The assassin de Hou Hsiao-hsien

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Le cinéma a ceci de formidable, lorsqu’il est conceptualisé par des visionnaires, qu’il possède l’attrait indéniable de l’art pictural et l’ambiguïté intelligente de la narration abstraite. Il faut bien du talant pour réussir à imbriquer ces deux caractéristiques et ne pas perdre ses spectateurs en chemin. Car si l’une de celles-ci venaient à manquer, il ya fort à parier que l’intention du cinéaste passe en partie voir complètement au dessus de notre compréhension. Le cadre, s’il ne fait office que de belles compositions scéniques, n’est plus qu’une oeuvre muséifiée dont la splendeur s’accommode mal de la dramaturgie cinématographique. A contrario, un scénario minutieusement élaboré se retrouve bien vain si les plans qui le structure sont pauvrement choisis. Hou Hsiao-Hsien fait parti de ces maîtres qui élaborent une pensée intellectuelle pour livrer à chaque opus un entrecroisement rigoureux entre le réel, L’Histoire, la fantasmagorie et la philosophie.

Pour qui n’est pas familier de son univers, « The Assassin » pourrait sommairement se résumer au traditionnel « Wu Xia Pian » ce genre éminemment asiatique de film de sabres et d’épées qui consiste à se battre pour laver l’honneur d’un tiers ou sauver le sien, signe de respect éternel. « Tigre et Dragon » D’Ang Lee est celui qui à su populariser aux yeux du monde cet art martial millénaire mais les puristes citeront plus volontiers « Le secret des poignards volants » ou encore « Hero » (et pour les plus fins connaisseurs, « A Touch Of Zen » et « Dragon Inn » de King Hu, pièces maîtresses sorties dans les années 70) . Pourtant une lecture plus attentive permet d’en dégager un sens beaucoup moins évident. Au contraire de ses prestigieux voisins, HHH ne donne jamais dans le lyrisme vaporeux des grandes envolées. Il est rare d’assister à des combats aussi brefs et secs. Et la mise en scène de ceux-ci donne un indice de ce qui peut intéresser le taïwanais. En effet, le regard adopté est intéressant en ceci qu’il exprime très souvent le mutisme du personnage principal, une tueuse à la solde d’une fraction rivale de L’Empire Chinois. La caméra suit d’une traite le champ de vision de l’héroïne et ne semble faire que peu de cas du sort de ses adversaires. Et lorsqu’elle daigne élargir son horizon c’est pour mieux démontrer l’insignifiance des chorégraphies, exercices auxquels se plie volontiers et avec une belle bravoure le réalisateur mais sans pour autant en faire son axe principal. Il n’est qu’à voir la séquence d’ouverture pour s’en convaincre. Les armes et les poings ne sont qu’un recours lorsque les mots ne suffisent plus, et l’agilité ahurissante dont fait preuve la guerrière lui permet d’esquiver plus que de raison les agissements empesés des concurrents. La fureur irréfléchie suppose une frénésie visuelle peu coutumière chez ce cinéaste introverti.

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Que peut-on alors chercher dans ce film auréolé du prix de la mise en scène à Cannes l’an dernier ? En avons-nous trop espérer au point que le résultat final puisse nous laisser dans l’expectative ? Il serait bien trop hasardeux d’esquisser une réponse convenue à cette dernière question. Avouons tout de même que l’intrigue à de quoi laisser circonspect qui n’est pas familier de la Grande Histoire sinophile, les secrets d’alcôve des ors de la Dynastie Royale ébauchant une rivalité exagérément difficile à suivre. En conséquence de quoi les liens familiaux et fraternels qui regroupent l’immense clan ne nous laissent guère le temps de savoir à qui accorder le bénéfice du doute. La magie du long-métrage en est alors subrepticement altérée et ce d’autant plus que rien ne nous est épargné de leur vilenie. Qu’à cela ne tienne, il nous reste fort heureusement la méticulosité indicible mais pourtant vite repérable du magicien pour nous embarquer irrémédiablement avec lui. Premièrement il faut noter avec quel soin l’expression de la filature est ici utilisée pour retranscrire le mystère de l’enquête. L’espace est ainsi organisé que l’ombre furtive de la combattante traverse souvent notre champ de vision sans que nous soyons pleinement capables de deviner son surgissement. Les grandes bâtisses sont tapis de coins sombres et en hauteur, d’ou la belliqueuse observe patiemment la situation pour mieux choisir son angle d’attaque. Les rideaux aux motifs transparents et à la couleur vive agissent comme un reflet mental de son état d’esprit sur lesquels les faux-semblants se dévoilent au grand jour. Ils construisent un fin miroir que la réalisation se plait à confondre avec l’opacité de ses sentiments. La superbe réussite de l’ensemble tient au fait qu’il affirme une grammaire du ressentiment et de la vengeance sans avoir recours à un déchaînement de violence facile et gratuit. Les dialogues sont à peine amorcés et les situations s’enchaînent avec une telle virtuosité que l’on pardonne gracieusement les incompréhensions citées plus haut.

Shu Qi prête son port altier à cette femme blessée qui reste fascinante de bout en bout. Sa dextérité et son regard impénétrable lui donnent des allures de veuve noire. Les autres comédiens accompagnent du mieux possible cette sarabande stylisée et les payasages en décors naturels ajoutent à notre curiosité. Enfin HHH pousse l’interet de son montage jusqu’à nous mener sur des fausses pistes qui correspondent au principe meme de son film. Difficile d’accès mais singulier et captivant !

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