Mountains may depart- Au delà des montagnes Jia Zhang-Ke

174674Jia Zhang-Ke est le nouvel homme fort du cinéma chinois. A tel point que le Festival de Cannes, the place to be pour qui souhaite s’attirer les louanges de la profession, n’hésite plus à le sélectionner sans hésiter depuis quelques années et surtout à le faire concourir pour la consécration suprême. Certains bruits courraient même dans les ors du Palais que la Palme lui était promise, preuve s’il en fallait que sa dimension avait pris une proportion hautement conséquente dans le nouvel ordre du cinéma mondialisé. Le résultat final ne pouvait donc qu’être grandiose. Et pourtant….

Le film débute par une magnifique scène dansée et chantée, ou une femme dont nous ne connaissons pas encore le rôle précis, semble se perdre dans cet attroupement festif. La liesse qui parcours le lieu contraste étrangement avec son attitude. Elle semble chercher un point de repère et son regard scrute un horizon indéterminé, perdue dans l’immensité de la foule. Ce prologue préfigure une subtile première heure ou son histoire nous est contée sur près de 30 ans. Jeune provinciale, elle ne sait qui choisir entre ce que l’on devine être son amour de jeunesse et cet arriviste qui lui promet monts et merveilles. La ruralité du premier raconte la disparition progressive d’une tradition laborieuse qui est confronté à un dilemme moral : migrer vers une activité plus fructueuse au risque de délaisser le patrimoine immatériel. A l’opposé le second caractérise pleinement toute l’arrogance dont font preuve ces industriels véreux, grassement choyés par le gouvernement de Xi Jinping pour façonner structurellement l’ancienne puissance maoïste en un nouveau temple de l’ultra-libéralisme. La confrontation de ces idéologies dénote un regard lucide sur la situation actuelle. L’esquisse de la Grande Histoire que tente de dessiner le cinéaste à travers cette romance contrariée définit assez bien l’ampleur du projet. Divisé en plusieurs chapitres qui se mélangent et se répondent, le long-métrage nous perd (un peu) pour mieux retomber sur ses pieds grâce à une narration fluide.Le raffinement de la mise en scène et la beauté fanée de Zhao Thao, muse de Zhang-Ke (elle était la superbe prostituée bafouée qui répondait par le sang dans « A Touch of Sin ») rattrapent quelques maladresse scénaristiques qui n’entachent pas l’intérêt de l’ensemble.

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Le brusque bifurquement qui survient alors est très surprenant et sape en très grande partie le beau travail entrepris. Se pensant capable de reproduire la maestria Dorson Welles période « Citizen Kane », il enjambe avec de gros sabots la métaphore capitaliste. Dollar, enfant né du mariage entre la jeune femme et l’époux matérialiste qu’elle s’est finalement choisie, est prié de faire le lien entre la tradition paysanne de sa mère et la spéculation financière carnassière de son père. Non content d’illustrer benoîtement par le truchement de ce personnage l’expansionnisme inquiétant du pays, il l’affuble d’un prénom tout bonnement ridicule. On a connu l’héritier de Zhang Yimou plus inspiré pour conter cette aspiration à une économie de marché interdépendante. Sa réalisation s’en ressent, passant de cadres larges qui englobent d’arides paysages montagneux à la façon d’un peintre expressionniste, pour se cantonner au fur et à mesure du récit à des mouvements de caméra plats et sans vie.

Mais le comble n’est pas encore atteint. La démesure est telle qu’il entreprend une vision surréaliste du futur. La vue d’une Australie qui épouserait le giron d’une nation prisonnière des dernières technologies innovantes est accablante. Dès lors qu’il ne se cantonne pas à traiter de ce qu’il connaît le mieux et qu’il s’aventure hors de ses frontières, la maladresse devient catastrophique. L’ambition est saine lorsqu’elle se met au service d’une dramaturgie clairvoyante, tel n’est pas le cas ici. L’ennemi des censeurs prouve qu’il est beaucoup plus agile pour narrer la mutation socio-économique dans un temps réglementé plutôt que s’attribuer des dons de voyances, qu’il ne possède à l’évidence pas. Enfin s’ajoute, s’il en fallait encore, un élément totalement à charge.

Au milieu de cette ubuesque prétention surgit une histoire d’amour que l’on qualifierait au mieux de grotesque et au pire de drame absolu. Le jeune adulte incertain qu’est devenu le petit garçon va s’enticher de son professeur , elle aussi expatriée et délaissée par son veule époux. Est-ce la un signe d’essoufflement, par ailleurs déjà plus ou moins perceptible dans son précédent opus, que JZK ne sait comment régénérer ? Qu’il semble loin le temps ou la finesse se matérialisait avec une œuvre discrète mais o combien audacieuse comme « Still Life ». La conclusion, dans sa pureté conceptuelle et marquée par une plage musicale très ancré dans un lointain souvenir (cette même chanson « Go West » des Pet Shop Boys qui ouvrait si délicatement le film, n’efface pas un gâchis considérable mais rappelle que le maître est capable de bien belles fulgurances. La très grosse déception de l’année

Ps : que les admirateurs de l’estimable monsieur m’excusent quelques oublis ou quelques erreurs dans ce présent écrit, votre serviteur l’ayant vu à sa quasi sortie cannoise.

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