Tian’anmen et sa répression : deuxième partie la répression

Si l’évocation de Tian’Anmen 30 ans après suscite des sueurs froides parmi les dirigeants chinois, c’est que le mouvement ne fut pas une simple agitation orchestrée par une minorité. Né dans les cercles étudiants le mouvement va agréger des travailleurs, des moines, des retraités, des habitants de pékins, des policiers et même des militaires, un des points les plus secrets.  C’est toute la Chine même qui est secouée par ce mouvement. Un contexte de fortes tensions révélées par la publication des archives de Tian’anmen, un contre rendu détaillé des discussions, des rapports échangés lors des réunions des dirigeants chinois, une fuite de documents uniques sur ces jours tragiques.

Dans toute la Chine

L’Occident a limité le printemps de Pékin au vaste mouvement de protestations qui a agité pendant plusieurs semaines la capitale. Mais pour bien comprendre la violence de la répression il faut avoir en tête que dans les premiers jours de juin et après la date fatidique du 5 juin toute la Chine (surtout le Sud-Est) est traversée par une vague de protestations. 400 000 manifestants à Guangzhou, plusieurs dizaines de milliers à Shanghai ou Nanjing.  80 villes chinoises au moins telles que Xi’an, Chengdu, Wuhan sont touchées par un mouvement ouvrier et étudiant. Les laissés pour compte de la mise en oeuvre du socialisme de marché s’expriment avec des motivations très variées.  La répression ne sera pas plus douce. 300 personnes seront ainsi tuées lors des manifestations violentes de Chengdu, la police utilisant en plus des matraques et des grenades assourdissantes, des bâtons et des couteaux.  Ce sera sa gestion des manifestations à Shanghai qui  permettra à Jiang Zemin de gravir les échelons du pouvoir et de devenir à la surprise générale le successeur de Deng Xiaoping.

Affrontement de Chengdu

Affrontements de Chengdu

Revendications

1_11 tiananmen-square-25-years-ago-2564-27-638 pekin police A Beijing policeman encourages university s

Ces clichés permettent de saisir la diversité des manifestants à Pékin. Ce n’est pas une minorité qui contestation mais un mouvement de plusieurs dizaines de milliers de personnes, certains politisés d’autres non. Le cliché ci-dessous est très important pour comprendre leur état d’esprit.

La photographie représente les étudiants protégeant le portrait du président Mao. En effet trois hommes originaires du Hunan -Yu Zhijian, Yu Dongyue et Lu Decheng- ont jeté de la peinture sur ce portrait qui trône à l’entrée de la zone interdite. Le geste violent politiquement est tout de suite dénoncé par les étudiants du mouvement qui vont non seulement s’empresser de jeter une bâche sur l’auguste image mais collaborer avec la police en lui livrant les trois coupables du méfait qui écoperont de lourdes peines de prison. Cette attitude rappelle d’une part que parmi les étudiants règne une volonté de ne pas provoquer le pouvoir, de ne pas s’aliéner l’opinion publique qui a encore une bonne image du Grand Timonier. D’autre part beaucoup d’étudiants sont des fils de cadre du Parti Communiste et les opposants réclament des réformes certes mais dans le cadre du système communiste. Leur modèle c’est Gorbatchev qui est en visite en Chine au moment des événements. Ce qu’il réclame c’est la reconnaissance des organisations étudiantes et donc un contrôle allégé du parti, doléance inacceptable pour le P.C.C. dans une Chine bouleversée par les réformes économiques de Deng Xiaoping (les Quatre Modernisations) où le chômage, les inégalités, la corruption se développent. Une partie des opposants se fédère autour de la lutte pour la démocratie, la fameuse 5è modernisation réclamée par le dissident chinois Wei Jingsheng en 1978 et jamais appliquée. Et si les étudiants des Beaux Arts érigent une statue de la liberté sur la place Tian’Anemn ce n’est pas pour abattre les symboles de la Chine mais pour la fusionner avec les insignes du pouvoir et de l’histoire chinoise (cité interdite, mausolée de Mao..) présents sur cette place.

Grève de la faim

Si l’on veut comprendre comment une opposition étudiante qui n’était pas un fait nouveau en Chine puisque l’année 1987 avait déjà connu une fièvre dans les campus, a pu recevoir l’appui d’une partie de la population pékinoise et effrayer à ce point le pouvoir, il faut percer le fond des revendications. La direction du parti n’a pas été remise en cause, les étudiants se sont toujours présentés comme respectueux de leurs dirigeants mais déçus par leur projet de réformes à long terme. Ainsi plus la crise a duré, plus de nouveaux groupes d’étudiants se sont joints au mouvement, certains plus durs, tous plus structurés, regroupés au sein d’organisations autonomes ce qui représenta pour le gouvernement un dangereux précédent. Et des groupes d’ouvriers, de soldats se sont joints au mouvement.

Le mouvement a gagné un soutien populaire fort le 13 mai quand est décidée la grève de la faim. Un milliers d’étudiants vont appliquer cette stratégie. Il faut bien comprendre que ce geste en Chine a une portée beaucoup plus forte qu’en Occident. La Chine a en effet traversé tout au long de son histoire des épisodes de violentes famines. En 1989 les Chinois se souviennent encore des terribles années du Grand Bond en Avant et des 40 millions de morts de faim. Cet acte est donc presque contre nature pour les Chinois. Toute l’histoire de la Chine a été une longue lutte pour se prémunir de ce fléau. Dans la mentalité le manque de nourriture est une peur forte qui explique la place quasi mystique de la nourriture. Alors quand les étudiants décident cette privation, l’acte fort impressionne la population.

Répression

Ce que nous apprennent les archives de Tian’Anmen, c’est que  malgré ses réticences, Deng Xiaoping décida de qualifier les manifestations étudiantes de « troubles », de proclamer la loi martiale, d’accepter la démission de Zhao Ziyang le chef de file des réformateurs , de donner l’ordre à l’armée d’entrer dans la place Tiananmen.  Fin tacticien, il a fait un choix politique : approfondir les réformes, se rapprocher de l’Occident en sacrifiant le mouvement contestataire. Car il a encore besoin de l’appui de l’aile dure du parti, des conservateurs pour maintenir son héritage et appuyer son futur successeur Jiang Zemin. Ce sont des factions qui sont entrain d’émerger combinant liens personnels et intérêts.  Si en apparence le clan des durs semble l’emporter aux soirs de Tian’Anmen, Deng Xiaoping a tissé sa toile et conforté sa position. La démocratie a vécu mais les réformes économiques se poursuivent.

Dans la nuit du 4 au 5 juin, l’armée et la police sont autorisées à évacuer la place et les alentours par la force.  Le sort des étudiants a été décidé en comité secret où le groupe des conservateurs prend le dessus sur les réformistes en jouant sur la peur du chaos social et politique.  Le fait que les manifestations ait contraint le pouvoir à modifier le voyage officiel de M. Gorbatchev est vu comme un affront. Pour reprendre le contrôle de la place, Deng Xiaoping fait venir des troupes de provinces afin d’éviter un rapprochement avec les manifestants ainsi que des troupes spéciales formées dans le maintien de l’ordre.   Ce qui se passe pendant ces heures est encore sujet à débat. Combien de victimes lors de cette reprise en main par le pouvoir du cours de la vie politique chinoise ? Les médias chinois vont donner un chiffre entre 200 et 300 morts dont un certain nombre de militaires. La croix rouge chinoise avance 5000 morts et le double de blessés, l’OTAN en annonce 7000, Liu Xiaobo un dissident 1000 sur la place, les Russes monteront à 10 000.

Le grand écart entre ces estimations n’est pas une surprise compte tenu de la forte censure qui s’est abattue après les événements et qui entoure toujours l’évocation de ce mouvement. L’estimation officielle est évidemment fausse et il s’agit de propagande destinée à cacher l’ampleur de la répression. Pour toutes les autres, il ne s’agit pas de dire qui a juste, qui a faux, il faut noter les nombreux paramètres rendant le décompte impossible. D’abord la traque des manifestations dans les hôpitaux, rues et maison dans les semaines après la fin de la crise a rendu impossible tout décompte. Ensuite les soldats chinois ont fait disparaître beaucoup de corps. Surtout il ne faut pas se focaliser sur la seule place. Le recoupement des faits montrent qu’il y a eu trois lieux d’affrontement
  • sur et autour de la place : c’est là  qu’ont été prises certaines photos très connues, que les chars et véhicules blindés ont été très visibles. Le nombre des victimes se monte à plusieurs centaines, écrasées et abattues.
  • dans toutes les rues adjacentes où les tirs des soldats furent nombreux. La traque se poursuivit longtemps et l’absence de caméra occidentale a caché la violence des combats. Les soldats ont tiré à l’arme automatique non seulement sur les manifestants mais aussi sur les citadins. Ainsi dans l’hôtel Minzu des hommes en civil appartenant au Guoanbu (la sécurite de l’Etat) abattent un chinois dans le hall sans se préoccuper des touristes.
  • moins connus sont les affrontements qui se sont déroulés dans les banlieues Sud, autour de l’aéroport militaire entre des soldats chinois des 27ème et 16ème corps ; dans l’Ouest de la ville entre des éléments des 28ème et 27ème corps d’armée ; et dans la ville entre des blindés de la 6ème division du 38ème corps et les chars du 21è corps.

Sur ces derniers affrontements la censure a été très forte. Pourtant aux lendemains de la répression les sanctions vont tomber. Le général Xu Qinxian commandant du 38è corps s’était porté malade au moment de l’instauration de la loi martiale pour ne pas mener ses troupes au combat, il passera par la cour martiale avant d’être emprisonné. Plusieurs commissaires politiques ayant refusé la répression ont été exécutés. 3500 officiers furent l’objet d’enquête à cause de leur comportement peu motivé, 111 furent punis ainsi que 1 400 qui jetèrent leurs armes et joignirent les manifestants. L’attitude de  ces troupes s’explique par leurs origines. Parmi les 200 000 hommes des 22 divisions déployées autour de Pékin, une partie est originaire de la région et a de la famille à Pékin voire parmi les manifestants. Ces troupes à la motivation suspecte ont donc été renforcées par des unités issues de Mongolie Intérieure, du Xinjiang dont les soldats n’ont aucune famille dans la ville, sont peu instruits et ne parlent pour certains même pas mandarin.  La province contre la capitale comme lors de la commune de Paris en 1871. C’est donc entre ces deux groupes que des combats à l’arme lourde ont eu lieu ce qui explique la progression lente des troupes venant du Sud-Est, le nombre de véhicules blindés détruits notamment près du pont Muxidi.  Finissons par évoquer la plus célèbre photographie des événements, tank man : un homme seul face à une colonne de char. Ce fait a été très mal analysé en Occident. Si les chars se détournent, ce n’est pas par compassion mais parce que la répression est finie. D’ailleurs cette colonne de chars est entrain de s’éloigner de la place. Inutile de rajouter une victime, qui plus est devant les caméras du monde entier. Ce qui n’enlève rien au courage de cet inconnu.

Plus que le bilan humain tragique le vrai mystère de Tian’Anmen réside dans ces affrontements entre soldats chinois., une réalité encore floue et dont les sources manquent.

Laisser un commentaire