. A ce moment-là, l’histoire fait une pause et ne reprendra, pour conclure, que quatre ans plus tard. Le spectateur sera alors conduit à se demander si tout peut, ou va, recommencer ? Peut-être est-ce là la vraie réussite du film : de faire un commencement d’une fin.

Des acteurs tout en nuances

L’acteur Chon Ho-Jin (le père) apporte les nuances nécessaires aux différentes étapes de son rôle, et on suit dans son jeu l’expression des sentiments d’attente anxieuse pendant la période de la séduction, de lâcheté lorsqu’il cède à la tentation, de bonheur dans ses relations avec l’étudiante, puis de remords, et enfin de l’apaisement, suscitant tour à tour le mépris, l’indignation, la compassion et la pitié. A côté de lui, Lee Mee-Sook (la mère), l’une des actrices les plus célèbres en Corée du Sud, tient avec assurance un rôle somme toute facile pour elle, non seulement parce qu’il correspond à son profil de bourgeoise d’âge mûr bien conservée, mais aussi parce qu’elle a déjà joué des rôles analogues dans plusieurs films et séries télévisées d’épouses plus ou moins délaissées par leur mari, vivant dans l’aisance et l’ennui, qui se laissent tenter par une aventure sentimentale. De son côté, la jeune Kim Hyo-Jyn (l’étudiante) campe une jeune maîtresse plutôt convaincante, d’abord avec son physique réellement séducteur, à la fois réservée et aguichante (c’est elle qui fera le premier pas), avec juste ce qu’il faut de mystère pour donner envie de mieux la connaître.

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Le nombril est le premier film de Park Bo-Sang, né en 1974. Il n’a eu qu’une seule autre expérience de mise en scène, qui est sa contribution, en tant qu’assistant-réalisateur, au film « Oollala Sisters » (2002), comédie sur la bataille burlesque entre deux nights-clubs de quartier. Il faut donc surveiller ses prochains films pour savoir s’il a effectivement une touche personnelle originale ou si la finesse détectée dans « Le nombril » n’est que le fait du hasard ou d’une illusion.

 

 

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